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La notion de Fils de Dieu dans l’Antiquité et la Bible – 2

Colette Deremble revient sur quelques concepts fondateurs de la foi chrétienne et montre comment ils se sont forgés au cours de l’histoire, de l’Égypte ancienne, sujet du premier article, aux mondes assyriens, babyloniens ou perses. Et puis chez les Grecs, avec Alexandre le Grand, et dans le judaïsme. 

Les marqueurs de la divinité du souverain en milieu mésopotamien.

La civilisation égyptienne n’est pas la seule à avoir cherché à faire considérer les hommes au pouvoir comme des êtres sacrés, des Fils de Dieu, des Fils du Ciel comme on le disait en Chine ancienne. Dans les mondes assyriens, babyloniens ou perses, ils s’attribuent tous les marqueurs du divin : là, les souverains, comme les dieux, manifestent leur pouvoir surhumain en étant gardés par des animaux fantastiques ou surpuissants (lions, aigles, taureaux…), en donnant des banquets (car le banquet éternel est un attribut essentiel de la divinité), en imposant à tous de faire  devant eux une « proskynèse » (ce mouvement de prosternation dont il est question jusque dans les Évangiles), en habitant des jardins de paradis.

Persépolis (Iran), Chapiteau de colonne à protomés de Griffons
Persépolis (Iran), Chapiteau de colonne à protomés de Griffons. Photo P&P


Alexandre fait passer dans le monde grec le mythe de l’engendrement divin et virginal du souverain.

Pièce d'or avec la tête d'Alexandre le Grand
Statère d’or avec la tête d’Alexandre le Grand, frappée à Pella, Grèce, 286-281 av. J.C., Metropolitan Museum, New York.

Le lien entre la culture égyptienne et les autres cultures du Bassin Méditerranéen a été opéré par Alexandre, lorsqu’il a étendu son pouvoir de l’Indus à la Macédoine, qu’il a épousé tous les grands mythes perses concernant l’image sacrée du souverain. Au cours de sa conquête de l’Égypte, il a, en 331, visité l’oasis de Siwa où, consultant l’oracle local, il dit avoir reçu l’annonce qu’il était, comme tous les Pharaons, Fils de Dieu. Il fallait confirmer cette nouvelle, tellement contraire à l’esprit démocratique grec, par un récit : sa mère Olympias lui aurait expliqué qu’elle l’avait conçu, non de son époux Philippe, mais avec Zeus lui-même, qui aurait pris l’apparence d’un serpent pour la féconder. Plutarque, contemporain des évangélistes, fait écho à ce mythe.
Ses successeurs qui ont accédé au pouvoir dans ce qui est devenu les Royaumes hellénistiques se sont fait diviniser de leur vivant en tant que Fils de Dieu, titre auquel ils ont ajouté souvent celui de « Sôter », Sauveur.

Charles Le Brun, Entrée d’Alexandre le Grand à Babylone, Musée du Louvre (Département des Arts graphiques), Paris.



Les empereurs romains se disent à leur tour Fils de Dieu.

Les Romains sont les héritiers de la culture hellénistique, celle fondée par Alexandre à son contact avec l’Iran et l’Égypte. Lorsque la République passe à l’Empire, au tournant de notre ère, les empereurs romains reprennent à leur compte cette tradition millénaire du souverain Fils de Dieu, telle que l’ont développée égyptiens et mésopotamiens. Le mythe rapportait au dieu Mars l’engendrement de Romulus et Remus lors de son accouplement avec Rhéa Sylvia. César prétendait qu’il était fils d’un homme, Enée, et d’une déesse, Venus. Auguste l’a fait diviniser, mettant ainsi en place le culte impérial à Rome. Auguste à son tour récupère pour lui-même le mythe de la théogamie en se disant Fils qu’Apollon a eu de sa mère, encore vierge.

L’Ancien Testament : Yahvé veille sur son peuple comme un Père sur son Fils.

On connaît les difficultés du tout petit peuple hébreu à émerger, pressé entre les immenses puissances assyriennes, babyloniennes puis perses, d’un côté, égyptiennes de l’autre. Les uns et les autres ne lui ont laissé tenter de fonder un pouvoir autonome que dans les débuts du 1er millénaire avant notre ère, et pour très peu de temps. Cette soif d’affirmer leur identité, il était vain que les Hébreux puissent l’exprimer par les armes, tant leurs voisins étaient puissants. Ils l’ont fait par les textes, affirmant, au nom de leur Dieu, Yahvé, à quel point ce Dieu déployait un amour préférentiel, de type paternel ou conjugal, pour ce peuple.
Les élites qui, au fil des siècles, ont rédigé ces textes fondateurs, ont-ils inventé la métaphore, si banale, on l’a vu, du souverain Fils de dieu, ou l’ont-ils reprise aux civilisations voisines qui avaient fondé leur puissance sur ce concept ? La réponse est de l’ordre de l’évidence. Les civilisations anciennes ne vivent pas cloisonnées.
On ne s’étonnera donc pas de trouver dans les textes de l’Ancien Testament des formules auxquelles les Égyptiens étaient habitués : ainsi peut-on lire dans le Deuxième Livre de Samuel (2S 7, 14) que Yahvé s’occupe de l’éducation des rois d’Israël comme un père guide son fils : « Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils. S’il fait le mal, je le corrigerai avec le bâton, à la manière humaine, mais ma fidélité ne lui sera pas retirée ».

En 597, puis 587, les Babyloniens envahissent la région syro-palestinienne, et l’élite juive est déportée dans le royaume babylonien. Là, plus que jamais, elle peut s’imprégner de toutes les images qui exaltent la grandeur divine des souverains. Après que, à partir de 538, les Perses, avec Cyrus, aient autorisé les exilés à retourner dans leur patrie, le monde juif va continuer de vivre dans l’orbite iranienne, puis dans celle des royaumes hellénistiques où se sont fondus les grands principes de la théologie égyptienne et iranienne.
Le retour des exilés en terre juive se fait à la condition qu’ils n’aient plus de roi. Le peuple hébreu met alors son espoir dans un Messie. On désigne ainsi celui qui a reçu l’onction royale de l’huile sacrée. Ce sauveur qu’on espère, les prophètes dressent de lui un portrait idéal, autant mystique que politique : il rétablira la justice, triomphera des ennemis, réconciliera le peuple avec Dieu. Il aura les attributs du Fils de Dieu et on pourra réciter à son sujet ce verset du Psaume liturgique prévu pour son intronisation : « Tu es mon Fils. Aujourd’hui je t’ai engendré ».


C’est le peuple qui est Fils.

En l’absence de roi, c’est au peuple, d’abord et avant tout, que s’adresse cette appellation de  Fils de Dieu. Ainsi lit-on au livre de l’Exode : « Israël est mon fils, mon premier-né » (Ex 4, 22). Le Deutéronome est traversé par cette métaphore, par laquelle on rappelle au peuple hébreu sa relation à un « Père » en qui tout s’origine :


« Vous êtes les fils de Yahvé votre Dieu » .

Deuteronome 14, 1)


« Yahvé ton Dieu te soutenait comme un homme soutient son fils » .

(Deuteronome 1, 31)


La métaphore de l’engendrement, les écrivains l’utilisent de manière quasi réaliste : « Le rocher qui t’a engendré, tu l’as négligé, tu as oublié le Dieu qui t’a mis au monde » (Dt 32, 18).

Les prophètes ne manquent pas de développer le riche potentiel de cette image : un père donne la vie, protège, veut la grandeur de son enfant. C’est ainsi qu’Osée parle avec lyrisme de la tendresse pédagogique de Dieu pour son peuple : « Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour. Je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue. Je me penchais vers lui pour le faire manger… » (Os 11, 1).
Fils de Dieu, selon cette tradition, ne désigne donc pas la nature divine d’un individu mais une relation d’amour, où le peuple se sait aimé comme un Fils et reconnait qu’il n’est pas lui-même sa propre origine. A l’approche de notre ère, l’expression fils de Dieu n’est plus vraiment utilisée en milieu sémitique à l’égard d’un individu.
Cette mutation est essentielle pour comprendre la révolution chrétienne.

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Colette Deremble

Colette Deremble est agrégée de lettres classiques, licenciée en théologie, docteur en art et archéologie (EHESS, 1989). Chargée de recherches au CNRS (en 1988). Professeur émérite à Paris X (en 1994). Autrice de nombreux livres dont « Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture » (avec Jean-Paul Deremble), éditions Lethielleux, 2017.

  1. Bernard Fauconnier says:

    Merci pour cette mise en perspective historico-culturelle de la notion centrale du christianisme : le sauveur, Fils de Dieu.

    Quelques nouveautés tout de même, dans ce Sauveur-Fils-deDieu :
    – Il est homme ET Fils de Dieu
    – Il a père et mère humains (ne crois pas une seconde en la « virginité » de Marie, ni en son « immaculée conception », deux concepts qui déshumanisent la mère et son fils) ET est engendré en tant que Fils de Dieu par l’Esprit divin (un peu comme l’Esprit transmutent le pain en corps du Sauveur)
    – Il sauve :
    + du mal
    + en esprit et vérité
    + non par un pouvoir humain, au service d’une puissance humaine

    Etc. etc.

    Bref, une nouvelle théologie… Encore très inaboutie et à épurer…

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