Bonjour, frère François Cassingena-Trévedy 

Moine à Saint-Martin de Ligugé, où vous fûtes maître de chœur, vous êtes professeur à l’Institut Supérieur Liturgique de l’Institut Catholique – une thématique à laquelle nous sommes sensibles – professeur également dans une université suisse, et auteur de nombreux ouvrages, passionné que vous êtes par la liturgie, le latin, la lectio divina, la poésie.

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Vous êtes maintenant retiré dans un petit village d’Auvergne, où vous expérimentez aussi les soucis matériels de la vie quotidienne. Nombreux sont ceux d’entre nous qui ont fait votre connaissance au travers de votre chronique du temps de confinement, publiée ensuite sous le titre : Chroniques du temps de peste. Vous avez été alors un soutien quotidien, qui se prolonge par votre livre où l’on parle à la fois de ministère et d’autorité, de contestation et de fidélité, et où l’on sent un parfum de liberté et de joie qui peuvent être pour nous une source d’inspiration. C’est ainsi que nous sommes heureux d’écouter votre message, car dans la période que nous traversons, si nous cherchons à « Faire route ensemble », c’est sur une route encore bien peu balisée. Nous avons besoin à la fois de votre expérience de vie d’une communauté ecclésiale avec toutes ses interrogations, et de votre vision de l’avenir de l’Église qui entre dans une démarche dite « de synodalité » dont nous cherchons à éclaircir le sens profond. Alors, comment « faire route ensemble » en Église ?

Anne René-Bazin

Intervention de François Cassingena-Trévedy

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir invité dans cette journée, au cœur d’un Évangile qui m’est particulièrement cher, un Évangile d’itinérance, d’apparition et de disparition, un Évangile pascal. J’ai eu le temps pendant ces quelques jours de prendre connaissance du livre que vous m’avez envoyé, Et vous m’avez accueilli, pour faire connaissance aussi avec votre communauté et votre histoire. Bien fraternellement je suis prêt à échanger avec vous à partir de ma petite expérience, et à partir des Évangiles.

Je crois qu’aucune communauté idéale n’existe. Dans les Actes des Apôtres cette communauté primitive décrite dans certains sommaires au chapitre 2 ou au chapitre 4, ce n’est pas une communauté qui est derrière nous, mais une communauté qui est devant nous. Et d’une manière générale, je dirais que toutes les réalités de notre foi sont des réalités eschatologiques qui ne sont pas derrière nous, tout est devant nous, dans la nef et à l’abside. La fête d’aujourd’hui du Christ-Roi est une fête problématique, fête paradoxale, puisque ce roi n’a absolument rien à voir avec les pouvoirs de la terre. Il est à l’inverse, le roi de l’échec, le roi du rien, le roi de la Croix et de la Résurrection, qui est à l’abside Pantocrator, Pantocrator de faiblesse à l’horizon de nos journées et de nos vies, de nos histoires de communauté, à l’horizon, nous osons l’affirmer avec Paul, de l’histoire tout entière.

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Christ pantocrator, mosaïque de la déisis, Sainte-Sophie, Istanbul

Alors vous avez repassé l’histoire de votre communauté, communauté urbaine au cœur de la ville, née dans un contexte extrêmement intéressant de questionnement, d’expérience, de diversité. Aujourd’hui je me trouve dans la ruralité profonde, effectivement dans un tout petit village, lilliputien, en rendant service pour la liturgie dans les villages environnants, et je mesure l’écart des paysages, la pauvreté aussi, et les trésors cachés. J’ai le sentiment que à moi aussi certains disent : « Mais, reste avec nous » puisque chacun de nous est signe et porteur de cet itinérant par excellence qui est le Christ. Alors, ne vivez pas dans la nostalgie de ce qui fut, mais dans l’espoir qui va être ce matin. Il y eut un soir, il y eut un matin, et toutes nos réalités d’Église sont devant nous en fait.

D’abord c’est mon expérience de la communauté, des diverses communautés, différents genres, avec les responsabilités qui ont marché avec, dans le chant, dans le noviciat, dans l’émaillerie, tout cela, avec les joies, avec les peines, avec les déceptions.

La communauté, est à la fois, je dirais,
le paradis et l’enfer, les deux.

Et nous pouvons être l’un et l’autre pour les autres, et nous voyons bien la face humaine. Évidemment quand on est jeune, on a tendance à idéaliser beaucoup, mais toute communauté est humaine et nous le savons bien avec les enjeux de jalousie, de rivalité, de pouvoir, diversité, éclatement… Et Il nous faut faire avec tout cela, en tâchant de marcher, non pas sur une nostalgie ou une déception – je crois que dans le Pacifique sud il y a une île de la Déception – cette île de la Déception ce peut être chacune de nos communautés – mais c’est aussi une île de l’Espérance. Et chacun de nous est amené à construire, moyennant la démission de soi que cela suppose.

En tout cas c’est une parole d’encouragement que je voudrais pour vous, à partir de la richesse des trésors humains, culturels, ecclésiaux que vous avez mis en œuvre. Cette traversée est une épreuve féconde, même s’il se fait tard, même s’il y a moins de jeunes, même si nous vieillissons, mais nous pouvons semer quelque chose et toujours être signe, en nous disant qu’il n’y a pas de communauté parfaite. Alors comment faire ? À la fois être des hommes et des femmes d’invention, d’audace, et puis patiemment là où nous sommes, je ne dirais pas tolérer, mais accueillir les réalités telles qu’elles sont, composer avec elles sans compromission, en gardant notre ligne intérieure d’audace, de questionnement. Et patiemment, avec les réalités que nous rencontrons, de faire signe.
Là je le mesure beaucoup parce que me trouvant dans un contexte complètement rural, une société plus traditionnelle, plus immobile, apparemment, loin de nos problématiques actuelles, que ce soit la Ciase ou autre chose, en même temps il y a une gentillesse, une confiance. Je vois bien que là où je suis, ma parole, mon attitude font signe. Bien sûr je garde mon jardin intérieur et l’énorme questionnement. 

Ce questionnement, ce n’est pas simplement sur les structures, la gouvernance,
mais sur le discours même de notre foi :
que croyons-nous ?
Et que donnons-nous à croire ? 

Cela exige une vérité, une exigence, j’oserais dire une exactitude. Tout cela il y a une manière de le diffuser, de le partager, en étant respectueux de la lenteur apparente des cheminements.
L’important c’est que nous gardions intérieurement ces questionnements et dans les deux dimensions de l’Évangile, celui d’Emmaüs ; dialogue autour de l’Écriture, l’écriture qui ne vit que dans le questionnement que nous posons sur elle, la comparaison des textes, l’exégèse au sens vivant, c’est sûr qu’il y a là un immense travail.

Que l’Église ne soit pas seulement distributrice du sens et des sacrements, mais qu’elle soit une communauté d’interprètes et de chercheurs, tout cela dans une unité, dans l’abdication de toute supériorité quelle qu’elle soit, cléricale, même laïque. Chacun de nous est habité par la tentation de la prise de pouvoir et de la domination, et le Christ-Roi, roi de rien devant Pilate, nous invite au contraire à cette démission, cette disparition pour une apparition – il disparut à leurs regards. Et l’enjeu pour nous, c’est de nous effacer pour qu’il apparaisse. Et pour que notre cœur devienne tout brûlant, et que le cœur de ceux qui nous rencontrent devienne aussi tout brûlant au prix de notre propre disparition. Au centre de notre assemblée, au centre de notre foi, il doit demeurer une place vide, un vide créateur, c’est la présence du Christ lui-même, pascal, qui vient au milieu de nous. Ce n’est pas nous, ce ne sont pas nos institutions qui sont au milieu, ni nos réalisations, mais tout cela s’évacue dans un mystère de kénose pour que Lui apparaisse, que Lui soit vraiment présent au milieu de nous. Tous nous sommes habités par le dessein que ce soit Lui qui nous accompagne dans le partage de la parole et le partage du pain.

Joos van Cleve, Cène, détail, 16e s., musée du Louvre

Alors quel avenir pour l’Église dans cette synodalité dont on parle beaucoup en ce moment, synodalité qui n’est pas simplement celle des clercs, pas simplement celle des laïcs seuls, mais qui est celle de tous dans la communion de notre dignité de baptisés et dans la mise en commun de notre service. Puisqu’Il n’est pas venu pour être servi mais pour servir, et c’est bien cela la spécificité de la communauté chrétienne et de ses membres, nous sommes tous serviteurs, c’est à ce signe qu’on vous reconnaîtra.

Pensons à Jean 13 et l’Évangile du lavement des pieds.
C’est ce signe que Jésus nous donne : vous ferez cela en mémoire de moi. Pas seulement des rites et des gestes – c’est se mettre à genoux, au pied de l’humanité, au pied de chacun de nous, dans un service du sens, de la parole, dans une simple présence, notre présence réelle.


Question
On ne peut répondre que par un grand silence, une grande réflexion… Votre livre nous apporte beaucoup, nous lisons beaucoup Chroniques du temps de peste. Grand merci Frère François.

Fr. François 
Il est vrai que ce livre est vraiment le fruit des circonstances, et il m’a été inspiré par le moment.
Cette réflexion n’est pas terminée, et encore une fois c’est une réflexion pas simplement sur les structures, sur la gouvernance : il ne faudrait pas qu’à l’heure actuelle, on en reste à ce problème-là. C’est le discours même de notre foi. Qu’est-ce que nous disons ? Après vingt siècles et surtout seize siècles, depuis le 4e siècle, il y a un discours dogmatique et institutionnel qui s’est construit, qui aujourd’hui a vraiment besoin d’être révisé. Ce que nous traversons depuis plus d’un mois est un évènement considérable dans l’histoire de notre Église. Car cela nous oblige à réviser non pas simplement des comportements, mais la source de ces comportements, et je dirais la culture qui les suscités, et avec bien sûr les contresens qui sont à la racine de tout cela.
L’incarnation est au cœur théoriquement de notre foi, et on l’a terriblement désincarnée, d’un point de vue théologique. C’est vrai que tout-à-coup se trouver immergé dans la vie courante c’est une épreuve théologique aussi. À l’abri de tout cela on peut construire un discours théologique qui fonctionne en chambre, mais qui ne peut pas être écouté.

Q : Je veux rappeler que nous sommes privés d’eucharistie depuis le 1er mars. On essaie de faire face mais comment voyez-vous la possibilité pour une communauté de se recentrer sans cesse sur son Seigneur, la possibilité pour nous de vivre quelque chose d’authentique, qui permette d’être nourri sans être enfermé dans ce rite de l’Eucharistie ?

Fr. F. : Déjà, je crois que la parole de Dieu, malheureusement, dans les textes rituels habituels, est en souffrance. C’est l’Évangile d’Emmaüs où ils discutaient entre eux de ce qui s’est passé. C’est dans la mesure où nous discutons entre nous de ce qui s’est passé que le Christ va se produire au milieu de nous. La parole est faite pour être échangée, ce n’est pas seulement le hors d’œuvre ou la préparation d’un système rituel qui serait l’essentiel. Mais vraiment ce sont nos vies. Et surtout comment cette parole va être agissante dans nos vies, dans nos relations, dans notre comportement.
Après c’est sûr, il y a des choses à oser, à inventer, sans pour autant s’exclure ou condamner en bloc ce qui existe. Nous ne pouvons pas déserter l’institution complètement, nous mettre en rupture. Je dirais notre désir d’une Église meilleure, éventuellement même notre révolte, tout cela vient d’un instinct ecclésial qui est en nous et qui est nourri par une expérience ancienne. C’est parce que nous aimons l’Église que nous cherchons autre chose. Non pas simplement de la réformer, l’histoire est pleine de réformes, il ne s’agit pas de la réformer de l’extérieur, il faut vraiment vivre là où nous sommes, sans condamner, sans claquer la porte, parce que ce serait nous perdre. On ne peut la sauver qu’en habitant, en rayonnant à l’intérieur même.
Je m’en rends bien compte dans mon expérience actuelle. Évidemment, étant retiré à la campagne, je me suis dit : c’est fini, je ne participe plus à rien, je fais mon affaire moi tout seul. Je sens bien qu’intérieurement j’en serais incapable parce que les racines qui sont en moi sont tellement fortes qu’elles font mon identité même. Je les mets autrement en œuvre mais je ne quitte pas pour autant. J’ose dire encore que l’Église est ma mère : on ne peut pas renier tout à fait son origine, ses parents, c’est à l’intérieur de cela que l’on peut innover.


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