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La coresponsabilité clercs-laïcs est-elle possible ?

Intervention de Nicolas de Bremond d’Ars pour la Conférence Catholique des Baptisé-e-s du Grand Paris

Un idéal remis en question

Nicolas de Bremond d’Ars a débuté son propos en dressant le constat que depuis dix ans, la collaboration étroite des prêtres et des laïcs pour l’animation des paroisses n’était plus à l’honneur. Par rapport à l’impulsion donnée par Vatican II, ces dernières années ont été marquées par un recul de la coresponsabilité entre prêtres et laïcs.

Il faut s’interroger sur les raisons de ce recul et se demander si les chrétiens se sont dotés des bons outils pour réussir cette nouvelle étape dans la gouvernance de l’Église. À quelles conditions la coresponsabilité peut–elle être efficace et apaisée ? Il a ainsi évoqué l’expérience de l’association « Chemins d’Humanité », créée par la famille Mulliez et dont l’objectif est de faire découvrir aux prêtres le monde de l’entreprise et de les sensibiliser à certaines méthodes de management. En effet, animer une paroisse avec une équipe de laïcs ne s’improvise pas et suppose d’adopter certaines méthodes de travail pour réussir à faire coopérer au mieux des personnes aux talents variés.

La coresponsabilité apparait aujourd’hui plus difficile à vivre car le clergé dans les pays occidentaux, et tout particulièrement en France, a vécu un véritable traumatisme avec la chute du nombre de prêtres et le recul de la pratique religieuse. Pour Nicolas de Bremond d’Ars, les prêtres se sentent responsables de ce déclin et y voient une conséquence du fait que l’on a « bradé le sacerdoce ministériel ». Il faut donc mettre un terme au mouvement lancé par Vatican II qui cherchait à renforcer le rôle des laïcs car cette évolution aurait conduit au déclin.

Au-delà de cette explication sociologique du « raidissement » du clergé qui voudrait se replier sur les valeurs traditionnelles de l’Église, la mise en œuvre de la coresponsabilité est rendue difficile par des questions théologiques non encore résolues et dont les racines sont très anciennes.

Des questions anciennes restées sans réponse

Dans une formule choc, Nicolas de Bremond d’Ars a ainsi estimé que la coresponsabilité s’est heurtée à l’ordination et à la spécificité du sacerdoce. Il a donné quelques jalons historiques pour souligner que la figure du curé de paroisse que nous connaissons aujourd’hui n’a pas toujours existé.

Le curé n’a pas toujours eu le pouvoir absolu : au Moyen-Âge il dépendait de ceux qui le nommaient. Il a obtenu un peu de pouvoir au travers du monopole des sacrements et en particulier de la confession après le concile de Latran IV (1215), mais sans celui de la gestion des biens de l’Église, laissée aux laïcs fortunés. Cette gestion partagée est remise en cause au profit du curé par le concile de Trente (1545-1563). Cet accroissement du pouvoir du clergé a entrainé des résistances. Nicolas de Bremond d’Ars a insisté sur l’importance des confréries qui étaient des groupes de solidarité constitués de laïcs avec une forte dimension spirituelle. Longtemps, elles ont résisté à la volonté de l’Église de contrôler leur fonctionnement et ont défendu leur autonomie d’organisation par rapport aux institutions ecclésiales.

Peu à peu la papauté va affirmer son autorité sur tous les diocèses et le clergé va gagner en prééminence sur les laïcs. La papauté s’affiche comme une sorte de monarchie spirituelle face aux États séculiers et le clergé est en quelque sorte le bras armé du Pape. 

Mais la période phare des curés est le 19e siècle, quand ils sont formés de façon uniforme au séminaire et reconnus comme soutiens de l’identité locale par leur action de bienfaisance et d’éducation. En France, l’Église renforce son contrôle sur la population en doublant le nombre d’églises. Ce maillage territorial renforcé cherche à compenser la perte de certaines prérogatives « civiles » de l’Église comme la gestion de l’État Civil ou la réduction de son emprise foncière.

La loi de séparation de l’Église et de l’État va accentuer la séparation du temporel et du spirituel en concentrant le rôle des prêtres sur leur mission spirituelle.

Au cours du 20e siècle, avec la sécularisation de la société et la baisse du nombre des vocations dans le clergé, les laïcs vont prendre une part plus active dans l’animation pastorale. La démocratisation de la vie politique et les mouvements sociaux vont amener les laïcs à demander des changements dans la gouvernance des paroisses. Les mouvements d’Action catholique auront ainsi une réelle influence pour renforcer le rôle des laïcs. Pour Nicolas de Bremond d’Ars, il est urgent de faire évoluer la citoyenneté ecclésiale pour qu’elle ne soit plus en total décalage avec la citoyenneté politique.

À la fin du 20e siècle, nous sommes passés de « la logique de l’enclos gouverné par un centre » à celle du « rassemblement volontaire d’individus autonomes », autrement dit, à un fonctionnement de type associatif, pour une paroisse qui doit être à la fois « communion » et « mission ». ((Voir l’article de Nicole Lemaitre : Qu’est-ce que la coresponsabilité dans l’Église ? publié sur le site de la CCBF)).

L’engagement des laïcs est promu, pour compenser la pénurie de prêtres mais aussi pour participer au développement local. Or les rapports des croyants avec l’institution ont changé. D’une « religion des pères », ils sont passés à une « religion des frères » (Hervieu-Léger), ce qui impose un mode nouveau de gouvernance dans lequel l’institution n’est pas véritablement entrée.

Rappelons le slogan de l’Assemblée plénière de l’épiscopat français en 1973 : « Tous responsables en Église » et de l’exhortation apostolique Christi fideles laici (1988) : « En vertu de cette dignité baptismale commune, le fidèle laïc est coresponsable avec tous les ministres ordonnés et avec les religieux et religieuses de la mission de l’Église ». ((Exhortation apostolique post-synodale Christi fideles laici, Jean-Paul II, 30 décembre 1988)) Mais ceci ne détermine pas une pratique et donc le mot « coresponsabilité » est une promesse bien plus qu’une réalité. Celle-ci se réalise à partir de la notion de communion : tous les fidèles y sont présents, à cause de leur participation à la grâce par les sacrements. Ces mots revisités de communion et de synodalité dressent une nouvelle manière de faire Église dans le contexte actuel du passage des catholiques de la prééminence culturelle à une minorité aux frontières incertaines. Les apports de Vatican II sont aujourd’hui fragilisés, les prêtres ordonnés récemment étant souvent attachés à une conception traditionnelle du sacerdoce. La fonction de curé semble aujourd’hui valorisée, comme celle de responsable d’une petite PME avec un budget à gérer et un rôle de notabilité locale. L’Église ne pourra pas plus longtemps éluder la question de la redéfinition du rôle du sacerdoce dans une société plurireligieuse. Il conviendrait de revoir aussi le statut « civil » des prêtres pour se demander s’ils ne doivent pas se focaliser sur leurs missions spirituelles en laissant à d’autres les tâches de gestion et de logistique.

Quelques pistes pour avancer

Pour Nicolas de Bremond d’Ars, l’avenir de l’Église doit passer par le renouveau des confréries ou des communautés fraternelles où les laïcs ont un rôle déterminant. L’Église est riche de multiples mouvements qui sont autant de confréries modernes comme par exemple les groupements du scoutisme, les mouvements d’action catholique ou encore la société Saint-Vincent-de-Paul. Dans ces mouvements, les laïcs ont un rôle prépondérant et leur mode de gouvernance a été modernisé. L’Église institutionnelle devrait s’en inspirer.

Interrogé sur les risques de développer des communautés d’élection trop fermées sur elles-mêmes, dans un « entre- soi » confortable, Nicolas de Bremond d’Ars a insisté sur l’importance des liens de solidarité entre les membres des communautés, pour créer une fraternité christique qui permet de cheminer vers Dieu le Père.

L’organisation des paroisses doit aussi évoluer car le maillage territorial actuel n’est plus toujours adapté aux communautés de croyants. Un effort particulier doit être fait sur la fonction de l’accueil pour permettre aux communautés de s’ouvrir à des croyants qui sont aux marges de l’Église.

Au lieu de compenser la pénurie actuelle de prêtres en ayant recours à des membres du clergé venant d’Afrique ou d’autres pays très loin de notre culture, il semble préférable d’encourager les laïcs à se former pour avoir toute la légitimité nécessaire pour remplir certaines missions pastorales. Nous ne devons plus différer notre réflexion collective sur ce qui fait la spécificité des prêtres et sur les missions essentielles qui doivent leur être reconnues. De même, nous devons réfléchir aux modes de coopération entre laïcs et prêtres pour remplir au mieux nos différents ministères au service de nos frères.

Un vaste chantier est devant nous : quelles instances, quels modèles de démocratie participative dans l’Église, vont permettre d’exprimer et de résoudre ces conflits entre les partisans d’une Église où le clergé garde sa prééminence et ceux qui voudraient une Église plus diversifiée avec une véritable reconnaissance des charismes de chacun qu’il soit laïc ou religieux ordonné.

Isabelle L.

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