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Décompression. Des artistes ukrainiens à Saint-Merry

Saint-Merry 2015, « Ukraine scène libre » : Un temps lointain où la notion d’accueil à Saint-Merry avait tout son sens pour un collectif de jeunes artistes ukrainiens. On pensait que la dimension spirituelle avait à voir avec la démarche politique d’un peuple. Une relecture en 2022, à l’époque du Synode. La chronique de Jean Deuzèmes

Un contexte

En invitant du 20 avril au 8 mai 2015 un collectif de quinze jeunes artistes ukrainiens, « Ukraine scène libre », Saint-Merry avait élargi la fonction de l’église comme lieu de célébration et reconnu la dimension  spirituelle présente dans une démarche politique : celle de ce peuple qui, depuis la Révolution orange en 2004 et surtout les évènements de l’hiver 2013-2014, cherchait de l’air après avoir vécu dans les ténèbres profondes de l’oppression idéologique. Cette exposition audacieuse et l’article de V&D portaient les questions que ces jeunes avaient en eux.
Se souvient-on à Saint-Merry Hors les Murs de ces jeunes et de leur engagement par l’art ? Et pourtant, accueillir des artistes inconnus, avec leur langage, était un leitmotiv de la communauté.
S’il fallait réitérer cet accueil en 2022, quelle serait la place concrète de cette forme d’art dans l’Église à l’époque du Synode ?

Reprise de l’article de V&D, qu’il n’est pas inintéressant de relire avec les yeux sur l’actualité

Les images des évènements qui se sont déroulés à Kiev, place de l’Indépendance appelée simplement Maïdan (« la Place »), ont été largement diffusées. Les suites, à savoir la guerre et l’incertitude sur cette démocratie, concernent désormais l’Europe au quotidien. Comment les jeunes artistes en parlent-ils ?

Roman Mikhaylov « Spirit of freedom » 1400
Roman Mikhaylov, devant son œuvre Spirit of freedom

Darya Koltsova, artiste et commissaire de cette exposition, évoque le fondement de la démarche artistique, au titre explicite :

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Décompression : état dangereux pour la vie humaine qui survient à des personnes descendues profond ou longtemps dans l’eau et qui remontent trop vite. Dans cet état, le sang, de fait, peut « bouillir ». Les Ukrainiens, au cours des dernières années, ont été dans une atmosphère politique étouffante et n’avaient pas d’autre choix que de « remonter à la surface » pour une bouffée d’air frais. Cependant, cette remontée fut trop rapide et maintenant l’Ukraine doit s’arrêter de temps en temps, en s’adaptant aux nouvelles conditions : « expirer les gaz résiduels du corps du pays. » Le projet «Décompression» – est une «conversation» philosophique sur la révolution de la dignité, la peur et  les espoirs romantiques, la douleur et l’unité.


Sergey Petliyk, « Breathing », ci-contre

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La multiplicité des œuvres et installations qui donnent à Saint-Merry un visage temporaire surprenant ne relève pas du documentaire sur les évènements passés ou en cours. Les artistes ukrainiens rassemblés par les organisateurs « Souffle collectif »  expriment sur un mode artistique ce qui travaille en profondeur toute une société en gestation, mais menacée et amputée d’une partie de son territoire par le nationalisme totalitaire russe.

«Décompression »  s’insère dans l’église de manière proliférante, par une scénographie audacieuse impliquant des risques techniques.

« Décompression » est une exposition politique, dans la mesure où elle parle d’un peuple en danger qui remonte à la démocratie dans la plus grande urgence, qui se forme une conscience collective et construit des manières de vivre ensemble mais doit s’arrêter dans ses avancées.
Il s’agit aussi d’une exposition spirituelle, car les artistes expriment ce qui anime tout le corps social dont ils font partie et le transmettent en utilisant les médiums les plus divers.
Organisée en trois parties, la scénographie audacieuse de « Décompression »
implique des risques techniques.

Partie I : la façade nord, face à Beaubourg et à la fontaine de Jean Tinguely
Partie II : la nef et la chapelle rococo
Partie III : le chœur et la crypte.

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Surprenante dans un premier temps, avec ses papiers brûlés s’envolant au vent, de multiples grands écrans blancs ou écrans vidéos, tables, objets, caissons et ce grand filet de ballons blancs devant le chef d’œuvre du lieu, la gloire en bois doré, l’exposition s’inscrit dans l’esprit même de Saint-Merry qui est elle-même saturée en œuvres de multiples siècles racontant des histoires de vie, de mort, de libérations individuelles et collectives.

Les jeunes artistes ont occupé les espaces majeurs, jusqu’à la façade nord même, comme ils ont occupé Maïdan, avec la même imagination. Leur cri prophétique visuel est fait de dénonciation, d’appels collectifs, d’espérances, mais aussi d’humour. C’est celui de toute une jeune génération.

La façade nord, face à Beaubourg

Roman Mikhaylov « Spirit of freedom » and « Fragility »

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Mikhaylov, Fragility


À Maïdan, comme dans d’autres lieux d’insurrection et de résistance, les pneus sont des matériaux de la lutte sociale et politique, car ils brûlent facilement et dégagent des fumées opaques protectrices face aux assauts policiers ou militaires. L’odeur âcre de la place y a été assimilée à celle de la liberté conquise. Roman Mikhaylov a fait de ce brûlis l’origine de ses œuvres, les suies du caoutchouc servant de pigments recueillis sur des feuilles de papier fragiles placées au-dessus des pneus en feu.
Deux grandes œuvres très originales, belles par leur caractère brut, ont ensuite été créées et accrochées aux façades extérieures nord transformées en cimaises d’un nouveau genre.
La rosace de verre a muté en une rosace opaque aux multiples couches de papiers progressivement déchirés par le vent et les intempéries : « Fragility ».

À côté, trois grandes formes classiques de tableaux, composées au contraire de manière régulière, mais soumises aussi aux aléas du temps ont été apposées sur les vitraux : « Spirit of freedom ».

Le contraste entre la pierre de l’église, solide, quoiqu’altérée par la pollution parisienne, et le papier, dont le sort est lui éphémère, ouvre à plusieurs significations :
– Le temps de l’émergence de la démocratie, le papier, est court par rapport à celui de l’histoire d’un pays, la pierre.
– La révolution en cours s’est construite sur la destruction, la mise à feu d’un ancien système dont les vieux pneus sont une allégorie. Mais la fragilité inhérente du processus et les aléas (du politique et du temps) peuvent la compromettre et disperser ses fondements initiaux, tels des papiers. Les artistes sont particulièrement sensibles à ces risques.

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La rosace se défait sur les passants passifs, elle se comporte comme un miroir accusateur des indifférences ou impuissances occidentales face aux drames de l’Ukraine.
– Ces papiers sont l’expression de luttes politiques ; les murs de Saint-Merry, lieu du religieux, leur servent de support temporaire et symbolique.
– Les trois tableaux sont disposés en triptyque, cette forme artistique classique de l’art religieux ; spirituel et politique sont ici intriqués.


Situées devant la fontaine colorée de Jean Tinguely et face à Beaubourg, les œuvres de papier signent discrètement la présence d’artistes encore inconnus venus des confins de l’Europe. Une sorte de coprésence et non une confrontation.

Au-delà de l’esthétique marquante, dans les tons mêmes de la pierre vieillie, ces œuvres, placées sur l’espace public, intriguent et sont une invitation à entrer visiter Saint-Merry. Un signal original

La nef et la chapelle rococo

Les œuvres disposées dans cette partie de l’église sont très nombreuses, composites et nécessitent parfois la lecture des cartels. La rigueur de la scénographie tente d’unifier l’ensemble. L’entrée de Saint-Merry par la rue Saint-Martin se fait entre deux écrans avec notamment une vidéo évocatrice de la notion d’oppression : l’éclatement rendu en extrême ralenti – 4 minutes – d’un œuf serré dans les mâchoires d’un étau : “Warning”  d’Aleksander Yeltsin
Les évènements de Maïdan font ailleurs l’objet de courtes séquences qui s’enchaînent et donnent la dimension sociale et collective du mouvement : “Culture of confrontation” (Maxim Dondyuk, José Bautista).

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Sergey Petliyk, Breathing

La pièce centrale de Sergey Petliyk, « Breathing », est constituée de six écrans posés à plat sur le sol, comme des fonds d’aquarium, où des visages, filmés de face, sont plongés dans l’eau et remontent à la surface pour chercher de l’air puis s’enfoncent à nouveau, constituant un ballet vivant mais tragique. Cette œuvre évoque le titre de l’exposition : décompression.

Maps et Flag
Alevtina Kahidze, The flag, tissu, Maps of Maidan, dessin

Quatre tables parmi d’autres se singularisent par leur originalité et leur humour : Alevtina Kahidze : « Maps of Maidan » et  « The flag ». Dans la première, un carnet de dessins, l’artiste a  ouvertement utilisé le style du dessin enfantin pour renseigner certains évènements de Maïdan de manière précise, en allant à l’essentiel de la violence tout en introduisant une certaine distance. Dans la seconde, un tissu blanc sur lequel sont inscrits de multiples Blue et Yellow fait référence à l’humour des populations à l’est du pays qui auraient risqué leur vie si elles avaient accroché le drapeau de leur pays (bleu et jaune) mais qui, pour soutenir les évènements de Kiev, ont inventé ce tissu neutre mentionnant uniquement les noms des deux couleurs. Gamlet Zinkovsky : « Little green men » évoque avec humour l’arrivée des milices russes, anonymes et habillées de vert – comme des Martiens- en les dessinant sur les revers des couvercles des poubelles publiques. Ces images ont été rapidement recouvertes par les autorités.

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Julia Polunina-But : « Barricade ». L’artiste a pris une photo panoramique de la plus grande barricade de Kiev et en a fait un tirage pour un livre qui se déplie en accordéon sur 4,5m ! Le visiteur peut aussi s’attarder dans les deux confessionnaux où sont diffusées des compositions électroacoustiques de Anton Baibakov qui y a mêlé des sonorités de Maïdan.

Le chœur et la crypte

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Darya Koltosova Net

L’œuvre maîtresse et formellement splendide est constituée d’un groupe de ballons blancs enserrés dans un filet suspendu au-dessus du chœur et doté d’une lumière interne à la nuit tombée : « Net » de la commissaire même, Darya Koltsova. Cette installation reprend le thème de l’air que les individus, dont l’idéal est traduit par le blanc, veulent respirer alors qu’ils sont emprisonnés dans les mailles. L’artiste lui a associé « Intervention »  de Alina Yakubenko, deux vidéos, que l’on peut apercevoir, projetées sur des moustiquaires de part et d’autre du grand autel. On y découvre des snipers verts, russes, qui visent les visiteurs. L’ensemble se transforme tragiquement en un simulacre de fête foraine, grinçante où tout le monde est impliqué. La crypte fortement sonorisée permet de voir une vidéo de Victor Sydorenko, datant de 2003.

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Avec « Millstones of time », ce grand plasticien ukrainien fortement inspiré par le classicisme construit une fable aux multiples références chrétiennes sur le déroulement du temps de l’histoire. « Décompression » est le témoignage visuel et sonore d’une vitalité artistique et sociétale hors normes venant secouer tout un conformisme occidental.

À la recherche d’une nouvelle inspiration politique, les jeunes artistes apportent à Paris de l’air venu d’ailleurs et leur foi dans une démocratie à venir.

2022 : Art en Église et Synode. Où est la question ?

L’exposition Décompression serait-elle possible en 2022 à Saint-Merry ou dans une autre église ?

  • Non, car les jeunes artistes ukrainiens de 2015 sont probablement  au front et totalement engagés d’une autre manière. Non, car la manière d’intégrer l’art dans un espace de célébration a évolué et que les commissaires d’alors, aussi jeunes que les artistes, travailleraient différemment l’expression collective.
  • Non, car l’Église change et se raidit, notamment sur l’art. Comme l’affirmait le curé d’une église proche et administrateur de Saint-Merry nommé par l’archevêque début 2021, « une église est strictement faite pour prier » : une phrase et des pratiques qui sont à l’opposé de la démarche synodale voulue par le Pape François.
  • Non, car la communauté pastorale de Saint-Merry Hors les Murs n’a plus d’espace où mettre en pratique l’accueil des artistes et le dialogue avec eux.  
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Gamlet Zinkovsky, Little green men, couvercle de poubelle

Les façons recommandées par les autorités religieuses de se situer par rapport à la déflagration aux marges de l’Europe sont autres et circonscrites : le jeûne, la prière et le soutien au CCFD.  Lors de la célébration des Cendres 2022, où la situation en Ukraine a été évoquée dans la plupart des églises, un curé d’un quartier populaire de Paris, très à l’écoute de ses paroissiens, disait dans son homélie : « Jésus dit que certains démons ne peuvent être changés que par le jeûne et la prière. Nous faisons monter de toute la planète cet acte humain de prière, de confiance en Dieu, d’inquiétude pour nos frères et sœurs engagés  dans cette région, quelle que soit leur nationalité. »  L’Église craint plus que jamais, ici aussi, les interférences politiques, comme en atteste le discours récent des Évêques pour les prochaines présidentielles.

L'art à Saint-Merry. Témoignages et réflexions 4
L’art à Saint-Merry. Témoignages

Le soutien aux artistes, jeunes ou non, le dialogue avec ceux d’entre eux qui expriment autrement les aspirations  de l’homme se font ailleurs : dans les milieux de l’art ou l’espace public. Les rapports entre le spirituel, l’art, le politique et ses valeurs, les engagements pour la Cité, la montée en humanité sont de plus en plus ténus. Ces mondes s’écartent. Et pourtant, les témoignages des artistes rassemblés dans le livre Et vous m’avez accueilli soulignaient le lien de la création artistique avec le spirituel. Le dialogue dans les églises fait avancer tout le monde, les artistes les premiers.

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Roman Mikhaylov, Spirit of freedom, traces de fumées sur papier

Oui, une telle exposition serait pourtant possible et contribuerait à changer la face de l’Église.
Il y a encore quelques lieux de spiritualité qui sont ouverts à l’art d’aujourd’hui[1], qui laissent une place dans leur pastorale à cette recherche. Il y a encore quelques rares curés et vicaires qui sont ouverts à la culture et à la création contemporaine. L’expérience de Saint-Merry , mais aussi celle de Saint-Eustache, montre que cet art est central dans la vie de nombreux milieux jeunes et que ces derniers peuvent faire le lien, bien mieux que les plus vieux, avec les Textes.

Auprès des chercheurs de sens d’aujourd’hui, l’Église a failli dans la transmission de deux cultures : celle de la Bible et de la mise en situation des Textes ; celle de l’art de son temps examinant les questions du spirituel. Or il suffit de proposer à un public large des évènements ou une mise en récit, selon l’expression d’aujourd’hui, pour constater qu’ils font échos à bien des attentes.

Comment sont appréhendées les paroles des artistes quand on se risque à les écouter et surtout à les entendre ? 
En 2022, où est abordé l’art de notre temps en Église dans la préparation du Synode ? Nulle part ou presque !

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Roman Mikhaylov au sein d’autres œuvres publiques

Ce n’est pas dans la culture de ceux qui s’affairent dans le processus en cours. Il y a un hiatus entre l’objectif d’ouverture, de réforme interne et  le rejet de facto de l’art qui est pourtant porteur de bien des interrogations actuelles[2].
Est-ce trop tard ? Espérons que non.
Cela devrait-il se faire partout de la même manière ? Non, les églises locales sont trop diverses socialement et de fait autonomes, avec leurs clercs. Mais, à l’instar de la lettre inspirée du cardinal Marty, il y a près de 50 ans, certaines pourraient recevoir cette mission, notamment dans le centre de Paris. En quoi l’expression de ceux qui présentent les idéaux de leur « Ukraine » sont-ils incompatibles avec la Bonne Nouvelle ? Pourquoi ne pas leur laisser une (petite) place, à commencer dans les débats du Synode ?

Jean Deuzèmes


[1] Certaines initiatives d’Art Culture et Foi traduisent un intérêt, quoique mesuré, pour ces questions, mais ses marges d’action et d’intéressement auprès des détenteurs du sacré dans les paroisses sont très limitées.

[2] Dans une conférence récente à la CCBF, la sociologue Danièle Hervieu-Léger pointait la question de la sacralité comme une question clef de sortie du cléricalisme, ce qui, en art, consiste à préserver une conception certaine de la sacralité des espaces et à contrôler l’orthodoxie des propos des artistes, la forme de leur création.

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