L’autre jour, une de mes amies a été très déstabilisée et peinée quand sa fille bientôt quarantenaire lui a annoncé que son compagnon de longue date et elle-même avaient décidé de ne pas avoir d’enfants, considérant l’état désastreux du monde dans lequel ils devraient les projeter. Leur cas est loin d’être isolé, et on entend de plus en plus ce genre de prise de position.

Je me suis demandée à quel moment de l’histoire de jeunes parents ont pu se dire : « C’est vraiment le moment de faire des enfants, la Terre se porte si bien ! » Dans les années 30 ? Lors de la Terreur puis des guerres napoléoniennes ? Pendant la grande peste ou la guerre de cent ans ? Les invasions barbares ? Et je n’évoque là que le contexte français, mais ça ne vaut guère mieux à l’échelle mondiale, en tout temps et en tous lieux. Certes, s’y ajoutent aujourd’hui des inquiétudes légitimes sur l’évolution climatique et la durabilité de la planète. Mais est-ce la vraie raison de ce manque de foi en l’avenir ?

Dans le second mitan de nos vies, considérant les épreuves traversées depuis notre naissance, des maladies aux deuils et autres séparations, des désagréments divers aux vraies angoisses en passant par de multiples déceptions, est-ce que ce ne sont pas plutôt l’intérêt des expériences diverses, – études, voyages, rencontres – et les grandes joies – amitiés, amours et naissances en premier – qui nous sautent à la mémoire ? Certes, je ne suis pas une enfant affamée de Madagascar ou exploitée à Bangkok ; mais ce sont bien nos jeunes couples occidentaux relativement nantis qui sont frappés par ce manque de confiance en l’avenir, et visiblement aussi par ce relatif déficit en bonheur lorsqu’ils considèrent leur propre existence, au moment de transmettre la vie. Une sorte de spleen ?

Je m’interroge. Il serait trop simple de les traiter d’enfants gâtés, ou de constater leur manque de foi en une transcendance, quelle qu’elle soit. En l’occurrence, il ne s’agit pas non plus de matérialisme réducteur, ni d’égocentrisme mal géré. Quelle est la part de responsabilité de la génération d’au-dessus, la nôtre : en plus d’abimer sans vergogne la planète, que n’avons-nous pas transmis de notre joie de vivre pour donner aussi peu envie ? Et déjà, avons-nous vraiment pris la peine et le temps de nous réjouir de vivre ? Saint Paul suggère de « rendre grâce en toutes circonstances ». Nous chantons dans un cantique « la vie en abondance, la vie en Jésus Christ ». Qu’en faisons-nous chaque jour, devant et avec les générations qui nous succèdent ?

Bien sûr, ces prises de position malthusiennes ne sont ni totalement nouvelles, ni très nombreuses. Elles constituent cependant une petite alerte, qui peut nous rappeler combien la vie vaut d’être vécue, avec ses bonheurs et ses peines, nous inciter à prendre le temps de constater qu’elle est belle, désirable, fragile, éphémère. Ces temps d’été et de vacances nous offrent mille occasions de jubiler devant la nature fleurie, les enfants potelés courant librement, l’eau fraiche et les fruits sucrés. Ne ménageons pas notre soif de vivre, plaçons les embêtements et les soucis (qui ne s’arrêtent jamais) au second plan de nos pensées, et arrêtons un peu de râler, le temps de rendre grâce et de « tressaillir de joie ». Je nous souhaite un bel été, reconnaissant envers la vie, à toutes et tous !

Blandine Ayoub

Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

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