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Des pierres à jeter ou des pierres pour bâtir ?

• Toussaint 2021, huit mille pèlerins du rassemblement ignatien à Marseille, réunis peu de temps après les conclusions du rapport de la CIASE, applaudissent à tout rompre l’initiative des organisateurs : après sa courte homélie, l’archevêque, prenant des libertés avec certaines lectures du droit canon, vient de donner la parole à une femme, supérieure générale de La Xavière, pour une méditation en pleine célébration eucharistique.

• Carême 2022, des femmes reconnues commentent l’Évangile au cours de messes dominicales en l’église Saint-Ignace de Paris.

• 2021-2022, nombreuses sont les voix féminines et masculines qui au cours de la démarche synodale, demandent que des femmes puissent officiellement avoir la parole au cours de célébrations eucharistiques.

Et voici qu’en ce cinquième dimanche de carême, alors que l’Église médite l’Évangile proclamant : « que celui qui n’a jamais péché, jette le premier une pierre (à la femme dite adultère) », un groupe d’une quarantaine de baptisés – dont des parents avec leurs grands enfants – désireux de réfléchir et de faire avancer la position des femmes dans l’Église, célèbrent la résurrection dans une chapelle de religieuses parisiennes. Un prêtre ami a répondu à leur demande. Fidèles à Vatican II, « tous célèbrent, un préside. » Même si ce n’est pas idéal le dimanche, c’est une eucharistie domestique pour nourrir la foi de ce groupe qui se réunit habituellement dans une paroisse d’un autre arrondissement parisien. Mais cette initiative a déclenché une véritable tempête de bénitier (Communiqué de Presse de Féminisme-en-Église). Faut-il de la sorte jeter la pierre à ces jeunes organisatrices ? Pour quelle faute ? Permettre à des femmes de proclamer et commenter l’Évangile dans une petite chapelle blottie à l’abri des foules ? Marie de Magdala, apôtre des apôtres, premier témoin de la résurrection, au secours, des gardiens du droit canon veulent te faire taire ! De quoi ont-ils peur ?

Sans doute peut-on reconnaître une communication maladroite et un logo malvenu puisqu’il semblait montrer l’imprimatur du curé de la paroisse où ce groupe se réunissait d’habitude. Mais pour le reste ? Comment ne pas se réjouir et remercier pour de telles initiatives offrant des occasions de respirer avec ses deux poumons, voire pour – tout modestement – tenter de faire bouger les lignes par amour de l’Église ? Oui, par amour de l’Évangile, cela bouge dans nos communautés chrétiennes, et pas seulement du côté de soixante-huitards provocateurs. En face de ces explorations, au nom de la tradition, que d’accusations ! De quoi est-ce le signe ? De la peur d’une perte d’identité, d’une appropriation ou de la perte d’un certain sens du sacré ? D’une désolidarisation du corps ecclésial ? De la liberté ? De questions de fond sur les rapports hommes/ femmes, du qu’en dira-t-on facilité par la rapidité des réseaux sociaux ?

De fait, dès le lendemain de cette célébration, grâce à internet, les plus accrochés à la rigueur des règles ont été prompts à dénoncer ce qu’ils qualifient de scandale. Ils ont pesé de toute leur force. Et visiblement cela a eu du poids. Peut-être même que cela a suscité de la crainte. car dans la foulée le groupe Féminisme-en-Église a appris son expulsion sur le site de la paroisse qui l’accueillait. Où est la prise de recul et la parole réciproque entre les pro, les anti, les responsables ecclésiaux ?

C’est bientôt Pâques. Regardons Celui qui s’est fait scandale. On veut lui ôter la vie en sanction, Il la donne pour que plus personne ne soit maudit, exclu. Avec chacun Il parle, jusqu’au bout. Quel amour, quelle liberté ! Les femmes sont là, au pied de la croix. Et l’on voudrait les exclure du chœur alors que les bons petits soldats ont fui ?

Xavier de Chalendar (1923-2015), prêtre fondateur du Centre pastoral Saint-Merry, du lieu de sessions appelé l’Arc-en-Ciel et du Centre pour l’Intelligence de la Foi (CIF) racontait cette histoire : « Un repas est organisé dans une église. Un paroissien s’en offusque. Le curé lui rappelle les noces de Cana. L’homme rétorque : mais à Cana il n’y avait pas la présence réelle ! » Combien ce paroissien choqué nous ressemble quand nous nous agrippons à de vieux principes débranchés de la source !

Cette question des femmes dans l’Église, je l’ai longtemps jugée peu prioritaire mais, depuis peu, je réalise combien le diable se niche dans les détails. Il y a des petits riens qui en disent long. En l’occurrence il ne s’agit pas d’un petit rien, mais dans le fond ce n’est pas non plus une affaire d’égo ni de revendication de droit comme certains l’affirment. L’enjeu n’est pas d’exiger de pouvoir ordonner des femmes quand bien même la question des ministères et de l’ordination serait décorrélée. Ce n’est pas une manière de vouloir faire partie d’un groupe à part fondé sur une distinction clercs / laïcs si sujette à caution. Il me semble que c’est plutôt un signe parmi d’autres d’une question vitale pour la foi : est-elle le maintien de lois passées ou le recueil d’un don toujours à la fois déjà là et toujours au-devant de nous ? Comment annoncerons-nous l’Évangile de la sortie du tombeau, de l’amour plus fort que la mort, de l’Esprit transfigurant la Lettre si nous nous arc-boutons à nos vieilles représentations sans voir quand elles font obstacle à l’annonce de l’Évangile auprès des femmes et des hommes en responsabilités, auprès des plus jeunes, des enfants… ?

C’est l’alerte que lance le pape François sans se lasser, c’est celle que lançaient hier Isabelle de Gaulmyn, Agnès Charlemagne, Marie-Anne Bourgois au cours d’un débat organisé – « L’autre moitié du ciel, voix de femmes chez les cathos »-par notre communauté de Saint-Merry devenue hors-les-murs qui se sent si solidaire des organisateurs de cette célébration sanctionnée, exclus de leur paroisse d’accueil.

Amis femmes et hommes à l’initiative de cette célébration du 3 avril 2022, recevez tout notre soutien. N’hésitez pas à nous contacter si vous voulez poursuivre l’échange et si nous pouvons faire quoi que ce soit ensemble.

Enfin, puissent ceux qui sont à l’origine de l’exclusion de ce groupe entendre la tristesse et l’incompréhension qu’elle engendre bien au de-là des protagonistes. Qui acceptera que des initiatives « mettent le bazar » comme dit le pape qui parallèlement nous appelle à marcher ensemble ? On n’innove pas sans tâtonnements, voire sans erreurs. Si ce groupe en a commis, pourquoi l’éjecter aussi sec avant même tout dialogue ? Le Christ n’ouvre-t-il pas l’avenir à la femme prise au piège des jugements ? Ne dialogue-t-il pas aussi bien avec elle qu’avec les spécialistes de la loi sans en condamner aucun ?

Que Pâques qui approche nous offre à chacun des perspectives nouvelles et des cœurs ressuscités. Ensemble, au lieu de lapider quiconque, puissions-nous chacun avec nos singularités être les pierres vivantes de la communion véritable fondée sur le roc, le temple où toute femme, tout homme, tout enfant trouvera un lieu où entrer et sortir en libre fille et fils de la lumière. 

Alexandra N., de l’Équipe pastorale de Saint-Merry Hors-les-Murs

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  1. Un jour, un prêtre d’une des paroisses catholiques de la ville est venu prêcher au temple (je suis protestant) dans le cadre d’un échange de chaires. Il a lancé, avec un sourire en coin : “sortez de vos Églises, ça sent le renfermé !”
    Peu de gens y sont prêts, peut-être les catholiques moins que les autres (quoique …), mais il avait raison, infiniment raison.

  2. Jean Verrier says:

    Oui, merci Alexandra et merci au groupe “Féminisme en Église”. Nous allons être nombreux à nous retrouver “hors les murs” !! Oui, Gilles : “Sortez, gens du peuple de Dieu. Allez prier plus loin. La tendresse sera votre cantique, Jésus sera votre parole, la vie sera votre célébration. Vous êtes les pierres taillées à la dimension de son amour !” (Jean Debruyne)

    1. Alexandra N says:

      Merci Jean. Je lis dans Jean 10 : “Moi, je suis la porte. Si quelqu’un entre en passant par moi… il pourra entrer ; il pourra sortir…”

  3. alain Cabantous says:

    Précision des faits, justesse de l’analyse, espérance en demain malgré tout et surtout malgré tous ces gardiens du Temple qui ne gardent qu’un monument pour garder leur pouvoir. Merci Alexandra.

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