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Christian Boltanski. Après

On ne reverra plus Christian Boltanski à Saint-Merry. Pour deux raisons : il est décédé mercredi 14 juillet 2021, mais surtout parce que l’Église n’accepterait plus d’œuvres comme celles qui ont tant impressionné il y a une quinzaine d’années. La chronique en vidéo de Jean Deuzèmes

Christian Boltanski est décédé mercredi 14 juillet 2021. À Saint-Merry, il a produit « anonymement » deux œuvres magnifiques à l’occasion des Jours Saints, il y a une quinzaine d’années[1]. Dans l’esprit de l’artiste, on pourrait théoriquement les revoir, car lui, l’homme des récits et des petites mythologies, désirait laisser des traces derrière lui.

Écouter surtout et voir dans sa totalité le splendide entretien (17 minutes) de l’artiste : https://www.mariangoodman.com/interview-christian-boltanski-at-galerie-marian-goodman/

« Mon travail est presque toujours détruit après les expositions. Mais je peux le reproduire. Même si c’est sous une forme légèrement modifiée. Et quand je ne serai plus là pour jouer ma propre musique, j’espère que d’autres la joueront. Et que les gens verront l’interprétation de M. X d’une œuvre de Boltanski. “Ce n’est pas très bon. L’interprétation de Mme X était meilleure.” Il sera possible de faire revivre constamment mon œuvre chaque fois que quelqu’un la jouera et la réinterprètera. Tout cela est bien loin de traiter l’œuvre comme une relique. » dit-il dans le grand entretien qu’il a donné à l’occasion de sa dernière exposition à la Galerie Marian Goodman, pour son exposition « Après » (20 janvier-13 mars 2021)

Sur les indications de Christian Boltanski, les Saintmerriens avaient
– le soir du Jeudi saint, réalisé un immense voile blanc cousu à la machine à partir de draps (10mx10m environ) qui recouvrait une grande table de célébration constituée de plateaux placés “au carré”,
– le Vendredi saint, recouvert de ce voile, transformé en linceul, les premières rangées de sièges.

Une autre année, il avait fait tendre deux immenses tentures violettes entre le chœur et la nef, qui ont été ouvertes (comme un rideau) le dimanche matin de Pâques.

Dans l’esprit de l’Église de Paris en 2021 et suite aux ordres donnés par l’archevêque, il ne serait plus possible de nourrir la célébration avec une force pareille.

Curieusement, ces deux œuvres sont dans l’esprit le plus actuel de Christian Boltanski, puisqu’on n’a jamais réussi à trouver des témoignages photographiques,[2] mais que l’on continue à en parler.

Christian Boltanski. Subliminal
Christian Boltanski. Subliminal © Chantal Goodman

L’exposition à la galerie Marian Goodman, « Après », était dans la continuité de la dernière rétrospective de l’artiste au Centre Pompidou « Faire son temps » (Lire Voir et Dire mais aussi Saint-Merry Hors les Murs) qui se terminait par « Arrivée », un mot déjà écrit en bleu (des ampoules bleues) et suspendu au-dessus de la sortie. Ici le mot « Après », l’au-delà de l’arrivée, était placé dans l’avant-dernière salle, avant celle où étaient posées trois vitrines-cercueils. Les symboles dans l’accrochage à la galerie se révèlent dans leur force après la disparition de l’artiste. En 2021, toutes les œuvres étaient unies en outre par la question du confinement, aux émotions et aux interrogations produites.

C’était cependant toujours la même question que l’artiste posait, l’après de la mort, non pas l’après d’aujourd’hui.

« J’aime bien le mot “après”. Mais “après” fait plutôt référence à ce qui nous arrive après la mort, pas nécessairement à ce qui vient après aujourd’hui. De plus, j’ai choisi ce titre à cause de l’exposition du Centre Pompidou : Il signifie “après” cette exposition. »

L’exposition d’été 2020 à Saint-Merry s’appelait aussi « Après-After », mais était plus composite et prosaïque. On n’y imaginait qu’une seule vague de COVID, alors que l’on s’achemine vers la quatrième. (Lire et retrouver la vidéo de Voir et Dire)

Christian Boltanski. Linges et Esprits. © Chantal Goodman
Christian Boltanski. Linges et Esprits. © Chantal Goodman

La première œuvre chez Marian Goodman, « Les linges » et « Les esprits », était double et largement imprégnée de la problématique de la pandémie : de grands linges blancs disposés en tas sur des tables métalliques et des projections de visages passant furtivement sur les murs. « Il s’agit d’ “esprits”, comme dans chaque exposition, mais ici, ce sont nos esprits, qui sont étroitement liés à nous. Dont on se souvient, qui apparaissent sur les murs   pour ceux qui veulent les voir ou ceux qui ne veulent pas les voir. Puis il y a ces grands tas de linge blancs, qui peuvent évoquer quelque chose de la maladie ou peut-être quelque chose de sexuel ou simplement quelque chose d’abandonné, comme de vieux draps dans une buanderie. »

Cette œuvre était d’autant plus impressionnante que le visiteur pouvait passer au milieu des objets comme dans la plupart des autres expos, conçues comme des œuvres globales où l’on devait faire son propre chemin.

Au sous-sol, « Subliminal » et “Les disparus”, encore une œuvre double, quatre grands écrans attendaient le spectateur, avec des situations idylliques, des images achetées dans les banques d’image et à nouveau des visages qui les transperçaient furtivement.

« En bas, il y a aussi des “esprits”. Ces esprits sont plus communs à nous tous de ma génération. Vous voyez quatre images. Ces images clichées sont dans le style des calendriers à l’ancienne, représentant les quatre saisons. Mais elles n’ont aucune valeur esthétique pour moi, ou peut-être sont-elles trop esthétiques. Et elles contiennent un flot d’images subliminales de tous les massacres du XXe siècle. C’est la mémoire des gens de mon âge. Plusieurs de ces images sont totalement invisibles. Il y a en tout entre 150 et 200 images. Si vous regardez bien, vous en verrez quelques-unes. Je ne peux pas ignorer le fait que nous vivons dans un monde qui est étroitement lié au monde de la publicité.  Nous vivons dans un monde joyeux et optimiste. Et dans tout cela, il y a toujours des horreurs et des catastrophes. Le Club Med nous montre les plages de la Méditerranée, mais pas les migrants qui s’y noient. Néanmoins, lorsque je vois une plage aujourd’hui, je pense à tous ceux qui se sont noyés dans la mer toute proche. […] D’un côté, il ne se passe rien. Tout est parfait. Tout est poli. D’un autre côté, certaines personnes comme moi y voient de l’horreur. »

« Le niveau supérieur de l’exposition est plus directement lié à moi. Les fantômes qui s’y trouvent sont mes fantômes. Les fantômes d’en bas sont universels. C’est une référence à notre histoire commune. Si vous regardez bien… Mais ça arrive si vite qu’on peut à peine distinguer quelque chose. Quelqu’un de ma génération reconnaîtrait chacune de ces images. Les images sont bien connues. Elles sont pratiquement intégrées dans notre mémoire collective globale »

Et le mot « Après » était étrangement positionné :

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Christian Boltanski.Après

« Puis vous sortez et entrez dans un couloir étroit, baigné de lumière bleue, avec le mot “après”. Et c’est là que vous entrez vraiment dans l’au-delà. Que ce soit la mort ou pas : on est dans l’après. » 

La dernière salle était la fin, une sorte de crypte, celle où l’on bute sur une porte lourde et visuellement pesante (de sécurité), ô combien symbolique, et où sont déposés des vitrines.

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Christian Boltanski. Vitrines

Les vitrines : « Vous arrivez dans une crypte avec trois vitrines, qui contiennent également des linges blancs. Mais ici, les linges blancs ont été placés sous verre, endormis en quelque sorte. En outre, il y a un miroir sans tain. Chacun peut s’y voir, mais vous voyez aussi le fantôme de vous-même. […] On m’a dit que dans les sanctuaires shintoïstes, il existe une série de rites d’initiation, des passages d’un espace à l’autre. Seuls les initiés peuvent entrer dans l’espace final, qui contient un miroir. Qu’est-ce que l’on voit ? Soi-même. Dans cette exposition c’est un peu comme ça.»

Toute l’exposition était conçue par l’artiste pour que le visiteur se pose ses propres questions, mais, sans nul doute, chez Marian Goodman, elles étaient centrées sur la mort, et ipso facto sur la vie qui nous sépare de ce moment. Une réflexion non pas abstraite, mais de notre temps. Une œuvre qui avec ses linceuls blancs entre en écho avec toutes celles de la peinture religieuse occidentale.

« Une chose est sûre… Ce que nous faisons est lié à l’humeur générale. Par exemple, depuis COVID, il y a le fait intéressant et terrible que la mort n’est plus cachée.

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Christian Boltanski. Vitrines

Chaque nuit, les décès sont signalés : “Aujourd’hui, ils étaient 352. Hier, c’était 323.”
Cette présence de la mort… J’ai dit que nous sommes totalement dans le déni de la mort aujourd’hui. Et nous ne l’acceptons pas. Dans ma jeunesse, on portait un symbole de deuil quand on perdait quelqu’un.
Ce serait impossible aujourd’hui. Vous ne pouvez même pas parler d’un être cher qui est décédé. Ce n’est pas poli de le faire. Et même si vous ne mourez pas, un jour on vous débranchera.
Les rituels liés à la mort avec les membres de la famille sont devenus une chose du passé. Et aujourd’hui, à cause de cette maladie, on reparle de la mort comme d’une chose omniprésente qui nous entoure. Cela ne peut que m’intéresser. Je ne dis pas que c’est bon ou mauvais. Mais c’est intéressant. Cela fait revivre une attitude envers la mort qui existait il y a environ 70 ans. »

Ce sont surtout certaines phrases de l’entretien qui peuvent résonner chez les Saintmerriens ayant connu une église ouverte sur la rue Saint-Martin :

« Dans le Sud, on trouve parfois la porte d’une église ouverte, alors on entre. Vous voyez un homme qui lève les bras. Vous sentez une odeur. Parfois, il y a de la musique. Tu t’assieds et tu restes là pendant dix minutes.
Je ne suis pas du tout religieux. Donc ce n’est pas un problème. Vous ne comprenez pas ce qui se passe, mais c’est un lieu de méditation. Au bout de dix minutes, vous en avez assez. La porte est ouverte, le soleil brille dehors. Et vous allez manger quelque part.
Je vois les expositions d’art d’une manière similaire. Elles existent en marge de la vie, mais elles font allusion à la vie. Et on peut y faire une pause. J’aimerais qu’un jour les grandes villes aient quelque chose comme des petites chapelles, où l’on pourrait échapper au bruit et au rythme effréné et s’attarder devant quelque chose pendant cinq minutes. »

Christian Boltanski fréquentait-il Saint-Merry pour décrire cette expérience, cette halte essentielle dans le cœur de la métropole ?

Jean Deuzèmes


[1] En 1994, Christian Boltanski avait réalisé une installation largement médiatisée pour les Jours Saints à l’église Saint-Eustache. Lire https://www.protestantismeetimages.com/C-Szmaragd-L-Eglise-comme-lieu-d.html

[2] Nouvel appel à témoignage : si certains ont gardé « dans une vielle boîte » des clichés de ces évènements qu’ils les fassent parvenir à Saint-Merry-Hors-Les-Murs.

  1. Jacqueline Casaubon says:

    Ch.Boltanski Après Michel, la présentation que tu fais de ce commentaire sur Christian Boltanski est bienvenu. Un temps de spiritualité, un moment de méditation, oui bienvenus… que tu nous offres. C’est bon, cela fait du bien. On se retrouve dans ce qui est essentiel, qu’on peut ressentir grâce à des œuvres artistiques comme celle de cet artiste. Je garde un souvenir très fort et bouleversant de son expo « Personne » au grand Palais, il y a très logtemps ! Merci aussi pour le témoignage envers Minou. Jacqueline Casaubon

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