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Tout spiritualiser pour ne rien changer

Les clercs ont une longue pratique de cet exercice. Ils savent qu’il fonctionne, faire taire les récalcitrants, les lanceurs d’alerte, les réformateurs, les indignés. Il est pourtant désarmant, enfermant, paralysant, mortifère.
De Patrice Dunois-Canette

Qui dans l’Église et ses paroisses questionne, interroge, se voit souvent — et étrangement encore après la publication du rapport Sauvé — opposer un discours étonnant qui invalide, tient pour rien, déplacé, inconvenant ce qu’il avance. Ce discours est redoutable et efficace car il se veut consensuel, naturellement partagé, évidemment catholique et tout compte fait bénéfique.

Ce discours qui s’oppose à qui évoque la question du gouvernement de l’Église à tous niveaux, celle du lien entre le ministère ordonné et le pouvoir, celle de la place des femmes dans l’institution, celle encore de la mixité des sensibilités… de la pluralité des rattachements individuels, du croisement des trajectoires dans l’Église, de la plénitude ecclésiale de l’Église locale… se présente sous un jour aimable, sentimental et affectif, prophétique même, histoire de faire passer pour atrabilaires les empêcheurs de tourner en rond. 

Il s’avance bien sûr aussi comme étroitement enraciné dans les écritures et l’enseignement de l’Église de toujours. Il se dit « inspiré ». Il se tient à distance des données des sciences humaines, des expériences de vie démocratiques de la société civile, laisse entendre un refus du « moderne », perçu comme néfaste, manifeste un rejet des méthodes, processus, organisations qui permettraient de mieux comprendre, de gagner en intelligence.

Il se veut aujourd’hui jeune, enthousiaste, contagieux, se sait « naïf » mais l’assume, se croit doté d’une force subversive et voyant loin qui balaie toutes les difficultés. Il laisse même entendre curieusement, quand il est acculé, ou veut se faire proche et compréhensif, qu’appartenir à l’Église  serait un élément second ou secondaire de l’identité catholique. 

Il est pourtant désarmant, enfermant, paralysant, mortifère. Il relève de l’échappatoire, de la dérobade, du « courage fuyons ». Il ne veut pas voir, pas entendre. Il récuse le débat, tient l’argumentation pour nuisible. Son intention, son objectif semble être : tout idéaliser, tout spiritualiser pour tout supporter, tout accepter, tout spiritualiser pour ne rien changer.

Les clercs ont une longue pratique de cet exercice. Ils savent qu’il fonctionne, faire taire les récalcitrants, les lanceurs d’alerte, les réformateurs, les indignés. Ils savent qu’il rassure à bon compte, fortifie les certitudes, érige des murs protecteurs de contaminations possibles. Ils n’ignorent pas que les fidèles sont invités à voir cette spiritualisation comme vertueuse et de bonne pratique catholique. Ils préfèrent parler de péché, plutôt que du système qui a fait de leur Église une fabrique de l’inhumain. De pardon plutôt que des mécanismes qui ont conduit à ne pas voir, pas vouloir voir, à ne pas écouter ou à ne pas vouloir écouter les victimes. Des causes et des responsabilités, il ne faut pas parler ou le moins parler.

La spiritualisation de tout fait, ici,
que des baptisés approuvent
sans aucune distance critique
un livret d’un synode diocésain
qui leur propose une récollection,
un happening spirituel
en place d’un travail construit sur les défis, besoins de leur Église locale.
Ou encore se taisent et rentrent
dans un jeu pipé. 

Elle fait qu’encouragés à entrer dans un synode sur la synodalité qui commence à la base, ils acceptent qu’on juge de peu d’intérêt de les mobiliser vraiment et de leur donner les outils nécessaires pour questionner, analyser, comprendre, rédiger leurs cahiers de doléances, dire l’Église qu’ils veulent. Ou qu’on leur dise que le calendrier ne permettra pas de mettre en place occasions et méthodes innovantes pour entrer dans ce synode, en devenir les acteurs, devenir « pères synodaux ».

S’interroger sur ce que fait ou ne fait pas cette spiritualisation de tout et d’abord des questions concrètes, simples, directes, franches, fonctionnelles qui sont posées à l’Église est mal venu, sent le souffre, vous désigne pour un peu comme activiste schismatique, diviseur, homme de peu d’espérance pour le moins.  

Vouloir prendre une à une et sérieusement, les questions qui sont posées à l’Église, assurer un « droit de suite » quand elles sont escamotées, batailler pas à pas pour leur trouver de vrais réponses, aller au fond des choses, être radical en ce sens, ne semble pas faire partie des gênes du catholique français tel que les autorités l’ont voulu et sociabilisé, le veulent et le mettent en avant.

L’Église dit s’enrichir des différences, mais la différence du catholique qui ne se satisfait pas que l’on spiritualise tout pour ne rien aborder, embarrasse terriblement. Difficile pourtant de l’ignorer, de le faire taire en ces jours sombres où il faut tout revisiter pour pouvoir reconstruire. À moins que, dans l’esprit de l’institution qui fait du temps et de l’oubli dans lequel celui-ci place inéluctablement les choses, reconstruire ne se confonde avec restaurer. 

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Patrice Dunois-Canette

Journaliste, secrétaire général d’associations et fédérations de presse catholique, co-fondateur des Journées d’études François de Sales, Chargé de mission cabinets ministériels, co-fondateur et co-directeur de Question Croyance(s) & Laïcité - QCL. Retraité.

  1. Ce qui me frappe, c’est que tout ce qui est dans ce texte pourrait très bien être dit aussi des institutions protestantes réformées, des synodes où rien ne se passe, des cultes dominicaux où on répète éternellement les mêmes gestes et paroles, de l’exclusion (protestante donc faite avec douceur et ménagement) des libéraux qui dé-mythologisent les textes, etc.
    Bon courage à vous, à nous tous.

    1. Jean-luc LECAT says:

      Vouloir faire rentrer SML HLM dans la démarche synodale ne risque-t-il pas de produire le même effet ? Spiritualisation et refus de regarder en face les questions radicales pour marcher “en communion avec tous” et pour ne pas fracturer l’Eglise ?

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