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Cathédrale de Vienne : danser la Pentecôte

Saint-Merry Hors les Murs aurait pu pratiquer son nomadisme jusqu’en Autriche, le 22 mai 2021 !
L’Archevêché de Vienne a accueilli une forme étonnante d’art contemporain : danser la Pentecôte, en mélangeant différents genres. Chronique vidéo de Jean Deuzèmes

La danse a toujours eu un lien avec la spiritualité et l’expression de la foi, de la louange. La danse du roi David  est bien connue, or déjà cela n’allait pas de soi :
« Or, comme l’arche de l’Alliance du Seigneur atteignait la Cité de David, Mikal, fille de Saül, se pencha par la fenêtre : elle vit le roi David bondir et danser. Dans son cœur, elle le méprisa. » (Ch 1, 15, 29).
Que n’a-t-on écrit sur Mireille Nègre, danseuse étoile de l’Opéra qui à 28 ans devint carmélite, mais revint à la danse dix ans plus tard tout en restant fidèle à l’appel !


À Vienne, ville de la grande tradition chorégraphique, le samedi 22 mai 2021, il s’est produit un événement saisissant, de l’art contemporain dans la forme et l’esprit.
« Pentecôte 21 : Quand les oppositions deviennent propositions » (Pfingsten: Wenn Gegensätze zu Für-Sätzen werden), dans la merveilleuse cathédrale aux tuiles vernissées, qui elle aussi a vu son toit brûler, mais c’était en 1945 (lire)

Organiste et danceurs

L’archevêché n’a pas proposé un spectacle mais a utilisé un réseau social pour produire une œuvre ; il a diffusé une vidéo surprenante d’un croisement entre musique et d’autres arts, à l’occasion du festival de Pentecôte. Un rappeur chrétien (Freeman Vienna), l’organiste de la cathédrale (Konstantin Reymaier, prêtre et compositeur) et les deux danseurs solistes de l’Association du Ballet de l’Opéra d’État de Vienne ( Mischa Sosnovski et Iryna Tsymbal) ont interprété le message de la Pentecôte à travers la rencontre de plusieurs univers musicaux : des personnes d’origines et d’approches de la foi différentes se rencontrent, se comprennent et trouvent un espace ensemble dans l’église.
Dit d’une manière directe : il s’agissait de danser la Pentecôte.

L’argument (en allemand à la fin de la vidéo) est exprimé dans des termes très différents de ce que l’on trouve habituellement dans l’Église de France : une poésie qui ouvre et enthousiasme, qui parle des corps

Quand des éléments familiers et étranges apparemment contradictoires
beaux et laids
anciens et actuels

Quand deux personnes commencent
à s’approcher l’une de l’autre,
une danse harmonieuse peut se développer
quelque chose de nouveau, quelque chose d’inimaginable

Quand le sacré souffle sur nous
nous acceptons ce défi
et respirons profondément

C’est la Pentecôte
Tout devient bon pour tous
Souffle sur nous !
Viens Saint-Esprit.

La force de cette vidéo tient à la manière dont cet événement mélange les genres artistiques : la vidéo, le cadre de la cathédrale, la musique d’orgue, avec une interprétation contemporaine, du rap construit sur des textes chrétiens, de la danse classique, de la performance, de la poésie incrustée dans les images avant le générique, et en arrière-plan une installation contemporaine : une échelle de lumière  (celle du rêve de Jacob) qui semble traverser la toiture de la cathédrale.
Chaque élément pourrait être traité de manière autonome avec sa propre logique créative, mais ce sont le moment (Pentecôte) et le lieu magnifique qu’est la nef qui donnent le sens spirituel d’un projet totalement contemporain, où la danse trouve sa pleine place.

La nef et la danseuse

Cet évènement est doublement baroque : 1) le lieu : la décoration de cette cathédrale gothique est baroque et son architecture, et plus encore la nef, est une scène de théâtre où le fidèle fait partie du jeu ; avoir débarrassé la nef de toutes ses chaises ne fait qu’accentuer les intentions des architectes et décorateurs. 2) le spectacle : en mêlant tous les arts, en le plaçant dans le mouvement de l’intériorité et de l’exaltation joyeuse des sentiments, il est baroque dans la forme.

Rappeur

C’est d’ailleurs ce mélange des genres dans la danse qui devient un trait marquant de cet art contemporain du temps et des corps. En 2019, à l’opéra Bastille, on a pu admirer la mise en scène par le plasticien Clément Cogitore, Prix Marcel Duchamp 2018, de l’opéra-ballet de Haendel, Les Indes Galantes, où l’artiste a introduit le Krump, l’enfant terrible du Hip Hop, dans un opéra baroque (Voir vidéos ci-dessous ) qui va bien plus loin que le performeur viennois.

L’archevêché présente l’événement
Pfingsten: Wenn Gegensätze zu Für-Sätzen werden

dont voici la traduction :
« Les Actes des Apôtres nous parlent de l’événement de la Pentecôte comme d’une expérience bouleversante pour toutes les personnes impliquées : des personnes d’origines religieuses et de langues différentes font l’expérience de l’action de l’Esprit de Dieu et, soudain, l’union vient avant la division. La venue du Saint-Esprit, que nous célébrons à la Pentecôte, crée une grande communauté et unité entre nous et est célébrée comme la naissance de l’Église. C’est précisément le message que la vidéo de Pentecôte entend exprimer musicalement : aussi différentes que soient les approches individuelles de la foi, les personnes aux parcours parfois contradictoires ont toute leur place dans l’Église et peuvent se comprendre

Echelle

« La musique, c’est écouter, s’entendre les uns les autres, apprendre à percevoir et à apprécier les différences. Ce sont toutes des compétences que nous pouvons utiliser dans la vie quotidienne, dans les relations interpersonnelles et aussi dans l’Église. Il est passionnant d’éprouver de l’empathie pour une personne et de comprendre ce qui la fait vibrer. Il ne suffit pas de jouer les notes, je dois entrer dans la musique, dans le compositeur, dans son monde et dans ce qu’il a entendu dans sa musique et transmettre cela à l’auditeur« , c’est ainsi que l’organiste Konstantin Reymaier décrit cette rencontre inhabituelle dans la cathédrale Saint-Étienne.

La tradition et la modernité

Dans cette vidéo, on passe de la longue tradition de la musique d’Église et de l’orgue à un jeune rappeur qui – tout comme l’organiste – exprime sa joie dans la foi à travers cette forme musicale et veut ainsi inspirer les autres. La tradition rencontre la modernité lorsque ces deux genres musicaux ne s’opposent pas l’un à l’autre, mais résonnent ensemble. « Un croisement musical – une tentative, une aventure – entre l’un des musiciens d’Église les plus distingués à l’orgue et un jeune rappeur, entre un prêtre et un artiste de scène  qui découvre l’actualité  l’amour de Dieu. Avec un couple de danseurs de l’association du Ballet de l’Opéra d’État de Vienne, ils relèvent le défi de la Pentecôte. Ce qui en ressort est potentiellement excentrique… rend curieux et n’est absolument pas ennuyeux« , c’est ainsi qu’Otmar Spanner, directeur de production de la vidéo de Pentecôte, décrit le projet.

Couple

Rencontre à cœur ouvert

L’idée de cette vidéo de Pentecôte est née d’une rencontre entre le prêtre et organiste de la cathédrale Konstantin Reymaier et Philipp Michalitsch, étonnant personnage[1] dont le nom de scène est Freeman Vienna, qui exprime son enthousiasme pour sa foi nouvelle sous forme de rap. « C’était très beau pour moi de faire partie de ce projet et de créer de la musique ensemble – en combinant les sons de l’orgue géant avec les paroles d’un rappeur et les harmonies d’un jeune ingénieur du son. Je suis toujours intéressé par le fait d’innover et de découvrir des formes d’art complètement différentes. Créer ce morceau de musique en équipe a été une nouvelle tâche passionnante, alors que j’ai l’habitude de créer, seul, de la musique. Cela m’a donné une impulsion importante pour de nouvelles idées« , explique Konstantin Reymaier à propos du projet.

Rapper la foi

Rapper sur la foi

Tout en étant plein de gratitude et avec un grand respect pour tous ceux qui ont vécu et porté la foi au cours des siècles, il s’agissait de savoir comment la foi peut être exprimée et interprétée musicalement aujourd’hui. Philipp Michalitsch a également été inspiré par la rencontre musicale de deux mondes dans la cathédrale Saint-Étienne de Vienne : « J’ai été stupéfait de constater qu’une incroyable richesse de sagesse se dégageait des plus grands conflits autour du texte. J’ai l’impression que tout le monde a été récompensé là où il est entré dans sa propre faiblesse et a fait confiance. De Constantin, j’ai appris l’amour des ennemis dans le rap. La colère, l’arrogance et la recherche de fautes, voire les attaques, sont souvent un cri d’amour caché. Pour moi, c’est ça le Saint-Esprit, être aimé de Dieu. »

Jean Deuzèmes

Couplle final

Et un grand merci à Alain Arnould, o.p., du réseau Voir et Dire, qui nous a signalé cet événement.

Lire aussi la chronique de Jean Deuzèmes sur une autre approche de la Pentecôte, celle des arts visuels : la représentation du Souffle : Le Souffle de Vezelay à Verdier.

Bonus…

Une ouverture sur la danse contemporaine

  1. « Danser sa vie »

Découvrir la danse contemporaine dans un dossier  élaboré à l’occasion de la célèbre exposition du Centre Georges Pompidou  qui a eu lieu du 23 novembre 2011 au 2 avril 2012. Lire

2. « Les Indes Galantes »

Un éblouissement : Clément Cogitore a adapté une courte partie de ballet des « Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau, avec le concours d’un groupe de danseurs de Krump, et de trois chorégraphes : Bintou Dembele, Grichka et Brahim Rachiki.

Entretien avec Clément Cogitore

Présentation de l’opéra-ballet

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[1] « Médiateur, organisateur d’un concours jeunesse, candidat à l’UE, entrepreneur de jus de fruits, consultant en management, consultant informatique et toujours à faire de la musique. J’ai trouvé la foi grâce au rap. La vie écrit les plus belles histoires. » peut-on lire sur son site

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