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Les deux tailleurs de pierres

Les pierres ne sont pas bavardes, Elles gardent leurs secrets
Qui remontent à la nuit des origines.

Toucher un galet, casser la pierre, tailler dans le roc, que de sensations diverses. Au bord de l’eau des mers et des rivières, l’enfant apprend à faire des ricochets sur l’eau en lançant des cailloux. A la montagne, il apprend à ne rien lancer du tout qui pourrait atteindre, plus bas, un être humain ou un animal.
J’ai toujours été impressionnée par les secrets que contient ce minéral, véritable bibliothèque d’archives, gardienne de la préhistoire.
Il peut arriver cependant qu’il nous face signe.

Photo by jana müller on Unsplash
Photo by jana müller on Unsplash

Comme cette nuit de Pâques, en l’église de Saint Merry. Pour nous préparer à cet événement de Jésus qui a traversé la mort, nous avions invité un funambule une acrobate et un violoniste. Le spectacle se déroule dans l’église à l’entrée sur le « carré ». L’un concentré sur un fil souple, l’autre se glissant le long d’un poteau, enroulée dans un grand drap blanc. Elle atterrit sur le sol à l’évocation du tombeau vide. L’ange ? En effet nous les accompagnons des textes de la Bible. La phrase d’Ezéchiel « Je changerai leurs cœurs de pierre en cœur de chair », vibre en chacun de nous. Le violoniste dont la chevelure rousse est assortie à son violon, reprend la mélodie qui rythme la marche du funambule sur son fil souple. Ce sont des moments inoubliables, nous vivons une liturgie. La vie plus forte que la mort, grâce au Christ qui l’ a traversée, le premier, en venant nous soulever de nos lugubres tombeaux. Désormais on est dans l’Espérance. Invitation à la confiance à répandre autour de nous.
Nous nous retrouvons au vestiaire, je me dirige vers le funambule, émerveillée par son talent et interloquée par son regard qui rayonne une certaine détermination En lui demandant s’il est funambule depuis qu’il est petit , voilà qu’il me répond : « Non, il y a peu de temps, autrefois j’étais tailleur de pierres ».

Quel choc, la roche s’est effacée, un jour, dans l’espace insaisissable.
Le soir même, j’écris ce poème que je lui envoie :

C’était un tailleur de pierres.
Il traçait son chemin
Avec le pic et le marteau, Dans l’obscur et le dur,
Le sec et le bruyant, L’épais et le rugueux.
Tout dans un vacarme étourdissant. Et de la poussière partout, partout. Il avait rencontré la pierre.

Une nuit, il est surpris,
Le souffle qui porte ses rêves Chuchote à son oreille des mots nouveaux. Une invitation vers le dehors.

La pierre en se brisant A ouvert un passage.
Il est saisi
Celui qui ne va plus rien saisir.
Il a quitté ses pierres Le tailleur de pierres,
En devenant funambule Dans un cirque.
Le solide c’est lui. Il a pris ce risque.
Cela ne tient qu’à un fil.
Un fil souple, sur lequel ses bras Deviendront le balancier de son corps.
Il est debout regardant ailleurs. Pour avancer
Il fixe un point à l’horizon. Où ? Je ne sais.
C’est là, son secret.
Il est en marche vers une lumière, Là-bas il a placé sa confiance. Il est en marche,
Le tailleur de pierre.

J’ai connu un autre tailleur de pierres. Est-il toujours en vie celui auquel je pense ? Cela fait si longtemps que je l’ai rencontré, un jour, dans un village syrien où beaucoup de maisons sont creusées dans la montagne. Véritables grottes, habitées autrefois, il en a choisi une pour accueillir sa future famille, créer un espace assez grand afin de laisser passer la lumière, un minéral qui protège, et qu’on protège.
Faire entrer la lumière pour donner la vie. Combien de crèches, depuis la nuit des temps, ont vu naître des nourrissons d’êtres humains et des petits d’animaux.

Le funambule, autrefois tailleur de pierres, s’était faufilé dans une fissure que sa pioche avait martelée. En entrant dans le vide, il s’était mis debout, solide comme le roc.
L’autre, en Syrie, dans le village de Maaloula, s’était attaqué à sa montagne, depuis toujours accueillante, pour la creuser, l’ouvrir à la lumière, et y transmettre la vie.
Deux façons d’être, deux façons de vivre. Deux hommes debout.

CategoriesÀ claire-voie
Jacqueline Casaubon

Conteuse, elle écrit des récits de vie ainsi que des poèmes illustrés de ses peintures. Inspirée par les psaumes et d’autres textes de la Bible, elle en a réalisé une actualisation poétique. À paraître : « Empreintes et tissages d’hier avec aujourd’hui ».

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