Huit mois après l’entrée en vigueur de la loi permettant la PMA pour toutes, alors que les demandes de prise en charge ainsi que le nombre de donneurs de spermatozoïdes augmentent fortement, selon les chiffres publiés par le comité de suivi de la loi bioéthique, nous publions la chronique d’Alain Cabantous datée du 10 octobre 2018

Nous vous proposons les articles de cette chronique effacés de notre ancien site en mars 2021 lors de la fermeture du Centre Pastoral.

Nouvelle bonne nouvelle ! le 25 septembre dernier, les Pères de la Conférence épiscopale de France donnèrent naissance à un texte, Reconnaître la dignité de la procréation, sans l’aide de quiconque. Et, une fois de plus, sûrement pas avec celle des femmes, pourtant les premières concernées. Dans l’un des derniers éditoriaux de La Vie, Jean-Pierre Denis d’ordinaire plus mesuré à l’égard des évêques, écrivait : « Qui a-t-on écouté ? Des lesbiennes ? Ça se saurait. »  Bel exemple d’une super G.P.A. en quelque sorte. Et voilà qu’au moment où les scandales pédophiles émergent, où l’institution et ses fonctionnements cléricaux sont enfin remis en cause, voilà que nous arrive benoîtement un bébé lourd de 118 pages qui ressemble beaucoup à ses pères putatifs avec déjà un je ne sais quoi de décourageant et d’obstiné dans le regard.

Sans analyser le fond d’une question difficile, personnelle et qui dépasse la seule sexualité, ce n’est d’ailleurs pas l’objectif de ce blog, on remarquera que « la fécondation hors corps », comme ils disent, constitue l’un des obstacles éthiques pointé par les évêques à propos de la P.M.A. même pour les couples hétérosexuels et… mariés. Manière pudique et codée de continuer à condamner la masturbation indispensable dans ce type de procréation. Tout le monde ne peut pas naître du souffle de l’Esprit saint ! Mais à travers cette notation, c’est plutôt l’inclinaison des gens d’Église à vouloir s’immiscer dans la sexualité des laïcs qui, au minimum, pose problème.

Albrecht Dürer, Eve, huile sur bois (1507),
Museo del Prado, Madrid

L’historien bien sûr ne peut en être étonné. Dans le christianisme, le sexe est resté longtemps et reste encore le lieu de tous les péchés. « L’essentiel du pouvoir du diable se situe dans les reins et le nombril », écrivent deux inquisiteurs dominicains de la fin du XVe siècle Sprenger et Institoris. « Or, chez l’homme, la luxure a son siège dans les reins et c’est là qu’est la semence, de même que chez la femme, elle tombe du nombril ». Heureux temps où avant la faute, selon la pensée thomiste, « les enfants se faisaient par la seule intention des idées. Ce n’est que depuis le péché originel que les hommes auraient été affublés des parties honteuses. » Car à partir de l’injonction biblique du « Croissez et multipliez » (mais jusqu’à quand ?), les clercs, largement soutenus par les médecins au moins jusqu’aux années 1840, imposèrent les conditions de la bonne copulation. Seule est autorisée celle qui met le mari et la femme face à face. « Celle que la nature indique sans qu’il soit besoin de l’expliquer » écrit le père Féline dans Le catéchisme des gens mariés (1743). Non seulement les autres positions ne sont pas dignes de l’homme puisqu’elles le ravalent au rang de l’animalité mais elles peuvent empêcher l’impérative fécondation et placer le couple en état de péché mortel. Plus encore, ces « sortes d’extravagance » (Nicolas Venette) font peser une lourde hypothèque sur le futur enfant. En plein XVIIIe siècle, dans une instruction aux sages-femmes, l’abbé Cangiamila leur recommande d’enseigner aux futures mères le risque qu’elles encourent « de donner naissance à des monstres ou des fœtus viciés, effets d’une coupable impudicité qui, pour se satisfaire, emploie des voies plus ou moins légitimes ou criminelles. »

Bien entendu, le « devoir conjugal », selon nombre de moralistes, devait être précédé d’une oraison commune au pied d’un lit bénit par avance, dont, parfois, les panneaux étaient peints de scènes de la vie de Marie, avant que le couple ne s’y glisse dans le noir si possible et en décents habits de nuit. Il restait au clergé le tribunal de la pénitence pour savoir si leurs ouailles se pliaient bien aux règles de la procréation chrétienne. Sur ce point, les attitudes des confesseurs ont varié dans le temps. Selon les périodes, leurs interrogatoires sont passés du silence gêné ou de la discrétion totale à la curiosité malsaine et aux questionnements appuyés, lesquels risquaient pourtant d’apprendre aux pénitent-e-s ignorants tant de nouvelles possibilités sur ce sujet. 

En réponse aux problèmes posés par les techniques contemporaines de la procréation, les pères-évêques ne se contentent pas de proposer des pistes de réflexion. Ils continuent de vouloir interdire et de peser ainsi sur l’intimité de chacun. De la condamnation des contraceptifs chimiques ou du préservatif, toujours à l’ordre du jour, à celle de la P.M.A. y compris pour les couples légitimes, c’est cette même volonté de penser la sexualité des croyants à leur place. Mais au nom de quelle légitimité ? Hier comme jadis, cette prétention eut un impact considérable sur l’abandon de la religion catholique. « À qui veut-on parler ? À ceux qu’il faut convaincre ? Ça se verrait » écrit encore J.P. DenisAttention à ce que, demain, les évêques n’en soient pas réduits à publier un faire-part de décès de « leur » Église. 

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.