L

La concélébration superflue

Pourquoi donc concélébrer ? La doctrine officielle de l’eucharistie est pourtant bien celle-ci : tous célèbrent, l’un préside. Autrement dit, c’est l’ensemble de l’assemblée qui fait l’eucharistie, le prêtre revêtu de son aube et de son étole manifestant la présence du Christ en cette occasion. Il la manifeste, il ne la fait pas à lui tout seul, puisque « quand deux ou trois sont réunis en mon nom, dit Jésus, je suis au milieu d’eux ». Mais c’est bien lui qui prononce la prière centrale comprenant notamment la préface et le récit de l’institution, durant lequel il montre à l’assemblée le pain et le vin qu’il est en train de consacrer – ce pouvoir n’étant reconnu qu’aux prêtres dans notre Église catholique. Il est en même temps le symbole essentiel de l’unité de l’Église, dans le temps et l’espace, qu’il représente.

Du coup, on se demande bien pourquoi, lors de cette concélébration générale, concélébrer en plus à plusieurs prêtres rendus visibles comme tels, en aubes, autour de l’autel. Nous ne le faisions jamais à Saint-Merry avant les dernières années dans les murs, (où cela avait été introduit par l’avant-dernier prêtre responsable, qui portait aussi plus souvent la chasuble autrefois réservée aux très grandes fêtes dans notre communauté). Car les quelques prêtres présents dans l’église concélébraient avec les laïcs, depuis leur place et en civil, sans s’estimer maltraités : puisque « tous célèbrent et l’un préside ». Ou alors cela voudrait dire que certains (les prêtres en tenue) célèbrent plus que d’autres (la foule obscure), puisque même en cas de concélébration par plusieurs prêtres, un seul préside ?

Il y a quand même quelques occasions exceptionnelles, où d’une certaine façon « on se fait plaisir » en ouvrant l’espace d’une concélébration avec plusieurs clercs : le jeudi saint, qui est aussi la fête des prêtres, réunissait autour de l’autel à Saint-Merry  tous ceux qui participaient régulièrement, à divers titres, à la vie de notre communauté, et c’était une joie, indépendamment du signe théologique de communion et d’unité offert dans toutes nos églises ce soir-là ; cette invitation a été faite lors de notre dernière célébration dans les murs, et il était émouvant de voir ces hommes s’impliquer ainsi avec nous, même si certains ont préféré justement rester plus discrètement et « égalitairement » au sein de l’assemblée, et ne s’avancer qu’à la fin pour donner ensemble la bénédiction finale. Lors de funérailles ou de mariages, les familles sont souvent contentes de donner de la visibilité aux relations amicales ou familiales qu’elles ont avec plusieurs prêtres, et eux-mêmes sont heureux de manifester le respect ou l’affection qu’ils ont pour les personnes concernées ; mais cela a-t-il du sens théologiquement ? Le théologien Ghislain Lafont, qui remet également en question l’abus et l’inutilité de la plupart des concélébrations, en donne un autre contre-exemple positif, évoquant des eucharisties à Lourdes qui réunissent plusieurs évêques, représentant chacun la communauté de leur diocèse : en ce cas, c’est comme si l’ensemble des chrétiens de leurs territoires respectifs étaient réunis autour de la table (Le catholicisme autrement ? Cerf, 2020). On peut aussi penser au curé de Saint-Gabriel concélébrant la messe de Noël avec le prêtre de Saint-Merry Hors-les-Murs, tandis que des représentants des deux communautés emplissaient l’église.

La concélébration est quand même très anciennement attestée, dès l’an 225, et on sait qu’au VIIème siècle le pape invitait des concélébrants en signe de communion ; mais la pratique s’était dégradée en réduisant au silence les participants autres que le président, et à la veille de Vatican II, elle n’était plus valide qu’en orient, et en occident seulement pour les ordinations de prêtres et d’évêques ; c’est le concile qui l’a rétablie de façon permanente, « mettant dans une juste perspective la nature hiérarchique de l’Eglise, le caractère collégial du ministère sacerdotal et l’unicité du sacrifice du Christ». (Nouvelle encyclopédie catholique Théo, Droguet-Ardent/Fayard). Dont acte. Mais puisqu’on en est aux symboles, l’idée est quand même qu’ils soient compréhensibles par ceux auxquels ils s’adressent : la hiérarchie de l’Église (dont on pourrait d’ailleurs reparler), la collégialité des clercs (on l’a dit), l’unicité du sacrifice (dont le lien avec une assemblée de prêtres reste à démontrer), est-ce cela qui nous fait vivre, ou bien la beauté, la simplicité et la radicalité de la Parole ? Et comment partager l’eucharistie comme le repas fraternel qu’elle est fondamentalement, avec toute cette pompe rituelle démultipliée par le nombre de chasubles ?

Ne tournons pas autour du pot : quand on assiste aux ballets incroyables que sont devenues certaines célébrations du dimanche en paroisses où le curé et ses trois vicaires s’agitent autour de l’autel, et aux démonstrations ridicules diffusées depuis Saint-Pierre de Rome à la télévision pour les grandes fêtes, avec ces flopées de monsignori dégoulinants d’ors et de dentelles, j’ai parfois honte pour nous. Et par ailleurs, je crains quand même qu’un prêtre qui ne conçoive sa place à une célébration eucharistique qu’en aube et à l’autel ne soit l’expression d’un cléricalisme qui s’ignore (ou pas).

Blandine Ayoub

Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.