I

Il nous faut dépolluer les sols pour réformer

Petite lettre d’un « Galate » aux « Galates »

Enfants qui souriaient à la vie, femmes, souvent entrées en religion qui lui offraient leurs services et leurs talents : l’Église catholique semble, alors que la parole ne fait que commencer à se libérer, avoir été des décennies durant une fabrique de l’inhumain. Des petits séminaristes qu’elle a conduits à la prêtrise et qui parfois manifestaient beaucoup de zèle, des religieux enseignés pour être des « héros » de la vie chrétienne, des laïcs religieusement formés pour servir ses institutions, ont été des prédateurs, des bourreaux.

Comme vous, avec vous, j’aimerais pouvoir dire que cette Église
n’est pas mon Église. Que l’Église est autre.

Mais têtues, intraitables, vertigineuses, les questions reviennent :

  • Comment mon Église, qui dit vouloir conduire une œuvre de salut, a-t-elle permis que se développe et dure dans ses lieux d’éducation, ses paroisses, ses communautés, une œuvre de mort ?
  • Comment s’est-elle ainsi si violemment séparée de Dieu ?
  • Qu’est-ce qui dans son organisation, sa culture, son univers symbolique a rendu possible l’impensable, l’indicible, l’abject ?
  • Qu’est-ce qui dans notre façon d’être catholique, notre rapport à l’Église a fait que nous n’avons pas voulu voir, refusé de voir, pas pu voir ?
  • De quoi sommes-nous responsables mais pas coupables ?
  • De quoi nous faut-il demander pardon ?
  • Quel « monde » catholique auquel nous étions affectivement attachés, qui nous a sociabilisé mais qui a produit cet enfer, devons-nous impérativement quitter ?
  • Pourquoi ne nous sommes-nous pas affranchis de loyautés, de fidélités mortifères ?
  • Pourquoi n’avons-nous pas pu, pas voulu secouer la poussière de nos pieds ?
  • Pourquoi n’avons-nous pas dit ou su dire plus haut, plus fort, que la vie de l’Église, sa manière d’être, disaient quelque chose de l’éloignement de la foi, du reniement, de la trahison ?
  • Pourquoi n’avons-nous pas voulu voir, pas pu voir que les corps agressés, violés, crucifiés des enfants qui venaient à nous étaient le corps du Christ ?
  • Pourquoi avons-nous été si longtemps les « malgré-nous » d’un système institutionnel et culturel qui organisait un silence, une soumission, une subordination, une discrimination qui allaient rendre possible l’abject ?

Il est plus que temps d’aller à la racine
des choses, de porter le fer là où ça fait mal,
de ne plus rien tenir caché, de ne plus rien taire, de ne plus rien tenir pour acceptable, admissible, tolérable.

Avant de songer à rebâtir, il faut dépolluer les sols. 
Avant de reconstruire, il faut examiner la solidité des matériaux. 
Avant de présenter les maquettes de l’avenir, il faut mettre à bas les constructions pourries.

Il nous faut, pour dire les choses autrement, porter le regard là où il y a obscurité, opacité, brouillage, appropriation, crispation, détournement, persuasion, emprise. Il nous faut emprunter les chemins du doute, du questionnement, de la réflexion, de l’approfondissement, du dépouillement…
Il nous faut, dans l’anéantissement, l’effondrement, la douleur, la honte, interroger les fonctionnements, l’univers symbolique, la doctrine, l’infaillibilité d’une Église qui a fait faillite et qui est notre Église, démonter patiemment, résolument les mécanismes d’emprise mis en place, les constructions intellectuelles, spirituelles, théologiques, juridiques, disciplinaires qui les ont servis.
Il nous faut travailler avec intelligence jusqu’à l’épuisement pour entrevoir un demain possible, un demain où être catholique ne sera pas porter une marque d’infamie.
Il nous faut aller loin de nous-mêmes, laisser derrière nous un monde familier producteur de toutes sortes de docilités, d’abandons, de laisser-faire, de renoncements et de trahisons de ce que nous sommes.
Il nous faut refuser les faux semblants.
Il nous faut espérer retrouver un jour le bonheur de nous réunir, de faire Église, de vivre en Église. Il nous faut vouloir notre foi ouverte au feu de l’Esprit.

Que nous disent finalement les victimes devenues témoins,
au travers du pardon qu’elles demandent,
de la justice qu’elles réclament,
de la réparation qu’elles attendent ?

Elles nous disent : ne perdez plus de temps, affranchissez-vous, prenez le risque d’être libres, faites quand il est possible encore le pari de la réformation. Elle sera réparation, preuve que nous aurons pleinement entendus ceux qui ont pris le parti courageux, éprouvant, douloureux de dire. Elle sera sacrement, signe visible, réconfort et force.
Cessons donc d’exister dans l’Église comme des anciens combattants de « guerres » justes mais perdues, cessons de ressasser notre « mal à l’Église », de raconter les « inventions » abandonnées de communautés qui ne sont plus, comme si de la répétition de nos plaintes ou du récit de nos « audaces » d’hier allait venir le nouveau…

Devenons, oui, devenons
des entrepreneurs de notre Église

Apprenons à régater, à tirer des bords.
À ne pas toujours attendre les vents arrière.
Devenons les navigateurs de notre vie en Église. 
N’acceptons plus que l’Église, notre Église, soit fossoyeuse de nos aspirations et attentes,
que toujours elle objecte à nos demandes de changements la loi, sa loi, le droit, son droit,
la discipline, sa discipline, la doctrine, sa doctrine, l’inerrance, son inerrance.

L’institution est-elle vraiment en capacité, en droit de pouvoir encore et toujours opposer une fin de non-recevoir aux doléances, vœux, demandes, propositions de ses lanceurs d’alerte, de ses contestataires prophétiques, de ses indécrottables conciliaires, de ses communautés qui célèbrent le monde sauvé ?

  • Entreprenons pour que demain nous ayons un mot ou deux ou plus à dire dans la désignation de nos évêques. Soyons demain électeurs de nos pasteurs, créateurs des services et ministères utiles à la vie de nos communautés.
  • Entreprenons pour que l’Église catholique renonce au statut que la République accorde aux religions, et qui lui permet d’organiser la discrimination, sans être traduit devant les tribunaux, de tenir les femmes à l’écart de l’autel et des lieux de gouvernance sans être, elle, jamais inquiétée.
  • Entreprenons pour que l’Église, notre Église, cesse d’annoncer le salut comme si c’était elle qui sauvait, renonce à être permanente contemptrice des manières de vivre de nos contemporains, de leurs choix, arrête d’infaillibiliser ses interventions, d’agiter une loi naturelle censée dire en tout la vérité, le beau, le bien, le vrai, comme un dogme.

L’Église catholique, si elle veut avoir un avenir devra, accepter que ses « mitrés », ses ordonnés, ses cléricalisés apprennent à marcher derrière un peuple dont elle a mésestimé, étouffé, méprisé le « flair », préférant en brouiller la réalité dans des discussions savantes et sans fin sur le sensus fideisensus fideliumconsensus fidelium… Beaucoup de prêtres et religieux, ont été et sont nos compagnons de route et de recherche.

Le flair du peuple de Dieu

Que les autres qui invoquent le « flair » du peuple de Dieu mais le voient faible, anémié, peu sûr, contingent parce qu’ils croient peut être encore que les bergers doivent marcher devant, que les laïcs sont subordonnés aux ordonnés ou que le saint ordre doit seul gouverner parce qu’il est plus près du ciel, revoient leur théologie ou se démettent.
Ce « flair » qui rend apte à sentir intuitivement, spontanément, à pénétrer plus avant dans la vérité tout entière et à la mettre plus pleinement en œuvre dans toutes les dimensions de l’existence humaine, jusqu’à la transformation du monde dans le sens du Royaume, n’appartient pas de manière unique et privilégiée aux évêques, aux clercs et cléricalisés …
L’Église doit écarter de sa gouvernance ceux qui ont prétention à être lieutenants de Dieu, à manifester une volonté de puissance au nom d’un Dieu qui est faiblesse, pauvreté, écoute, ne veut pas que nous lui soyons soumis, ne veut pas d’une relation qui aurait quelque chose d’obligé, de pervers.
Soyons désobéissants quand il faut désobéir, indociles quand on veut nous conduire là où nous ne voulons plus aller, révoltés, rebelles quand les autorités parlent, décident en notre nom sans nous demander notre avis.
Soyons des éveilleurs quand les grands calmes s’installent, quand le souci de la communion n’est avancé finalement que pour empêcher les nécessaires débats.

Ne laissons pas l’Église chercher son salut dans une restauration qui la ferait devenir secte.
Ne la laissons pas tenir pour déjà disparue, oubliée, dépassée, avec une génération conciliaire qui a cru que le Concile était un « esprit » mais n’a pas voulu toujours voir qu’il était aussi un combat. Cette génération, quoi qu’on dise d’elle et quels que soient ses vrais défauts, est porteuse d’une vitalité qui a à voir avec la Tradition.

Il nous faut, je crois, entreprendre sous le signe de la confiance, demander dans la prière la force d’une certaine constance, nous inscrire dans l’histoire ré-ouverte, quand tout devenait sombre, par les grands réformateurs. Ceux-là ont travaillé, bataillé pour que se développe une Église qui refuse de s’installer, ose s’aventurer hors d’elle-même pour mieux accompagner la « sequella Christi » de tant d’hommes et de femmes qui se sont faits, sous la conduite de l’Esprit, les intra entrepreneurs d’une Église inquiète de ne jamais être séparée de Dieu…

Patrice Dunois-Canette

Journaliste, secrétaire général d’associations et fédérations de presse catholique, co-fondateur des Journées d’études François de Sales, Chargé de mission cabinets ministériels, co-fondateur et co-directeur de Question Croyance(s) & Laïcité - QCL. Retraité.

  1. Depuis de nombreuses années, je suis persuadé que toute cette “pollution” vient de cette notion perverse et non-biblique qu’est le péché originel. Inventé de toutes pièces par Augustin d’Hipône (Saint-Augustin) cette soi-disant faute originelle transmise de génération en génération est une aberration.
    Et si l’on examine attentivement les choses, toute la pyramide ecclésiale, sa force répressive et l’idée déformée que l’on enseigne à propos du sacré, tout cela vient de ce “péché originel”.
    Augustin était un ancien disciple de Mani, et obsédé par le mal. Le chantier de la “dépollution” pourrait commencer par rejeter l’enseignement augustinien mais, bien sûr, personne n’osera tenter cette révolution !
    Dommage.

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