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Sermon de saint Antoine aux poissons

En février dernier on pouvait relire sur ce site une ancienne chronique de Pierre Sesmat consacrée à la célèbre fresque de Giotto : François d’Assise prêchant aux oiseaux. On connaît moins un bijou de la littérature baroque lusophone : « Sermon de Saint Antoine aux poissons » [1]Antonio Vieria, Sermon de saint Antoine aux poissons, édition bilingue présentée par Hugues Didier, traduction de Jean Haupt, éditions Chandaigne, 1998. Voir aussi le film de Manuel de … Continue reading. Son auteur est un jésuite portugais : Antonio Vieira (1608-1697) qui mena une vie aventureuse entre l’Europe et le Brésil, défendit les indiens contre les colons et fut un écologiste avant l’heure. Antonio Vieira imagine un saint Antoine qui, comme lui au Brésil, suscite tellement l’hostilité de ses auditoires par ses prédications qu’il décide d’aller prêcher sur les plages. Voici quelques passages de son sermon.

Je veux aujourd’hui, à l’imitation de saint Antoine, me tourner vers la mer,
et puisque les hommes ne profitent pas de mes sermons, je prêcherai aux poissons.
Les autres peuvent s’en aller, le sermon n’est pas pour eux.

Commençant donc par vos louanges : je puis vous dire, poissons, mes frères, que, parmi toutes les créatures vivantes et sensibles, c’est vous que Dieu a créés les premiers. Il vous a créés avant les oiseaux du ciel, avant les animaux de la terre, et avant l’homme lui-même. Combien vous êtes dignes de louanges, poissons, pour ce respect et cette dévotion dont vous avez fait preuve envers ceux qui prêchaient la parole de Dieu. Jonas, prédicateur du même Dieu, voyageait à bord d’un navire, lorsque s’éleva une violente tempête. Les hommes le jetèrent à la mer pour qu’il soit mangé par les poissons, et le poisson qui le mangea le transporta jusque sur les plages de Ninive pour qu’il y prêchât et sauvât ces mêmes hommes. Voyez, poissons, – mais n’en tirez point vaine gloire – combien vous êtes meilleurs que les hommes !

Arnold Böcklin, Saint Antoine prêchant les poissons,
1892

Au temps de Noé se produisit le déluge qui recouvrit et inonda le monde. Et, entre tous les animaux,
quels sont ceux qui s’en tirèrent à meilleur compte ? Parmi tous les lions, deux en réchappèrent : un lion et une lionne ; et il en fut ainsi des autres animaux de la terre. Et les poissons ? Tous en réchappèrent ; et non seulement tous en réchappèrent mais ils furent encore plus nombreux qu’avant, car, la terre comme la mer, tout n’était que mer.

Comprenez que c’est dans le soutien des pauvres que réside la garantie de votre accroissement.
Prenez exemple sur vos sœurs les sardines ? Pourquoi croyez-vous que le Créateur les multiplie en quantités innombrables ? Parce qu’elles sont le soutien des pauvres. Les turbots et les saumons sont en nombre très limité parce qu’ils sont servis à la table des rois et des puissants : tandis que les poissons qui apaisent la faim des pauvres du Christ, le pauvre Christ les augmente et les multiplie. Les deux poissons qui accompagnaient les cinq pains, dans le désert, Jésus-Christ les multiplia à tel point qu’il put donner à manger à cinq mille personnes. Donc si des poissons morts, destinés à être le soutien des pauvres, ont pu être multipliés ainsi, que n’en sera-t-il pas des vivants ! Croissez et multipliez-vous, poissons, et que Dieu vous confirme sa bénédiction !

Benedicite, cete, et omnia quae moventur in aquis, Domino.
Louez le Seigneur, poissons, grands et petits !
Et, répartis en ces deux chœurs innombrables,
louez-Le tous d’une même ferveur !
Louez Dieu, qui vous a créés en si grand nombre !
Louez Dieu, qui vous a distribués en tant d’espèces diverses !
Louez Dieu, qui vous a revêtus de parures si variées et si belles !
Louez Dieu qui, venu en ce monde, a vécu parmi vous
et a appelé à Lui ceux qui vivaient avec vous et de vous.
Louez Dieu qui vous nourrit !
Louez Dieu qui vous conserve !
Louez Dieu, enfin, en servant et en alimentant les hommes,
car c’est la fin pour laquelle Il vous a créés !
Et de même qu’au commencement Il vous a donné Sa bénédiction,
je vous donne maintenant la mienne.
Amen ! 

CategoriesCoup de cœur

Notes

Notes
1 Antonio Vieria, Sermon de saint Antoine aux poissons, édition bilingue présentée par Hugues Didier, traduction de Jean Haupt,
éditions Chandaigne, 1998. Voir aussi le film de Manuel de Oliveira Parole et utopie (2000) sur la vie de Antonio Vieira.
Jean Verrier

Universitaire à la retraite (Paris 8, département de littérature, de 1970 à 2000). Membre du CPHB, devenu le Centre pastoral Saint-Merry, depuis 1981. Sept petits-enfants.

  1. Juliette says:

    Merci pour ce joli texte … Même quand nous avons des sujets de tristesse, cela nous fait du bien de nous rappeler ce qui nous fait sourire, et finalement, cela nous aide !

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