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Céline Dumont. Le paradis sans papiers

Témoignages lus lors de la cérémonie en l’église Saint-Merry autour de Céline
et environ deux cents personnes : RCI, Cimade, Saint-Merry, amis, ceux qu’elle a aidés…

Une femme de conviction

Chère Céline,
Aucun d’entre nous n’aurait pu imaginer en juin que tu nous aurais quittés si vite.
Je te connaissais depuis la fin des années 1990 à l’occasion de l’occupation des personnes sans-papiers à l’église Saint-Bernard de la Chapelle. Ce furent le début du Réseau Chrétien-Immigrés qui nous a permis de réfléchir à toute la problématique de l’immigration. Notre groupe s’est par la suite un peu délité et tu as trouvé cette idée de faire intervenir des intervenants extérieurs. Ensuite il y eu le groupe d’alphabétisation et la recherche de nouveaux locaux pour les cours et puis le « goût de l’autre » avec Nathalie.
En 2002 à la suite de l’occupation de l’église Saint-Bernard, le RCI a voulu s’ouvrir clairement aux migrants. Formés par la Cimade nous avons ouvert la permanence à la paroisse Saint-Jean-Baptiste de Belleville rue Fessart, il y a presque vingt ans maintenant. Tu en a suivi des « sans-papiers » donnant de ton temps pour monter les dossiers, les accompagner, faire des recours auprès du Tribunal Administratif. Presque toujours arrivée la première le mardi pour recevoir les sans-papiers et quelle que soit l’heure de fin nous nous retrouvions au café le « Barouf » où nous consolidions notre amitié avec ceux qui étaient venus nous rejoindre.

La Cimade a envoyé à tous les bénévoles au moment de son décès ce texte qui la décrit si bien : 

Céline était une femme en colère,
contre les politiques migratoires
mais toujours dans un esprit de responsabilité,
en colère contre elle-même,
contre nous parfois,
contre la Cimade souvent,
et vis-à-vis des mêmes,
capable d’un si grand amour,
d’une si grande tendresse,
d’une si grande loyauté.
C’était CÉLINE.

cimade

Malgré ces petites difficultés tu étais toujours là, toujours active, traçant ton chemin, et nous y entraînant. Ta présence a permis au groupe de s’élargir, de rajeunir, de mieux organiser la formation technique, les échanges sur nos pratiques et les discussions générales. Aujourd’hui ce groupe va s’efforcer de bien sûr de continuer, mais tu nous manques déjà et tu nous manqueras. Nous aurions eu tant besoin de ta force de conviction.
Quand Olivier est arrivé à la permanence, tu ne l’as pas lâché pour qu’il réalise le documentaire sur notre permanence. Avec ta ténacité légendaire, tu as contribué à ce magnifique film qui a su immortaliser l’un de ces coups de gueule que l’on aimerait tant entendre encore.
Le départ de notre Céline va laisser un grand vide dans nos cœurs, dans ceux de tous ceux qu’elle accompagnait, dans cette permanence qui n’aura plus tout à fait la même âme ! 
Merci à toi Céline de l’exemple que tu as été pour nous, pour celui que tu continueras d’être. Tu nous quittes aujourd’hui alors que l’on te croyait tous indestructible, cela est un choc immense, nous n’imaginions pas faire cette rentrée sans toi, nous n’imaginions pas ce combat sans toi. Chacun de nous te portera dans son cœur pour que ton esprit reste à jamais présent.

Céline, tu avais une telle énergie, de si belles qualités humaines, un sens aigu de la justice,
la vision optimiste d’une humanité fraternelle, un caractère entier et plein, tu cultivais le sens de l’hospitalité.
Quel bonheur cela a été de te rencontrer,
de te connaître, de te côtoyer,
d’être ton amie/ami.
Le don de la vie, comme tu disais tout récemment encore à l’une d’entre nous,
oui, tu as su le porter haut et fort. 

Je voudrais dire aussi que tu étais très fière de tes petits-enfants, de leurs résultats universitaires dont tu parlais souvent. Vous, ses enfants et ses petits-enfants, vous pouvez être fiers de votre maman et de votre grand-mère.
Avec tous ceux qui ont croisé ta route et qui t’ont appréciée, nous te disons MERCI de tout ce que tu as fait avec nous.
Adieu Céline.

Jean Guillaumel

Céline, femme de frontière

Tu venais de la Tunisie et de l’Italie. Moi, d’un pays plus lointain.
Mais nous nous sommes retrouvées au cœur de cette expérience existentielle de la traversée des frontières.
Tu m’as révélé à quel point cette expérience de la frontière était constitutive de ce que nous sommes
et à quel point cette traversée était quotidienne, même si on ne bougeait pas.
Tu m’as aidée à traverser mes propres frontières et à rester toujours en voyage,
car tu étais femme nomade, femme pèlerine, femme routarde.
Tu avais compris que la vie est avant tout chemin.
Et que si on s’installe, on meurt.
Tu traversais les frontières avec chaque migrant que tu accueillais,
tu faisais tien son voyage, avec ses déchirements et ses illusions.
Et tu marchais avec chacun d’eux, tu les relevais quand ils tombaient, une et mille fois,
et tu célébrais chaque traversée réussie comme si c’était la tienne.
Tu as aussi traversé des frontières pour de vrai, notamment celle entre Paris et Bouaké,
pour rencontrer ta sœur de sang et tes sœurs de sens.
Tu avais cette capacité impressionnante de rentrer dans l’univers de chaque personne que tu rencontrais
et de te mettre en marche avec elle.
Tu as ainsi traversé tellement de déserts et d’océans, tellement de plaines et de montagnes,
tellement de barbelés et de murs : ceux de chaque personne que tu as accompagnée.
Tu accueillais les racines de chacun et tu leur donnais des ailes.

C’est ainsi que tu m’as accueillie et que nous nous sommes lancées dans la création du Réseau Chrétien-Immigrés
au sein duquel tu ne t’es jamais arrêtée d’accompagner le lancement de nouvelles aventures :
la permanence juridique, les cours d’alpha, le Goût de l’Autre, les lundis du RCI… et tant d’autres.
Femme de frontière mais pas seulement de frontière géographique.
Tu m’as appris l’importance de l’aller-retour permanent entre la réflexion et l’action.
C’est ce qui a marqué l’identité du RCI.
Mais ce fut aussi un défi que nous avons partagé concernant notre travail universitaire.
Et tu m’as appris à comprendre à quel point cette tension entre pensée et pratique est difficile à vivre et en même temps fondatrice.
Tu étais passionnée par les lettres, les paroles, les langues.
De même que tu étais révoltée par toute forme d’injustice humaine.

Tu étais profondément
une femme d’action et une femme de réflexion.

Et j’ai appris avec toi à quel point, même si la société nos pousse à nous ranger dans une case ou dans l’autre, c’est la tension entre les deux qui permet d’exister.
Encore une fois, tu as été là aussi femme de frontière, capable de vivre cette double passion entre la parole et le vécu, entre la pensée et l’action, entre le récit et l’expérience.
Tu as navigué d’une rive à l’autre et c’est ainsi que l’urgence de l’action faisait vibrer ta pensée, et que la profondeur de ta pensée donnait du recul à ta passion militante.
Cette traversée n’était jamais celle d’un fleuve tranquille, mais c’était l’aller – retour torrentiel entre pensée et action qui empêchait chacune de s’arrêter et qui a donné cette couleur si particulière à ton identité.

Et puis, il y a une autre frontière qui a été pour toi vitale.
Et qui nous a aussi rassemblées.
Celle entre la foi et la réalité.
Tu avais cette foi des profondeurs et des largeurs, comme la foi d’Abraham ou de Moïse.
Capable au plein milieu du désert torride et mortifère
de continuer à croire à la terre promise où coulent le lait et le miel.
Et tu m’as aussi appris à faire ce voyage permanent entre l’espérance qui nous tire vers le haut et la réalité qui nous tire parfois vers le très bas.
Cette foi fondatrice te permettait de voir que rien n’est jamais complètement perdu.
Et que c’est justement dans le dernier parmi les derniers que se trouve le germe de la vie nouvelle.
Tu n’abandonnais jamais. Tu résistais avec une force pharaonique.
Mais si la résistance parfois t’enflammait, tu sentais après que tes paroles avaient blessé.
Tu avais cette capacité incroyable de te remettre en question
et de revenir humblement rencontrer celui qui aurait pu se sentir blessé par le feu de ta passion.

Oui, Céline, tu étais femme de frontière, et tu viens de traverser une dernière frontière.
Mais nous savons que même de l’autre côté de la rivière, tu seras toujours avec nous,
avec ta passion pour nous faire bouger,
avec ta douceur pour nous consoler
et avec ton élégance pour nous dire qu’il y a une beauté profonde qui nous dépasse et nous porte.

Merci Céline de nous avoir donné
non seulement le goût de l’autre
mais aussi et surtout, le goût de vivre.

Elena lasida
Elena Lasida

Témoignage d’une amie de Saint-Merry

Il y a un mois, Céline nous a quittés en plein été, il est difficile de le réaliser pour certains d’entre nous. En effet, il y avait beaucoup d’absents partis en vacances, ne pouvant pas venir la retrouver et lui dire adieu. Cependant nous étions quand même environ deux cents personnes avec la Cimade, le RCI et beaucoup de ses amis émigrés.
Quand sa maladie a été décelée courant juin, elle avait demandé à quelques-uns d’entre nous de ne pas en parler et nous avions respecté sa discrétion. Elle a été entourée par sa famille et sa sœur religieuse. Sœur Myriam est arrivée d’Afrique pour l’accompagner jusqu’au bout et vivre avec elle ses moments ultimes dans l’espérance et dans la foi. Elle a vécu sa Pâque, nous a dit Soeur Myriam.

Très présente à Saint-Merry depuis les débuts du Centre Pastoral Halles-Beaubourg,
elle a marqué notre communauté
par son témoignage évangélique
et ses convictions qu’elle savait exprimer
avec une grande force et par
une parole limpide et sonore.

Contemplative dans l’action, elle a consacré toute son énergie à l’accueil des migrants, en qui elle voyait le visage du Christ, se donnant sans compter. Avec le Réseau Chrétien-Immigrés, créé il y a vingt et un ans, elle a su fédérer de nombreuses communautés chrétiennes et multiplier les initiatives de solidarité. C’est aussi grâce à elle que le Centre Pastoral Saint-Merry, en partenariat avec SNL (Solidarités Nouvelles pour le Logement), a pu accueillir et loger trois familles de réfugiés, en réponse à l’appel du pape François. Sa vie était un don aux autres. Céline va beaucoup nous manquer, comme elle manque déjà à tous ceux – ils sont nombreux – qu’elle aidait et accompagnait.

Aujourd’hui, Céline reste vivante dans mon cœur, j’ai du mal à réaliser que je ne la reverrai plus au coin d’une rue de mon quartier, ni la retrouverai à Saint Merry, une église à laquelle elle était si attachée. En même temps il y a comme une partie de moi-même qui l’a rejointe là où elle est, un espace que nous gens de la terre ne connaissons seulement que dans la foi et l’espérance. J’ai vécu pendant vingt-cinq ans une belle amitié avec elle, bâtie sur la confiance et le respect des idées de l’autre qui n’étaient pas toujours les mêmes. Nous échangions souvent sur les textes bibliques. Un de ses préférés : l’évangile sur le chemin d’Emmaüs. J’entends sa voix s’exclamer, en disant « Ils Le reconnurent ! ». 
Fine intellectuelle, elle savait toujours nous conduire à l’essentiel. Elle aimait tant les psaumes qu’elle avait étudié l’hébreu pour mieux en connaître le sens. Dans l’un d’entre eux, il est question d’éveiller l’aurore, Céline y était très sensible. 

Qu’à sa suite et celle du psalmiste
nous puissions dire « Que j’éveille l’aurore ! » 
aujourd’hui et demain.

Jacqueline Casaubon, 19 septembre 2021

De nombreux témoignages réunis par le RCI

Des membres du RCI, des membres de Saint-Merry Hors-les-Murs, la Société Saint Vincent de Paul et la commission migrants du diocèse, des cercles de silence, de GERMAE (Parler, lire et écrire en français), de Saint-Bernard de la Chapelle, de Christian Mellon (jésuite), Marie-Jo Biloa, religieuse sur le terrain, et nombre de témoignages de migrants qu’elle a soutenus et aidés, ainsi que l’équipe des cours de français, professeurs et élèves lui ont rendu hommage, ainsi qu’une lettre de Benoist de Sinéty à ses enfants et un message de la déléguée générale de SNL :

Solidarités Nouvelles pour le Logement,
son Président, ses bénévoles et son équipe, transmettent leurs sincères condoléances à la famille et aux proches de Céline Dumont.
C’est avec Céline et les bénévoles de SNL et de la paroisse Saint-Merry que SNL a expérimenté avec une conviction et une confiance mutuelles, un nouveau partenariat en faveur de l’accueil
et de l’accompagnement de réfugiés. 
Nous garderons en mémoire son admirable engagement en faveur des personnes migrantes et en particulier dans l’accompagnement d’une famille de réfugiés logée grâce au partenariat noué entre SNL et Saint-Merry.

solidarités nouvelles pour le logement

L’hommage du sénateur Jean-Pierre Sueur

C’est avec beaucoup de tristesse que j’apprends le décès de Céline Dumont.
Céline fut durant l’essentiel de son parcours professionnel enseignante en linguistique à la faculté des lettres de l’Université d’Orléans. Elle assurait ses enseignements avec une ardeur et un enthousiasme dont se souviennent les nombreux étudiants qui les ont suivis.
Très attachée à sa Tunisie natale et à la « diaspora sfaxienne », comme disait son ami Marcel Réggui, elle consacra les vingt dernières années de sa vie au soutien aux immigrés et à la défense de leur cause au sein du Réseau Chrétien Immigrés et au sein de la CIMADE. Infatigable, Céline était animée par des convictions profondes, qui ne la quittèrent pas, jusqu’à la fin de sa vie.
Je dis toute mon amitié à ses enfants, Luc et Bénédicte.

Jean-Pierre Sueur, sénateur

Lettre du chef de service de l’administration des étrangers au président du RCI

CategoriesTémoignages

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