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Regards de croyants en Christ sur la PMA

L’atelier familles du Centre pastoral (avec un s pour signifier la diversité des familles) a partagé depuis plus de deux ans et à plusieurs reprises autour des projets de textes de loi sur la bioéthique. Ce travail collectif est ici synthétisé sous le plume d’André Letowski. 

L’atelier a notamment travaillé sur l’euthanasie et notre fin de vie, sur la GPA et plus longuement sur la PMA. Plutôt que de juger, ou formuler des « vérités », nous avons écouté et partagé la diversité de nos approches, celle de nos contemporains et celles d’experts et décideurs. L’atelier souhaitait en faire état à la communauté, sous forme d’interrogations et de propos ouverts. Ce choix tient à notre statut de groupe de partage, plus confortable que celui de décideurs, qu’ils soient parlementaires ou responsables religieux. Nous sommes bien conscients aussi que remettre en cause certaines de nos convictions, issues de nos histoires, est difficile. Bien souvent le vécu de nos enfants, petits-enfants ou proches provoque ces interrogations.
Nous avions envisagé un débat avec Bruno Saintôt, Jésuite spécialiste de la bioéthique, débat que nous avons préparé (notamment Marie-Laurence) pour le proposer à la communauté. La Covid a eu raison de cette intention.

Au fil de l’histoire, le sens du couple change

Nous ne pouvons ignorer les évolutions sociétales sur le couple et l’émergence d’une actuelle réelle diversité. Pour ne citer que quelques chiffres : les ménages (personnes vivant dans le même foyer) sous forme de couples sans enfant(s), sans préciser s’ils sont ou non mariés légalement, sont passés de 36 % des ménages en 1990, à 25 % en 2017, alors que les ménages de célibataires ont progressé de 27 à 36 % et les familles monoparentales de 7 à 9 %. Les enfants nés hors mariage sont 60 % des naissances en 2019 contre 30 en 1990. Autre évolution, la place des femmes, leur rôle dans la société et les églises, la revendication que leur corps leur appartient, conduisant à l’IVG, et aux dénonciations de type #MeToo… 

L’encadrement normatif du couple est ainsi pour bonne part issu de contraintes spatio-temporelles : la survie biologique (reproduction de l’espèce), la durée de vie commune (faire face à la famine, se soutenir moralement…), les idéologies et les croyances religieuses, ont imposé des modes de régulation. Ce cadre évolue au fil de l’histoire (reconnaissance des couples de divorcés, des couples de personnes homosexuelles, des couples interraciaux ou de confessions religieuses différentes, développement du célibat…). Chaque société ne bouscule-t-elle pas ses règles de fonctionnement, qu’il faut entendre et adapter dans leur légitimité du moment ? La doctrine chrétienne, nous semble-t-il, ne peut opposer « la loi naturelle » à cette société sécularisée et devenue complexe. Ce concept est-il toujours pertinent pour la société dans son ensemble, voire même pour nombre de chrétiens qui participent à cette évolution sociétale, notamment avec leurs enfants et petits-enfants ?

La question de la PMA

Elle existe déjà, pour les couples. Quelle est la position de l’Église ? L’accepte-t-elle pour les couples, ou bien, comme pour la contraception, la refuse-t-elle et sur quel argument ?
Dans le cadre du projet de loi sur la bioéthique, la question posée est celle de son extension à toutes les femmes, en couple homosexuel ou femmes seules.

La résultante fréquente de la vie des couples est l’apparition de l’enfant, dont la place a, elle aussi, évolué dans le temps. 

Au fil de l’histoire, l’enfant aujourd’hui magnifié a souvent été l’otage de ses parents (le devoir d’assumer l’héritage, le Nom, le mariage obligé, celui de se comporter selon les dires des parents pour leur image, leur place dans la société…) et « l’esclave » de la société (le travail des enfants…), voire de la famille (l’enfant comme unité incontournable de production pour que la famille subvienne à ses besoins).

Si au fil du temps, la place de l’enfant a évolué, aujourd’hui encore l’enfant n’est pas toujours le fruit de l’amour, ni l’être aimé, mais dans certains cas « objet » de possession, voire un indésirable. En cela, on peut parler de l’enfant « vulnérable » et victime, trop souvent encore abandonné à son sort. Ce statut de victime est attribué par certains à l’enfant de couple atypique, voire considéré comme un couple « illégitime » ; alors la société devrait protéger l’enfant en empêchant la PMA dans ce type de couple…

Pourtant, les faits montrent souvent, même si les travaux sur ces situations sont encore modestes, que l’enfant ou l’adolescent de ces couples atypiques est plus mature que les autres enfants, si les parents sont à l’aise avec leur situation et s’ils ont été clairs avec leur enfant sur son origine et leur vécu commun ; paradoxalement, certains enfants sont fiers de cette différence, n’est-ce pas un atout pour appréhender l’altérité. Mais cela se poursuivra-t-il quand la PMA pour les couples atypiques sera devenue une modalité « banale » ?

Quelques questions importantes soulevées

Le concept socle de la famille nucléaire : un enfant ne peut s’épanouir que dans une famille constituée d’un papa et d’une maman. Sur cette affirmation, les positions divergent. Les études sont plutôt récentes et peu nombreuses, et rarement françaises, mais elles constatent un épanouissement, une intégration, du même ordre pour des enfants issus de familles « irrégulières » (familles recomposées, couples lesbiens et homosexuels, famille monoparentale choisie) que pour les enfants de famille « classique ». Alors, n’y a-t-il pas survalorisation du concept de « loi naturelle » pour fonder la famille nucléaire ?

L’enfant sera-t-il déstabilisé par une filiation différente ? Là encore, le fait d’avoir plusieurs papas ou/et mamans ne semblent pas poser habituellement un problème pour ceux qui sont concernés, à condition qu’il y ait une véritable relation d’amour. Ceci étant, la question ne nous semble pas pouvoir être actuellement facilement tranchée, alors que la légitimité reconnue par un acte légal est symboliquement importante pour faire de l’enfant un sujet à part entière dans une société donnée.

La marchandisation, sous l’angle du primat donné aux laboratoires et aux industriels pour faire du chiffre et des profits : halte à la technique en soi, à l’algorithme qui prend la main sur l’humain (celui-ci basé sur la loi des grands nombres n’est pas en mesure de considérer les personnes dans leur singularité et leur situation spécifique). La technique, la recherche, le développement « industriel » doivent être des outils au service de l’humain.

L’argument de l’égalité pour tous ne nous a pas paru un argument à retenir pour légiférer sur la PMA, les « inégalités » étant un fait, une composante de l’identité d’une personne face à d’autres, un moteur pour se prendre en main, mais aussi le constat de limites. Dans nombre de cas la loi essaie de corriger, mais le peut-elle toujours et dans toutes les situations, notamment pour que le « bien commun » demeure la perspective finale ? Les demandes visent-elles d’abord à satisfaire une approche « individualiste », en quelque sorte une réponse à des intérêts catégoriels, au détriment du « bien commun », ou s’inscrivent-elles aussi dans cette construction de l’enfant en devenir ?

Mais une affirmation est certaine, tout n’est pas acceptable, tout n’est pas possible. Certaines dérives pourraient être fortement préjudiciables. C’est le rôle de la loi de poser des limites. Mais quelles limites formuler, au nom de quoi ? Comment concilier les « principes » et les situations humaines ? Peut-on arrêter ou prendre en compte un progrès technique inéluctable, comment écouter, mais aussi orienter l’évolution de la société ?
Un point là encore où tout le groupe est d’accord, c’est de faire que l’humain soit gagnant, pas seulement la personne individuelle, mais « l’humanité » dans sa construction.

Il est bien sûr légitime que l’Église se préoccupe de l’épanouissement de l’enfant 

Mais doit-on pour autant sacraliser le rôle du père (en lien notamment avec l’approche patriarcale, voire androcentrique et même machiste ?), un atout reconnu mais qui n’est pas, semble-t-il, un fait universel (ainsi la place du père dans certaines cultures africaines ou asiatiques : la famille, la tribu, le clan sont plus importants). Pourquoi sous-estimer ces approches différentes, serait-ce au nom de notre supériorité d’occidental, en mesure d’imposer un modèle universel ? N’y a-t-il pas distorsion entre le patriarcat, modèle occidental, et ce que nous dit Jésus selon les témoignages des évangélistes où il  ne parait jamais s’être prononcé sur un modèle familial ?

Pourquoi la majorité de l’Église hiérarchique n’ose-t-elle pas faire confiance à ces familles « atypiques », dans leur fort investissement en direction d’enfants tellement désirés, alors que son héritage, rééclairé par une attitude prophétique, s’avèrerait important ? 

Ne peut-on tenter de « penser » aussi et de façon positive les apports de la PMA, le désir d’enfant accompli et non comme il est trop dit « le droit à l’enfant », sous-entendant l’égoïsme des acteurs de PMA. Ne peut-on aussi y observer des enfants très bien accueillis, la prise en compte riche de la pluralité de familles, l’ouverture à toutes les femmes et non seulement à celles qui ont les moyens financiers de le faire ?

Par ailleurs, récuser une modalité de couple homosexuel(le) notamment, voire de personne célibataire en désir d’enfant au nom de leur désir égoïste, n’est-ce pas refuser d’entendre qu’ils puissent eux aussi aimer et répondre à l’appel de paternité ou de maternité, qui n’est pas le propre des personnes en couple hétérosexuel ? N’est-ce pas refuser de leur faire confiance, pour privilégier des « principes » et une « doctrine » ?  S’il est par contre légitime de se préoccuper, comme cela est pour l’adoption, que le couple soit en mesure d’assumer cette responsabilité, paradoxalement, cette « vérification », avant ou à l’occasion de la naissance, n’est à priori pas faite en direction des couples hétérosexuels ! 

Et le projet d’enfant ? Plutôt que de traiter de l’enfant « vulnérable », à la merci égoïste de parents inscrits dans une modalité de couple inacceptable, pourquoi ne pas s’interroger sur leur projet d’enfant ? La responsabilité est ouverte à ceux qui font venir l’enfant désiré ou non.

Quel est le projet d’enfant pour nous croyants ?

L’enfant n’est pas celui qui va assurer nos subsistances quand nous serons vieux ; dans la société où nous vivons, la retraite issue de la solidarité sociétale y pourvoit, alors que au contraire bien des parents financent les besoins de leurs enfants, jeunes adultes. Mais ne négligeons pas aujourd’hui le soutien affectif dans la vieillesse et le bonheur que sont les petits enfants. 
L’enfant n’est plus celui qui assurera nos continuités dans le temps au-delà de notre mort, comme cela fut le cas, voire l’est encore, dans nombre de cultures. L’enfant n’est plus, habituellement, celui qui assurera la présence de nos familles, de nos clans, dans l’histoire de la société où elle est enracinée. Nous ne sommes que de passage. Notre foi nous assure que notre vie est désormais auprès du Père.

Alors quelle ambition pour l’enfant ?

N’est-ce pas avant tout lui transmettre ce à quoi nous croyons le plus, mais en donnant le choix à l’enfant de décider de sa propre vie, des valeurs qui seront son socle, en respectant son propre chemin qui n’est pas souvent celui voulu ou imaginé par ses « parents ».
Pour le croyant, la transmission est idéalement celle de la foi en Dieu des parents, l’appel à connaitre Dieu et y trouver son épanouissement, au risque de ne pas être entendu parce que l’enfant est sujet libre et en construction. En fait les vécus des uns et des autres semblent montrer que ces valeurs ont pris corps chez l’enfant devenu adulte, mais le support de transmission (les doctrines, rituels et pratiques religieuses notamment) a pu être écarté pour incompatibilité. N’y a-t-Il pas lieu de s’interroger sur ce qui est message permanent et « emballage » issu à la fois des époques où ce message est exprimé ?

Et puis on ne peut éluder quelques questions posées aux croyants 

D’où vient « l’instinct de maternité et de paternité » d’une majorité de femmes et d’hommes, bien au-delà de l’obligation de faire comme les autres (se marier, avoir des enfants était un impératif dans des sociétés antérieures à la nôtre) ?
D’où vient le désir d’aimer une personne avec laquelle on a envie de partager sa vie dans la durée et celui de prendre soin d’enfant ?
Qu’est-ce que l’amour, sinon la réalisation de l’autre et par là même de soi, qu’il s’agisse d’une personne « privilégiée » (le compagnon, le conjoint) ou d’une relation altruiste en direction de « la société », des « autres » ; le concept d’altérité est énergie de nos propres émergences.
Trois questions, où la volonté de l’homme n’est qu’un atout pour réussir ces projets ! Mais elle ne semble pas suffire, devant les obstacles qui vont se présenter.

Pour nous croyants en Christ, ces projets ne viennent-ils pas de Dieu ? 

Comment les Évangiles nous conduisent à entendre ce monde qui change, dans lequel nous sommes partie prenante ? Comment sommes-nous à l’écoute, notamment des jeunes générations, qui sont et seront plus concernés que nous ne le sommes, par les lois en construction ? Comment perçoivent-ils ces questions, de façon concrète dans leur vie, au-delà de principes ?
Le superbe texte des Actes des apôtres décrit la venue de l’Esprit Saint et son impact sur l’enseignement donné par les disciples, qui parlent à chacun dans sa propre langue ; c’est à la fois rejoindre la personne dans sa recherche de sens, dans l’accomplissement de ses aspirations profondes, et c’est aussi la rejoindre dans une communauté d’appartenance, la langue commune à un groupe humain. Ce n’est pas rejoindre les personnes et les communautés dans une annonce uniforme et codifiée de la Bonne Nouvelle ; mais chacun, chaque communauté a responsabilité de l’intégrer dans son vécu, comme ont su le faire les 4 évangélistes et après eux bien d’autres, pour interpréter le message de l’évangile.

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André Letowski

Expert en entrepreneuriat, en tant qu’analyste et intervenant conseil, notamment auprès de petites entreprises, l’auteur s’est aussi investi dans le champ culturel (voyages, théâtre…), dans des associations à caractère religieux, s’interrogeant sur la façon concrète de vivre du Christ au sein de notre monde contemporain. Le recul apporté par la sociologie des organisations lui est précieuse pour aborder la question de la gouvernance et des pouvoirs.

  1. CLAVIER says:

    Lorsqu’on part de l’idée que l’on sait déjà ce qu’est un être humain, la démarche holiste conduit à penser qu’un groupement particulier d’humains qui vivent ensemble tient à l’existence de rapports sociaux, c’est-à-dire de rapports entre humains. Chacun de ces rapports est le conteneur des normes qui doivent être normalement respectées dans les relations entre les humains dans tel ou tel domaine du vivre-ensemble. À partir du moment où cette idée est (doit être) abandonnée, les rapports à prendre en compte sont ceux qui règlent les relations entre tous les existants du système. Pour pouvoir parler d’un vivre-ensemble des humains, il faut se doter d’une façon de concevoir la distinction entre les existants humains et les existants non humains de ce système. À ce sujet, les propositions enchaînées, qui sont à la base de la vision générale construite, sont les suivantes. Il n’y a pas, dans l’histoire humaine, une seule façon de concevoir cette distinction, mais toutes ont un point commun. Chacun dit d’un autre existant qu’il est un être humain « comme lui » parce qu’il communique avec cet autre à propos d’une question : les raisons que je donne à ce que je fais (aux occupations auxquelles je me livre) sont-elles de bonnes raisons ? Pour un être humain, la dernière étape de la détermination causale de toute occupation, celle qui fait passer du besoin à l’occupation, met en jeu la conscience morale. L’être humain justifie ses occupations en termes moraux. Le sens du bien et du mal qui intervient dans la dernière conversion et qui est à la base de cette justification est un produit de la communication entre les humains. Sa formation est soumise à la puissance de la multitude (3). Par conséquent, le sens du bien et du mal qui est propre à chacun est le plus souvent contradictoire (chacun, via l’imitation, est soumis à des injonctions contradictoires) et, si un sens commun est à même de se stabiliser à l’échelle d’un groupement particulier d’humains, celui-ci change dans l’histoire. En tout état de cause, cette justification ne peut être seulement individuelle. La question est celle de savoir si l’occupation en question peut être réalisée, y compris sous certaines conditions, ou doit être interdite, ou encore être réservée à certains : les raisons doivent être de bonnes raisons pour tous. Par conséquent, la question devient : quelles normes devons-nous instituer entre nous pour régler nos occupations ? On passe ainsi de la justification en termes moraux d’une occupation à la justification en termes de justice des normes qui habilitent et contraignent les occupations humaines.

    (3) En matière de science sociale, cette hypothèse permet de dépasser l’opposition entre l’hypothèse individualiste de comportements indépendants les uns des autres (hypothèse qui est notamment à la base de la problématique du choix rationnel) et l’hypothèse holiste de comportements déterminés par la structure. La force apparente commune de ces deux hypothèses est de permettre de faire des prédictions concernant ce que l’on doit observer. Toutefois, cette force est illusoire parce que le chercheur en science sociale est confronté à la nécessité d’expliquer des changements et que ces deux hypothèses ont en commun d’interdire de pouvoir penser le changement autrement qu’en faisant appel à des causes « extérieures » (souvent qualifiées de chocs).

    Bernard Billaudot – Professeur université de Grenoble

    https://books.openedition.org/emsha/422

    « Société, économie et civilisation. Vers une seconde modernité écologique et solidaire ? »

    Page 1064 et 1065

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