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Louis Massignon, pionnier du dialogue islamo-chrétien

Savant, mystique et visionnaire, Louis Massignon fut un précurseur en de multiples domaines, ainsi que nous le montre Manoël Pénicaud dans une biographie passionnante : Louis Massignon, le “catholique musulman”, Bayard, Paris, 2020, 450 pages.
À l’occasion du pèlerinage islamo-chrétien des Sept-Saints, en Bretagne, Jean-Marc Noirot revient sur cette œuvre et sur la vie d’un personnage qui a su bousculer les frontières, au nom de “l’hospitalité abrahamique”.

Louis Massignon - COUVERTURE - Pénicaud

L’ouvrage est divisé en « huit chapitres qui approfondissent huit facettes du personnage, distinctes et inextricables. En effet, le savant ne peut être dissocié du mystique, de même que de l’homme engagé… » Aussi, oserai-je présenter trois portraits, « distincts et inextricables » de cet homme d’exception — le savant, le mystique et le citoyen — en espérant donner l’envie de lire cet ouvrage original et puissant.

Un savant précurseur et visionnaire

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Thèse de L. Massignon, 1922

Louis Massignon est né en 1883 à Nogent-sur-Marne. Son père est athée, sa mère catholique très pratiquante. Le jeune Louis sera très tôt fasciné par l’Orient comme beaucoup à cette époque. Dès dix-sept ans, il part en Algérie, puis au Maroc, en Égypte et en Irak en tant qu’archéologue, avant de se lancer dans l’étude de l’arabe et l’islamologie. Il bouscule les méthodes scientifiques classiques et inaugure un travail où se croisent des disciplines souvent cloisonnées : linguistique, anthropologie, ethnologie, sociologie, psychologie, philosophie, sciences des religions, théologie. Pratiquant le décentrement mental et l’observation participante, il est déterminé à « se faire une mentalité arabe et musulmane ». L’étude des soufis le passionne. Travailleur insatiable, il cherche à montrer l’importance du religieux dans l’appréhension des faits sociaux. Surtout, par son travail sur le saint musulman al-Hallâj, « science et spiritualité ne vont plus jamais cesser de s’alimenter mutuellement », note M. Pénicaud. Professeur au Collège de France et à l’École pratique des hautes études, L. Massignon voyage beaucoup. Il deviendra membre de nombreuses Académies savantes de par le monde. « Savant à la production océanique », selon François Angelier, et enseignant très demandé, L. Massignon, consciemment ou non, se fait presque directeur spirituel. Le temps accordé généreusement aux jeunes chercheurs sera souvent décisif pour orienter la vocation de beaucoup dont Jacques Berque, Henri Corbin, Mohamed Arkoun, Jean-Mohamed Abdeljelil, Youakim Moubarac, Denise Masson, Germaine Tillion, etc.

Un mystique de l’hospitalité

L. Massignon en 1909, université Al-Azhar,
Le Caire.

À vingt ans, L. Massignon perd la foi. Mais, à vingt-cinq ans, « il se reconvertit au christianisme dans le miroir de l’islam », comme un certain Charles de Foucauld à vingt-huit ans. En 1908, en Mésopotamie, il est saisi par la « Visitation de l’Étranger », le divin, alors que, accusé d’espionnage, prisonnier, se croyant condamné à mort, il tente de se suicider. Son intérêt intellectuel lui avait fait découvrir les mystiques musulmans, en particulier Hâllaj, « martyr musulman », supplicié et crucifié pour hérésie à Bagdad en 922. Dans cette crise du mois de mai 1908, il est convaincu qu’Hâllaj ainsi que Charles de Foucauld ont intercédé pour son salut et qu’ils l’accompagnent dans cette épreuve de retour à Dieu. Il devient croyant comme il ne l’a jamais été, alors qu’il se débattait dans une période d’homosexualité qui le culpabilisait fortement. « Dans sa conversion, il s’immerge dans une foi doloriste, expiatoire et sacrificielle », analyse M. Pénicaud. Massignon adopte alors le principe de la « substitution mystique » de Joris-Karl Huysmans, priant pour la conversion d’un ami homosexuel rencontré en Égypte en 1906. Des années plus tard, en 1934, cette « substitution » s’élargira au « salut des musulmans en général (…) les plus abandonnés » des hommes, héritiers d’Abraham par la filiation d’Ismaël chassé au désert », précise M. Pénicaud en citant Massignon. Un groupe de priants se forme et donne naissance au groupe de prière de la Badaliya (« substitution » en arabe), « qui n’est pas œuvre de prosélytisme, mais plutôt, une forme de présence et de témoignage évangélique qui préfigure la notion d’inculturation (…) », poursuit l’auteur. Au centre de cette vocation, la notion cruciale d’hospitalité, d’hôte accueillant, d’hôte accueilli ; cette hospitalité abrahamique que L. Massignon a connue très tôt, en particulier de la part de lettrés de Bagdad, les cousins Alussy, qui s’étaient portés garants de lui devant les autorités ottomanes en 1908. La Badaliya va connaître des soubresauts mais son influence va infuser au Concile Vatican II. Comme C. de Foucauld, Massignon, personnage entier, complexe, compatissant jusqu’à l’extrême, a longtemps cultivé le désir du martyre. Dès 1931, il est entré dans le Tiers-Ordre franciscain sous le nom d’Abraham. Puis, le 28 janvier 1950, il est secrètement ordonné prêtre dans le rite melkite au Caire, après être passé au rite oriental suivant la dérogation du pape. C’est une consécration pour cet homme marié et pour ce précurseur du dialogue interreligieux qui est encore quasiment inexistant au sein de l’Église.

Un citoyen fou de Dieu et de l’autre

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Jeune homme, il partage la mentalité orientaliste et coloniale de son époque. Mais au fil des années, ses voyages, ses observations, ses échanges avec les personnalités les plus variées — et surtout sa compassion — l’amèneront à prendre position contre les injustices criantes du système colonial français et au-delà. Pour lui, « par ses excès, la colonisation — synonyme d’annexionnisme — a violé les lois de l’hospitalité générant son opposé : l’hostilité », pointe M. Pénicaud. L’engagement de Massignon prend une dimension de plus en plus publique et politique surtout après 1954 et la fin de ses obligations universitaires. Le 17 février 1959, il sera même agressé par des partisans de l’Algérie française pendant un meeting et y perdra les 9/10e de son œil droit. Pèlerin de la Justice, de la paix, pour la dignité de la personne humaine, Massignon s’engage et se rapproche du courant tiers-mondiste. Il est très actif dans plusieurs comités prônant la fin des hostilités à Madagascar, au Maroc, en Tunisie et surtout en Algérie. En 1956 et 1957, il participe aux Rencontres internationales de Toumliline au Maroc (dans un monastère bénédictin fondé en 1952). Jusqu’en 1966, ces rencontres seront un véritable laboratoire des relations islamo-chrétiennes. Enfin, Massignon est un infatigable pèlerin, et ce, depuis sa conversion. Les lieux que balise son expérience spirituelle sont nombreux, depuis le lieu de naissance de Hâllaj à Beîza (Iran), jusqu’à Tamanrasset (Algérie), en passant par Damiette (Égypte), lieu de la rencontre de saint François et du sultan Al-Kamîl en 1219. En 1951, à Éphèse, il prie à la Maison de Marie et à la crypte des Sept Dormants. Il n’aura de cesse de rechercher tous les lieux — chrétiens ou musulmans — liés à ces Dormants. En 1954, il instaure même un pèlerinage islamo-chrétien, greffé sur un pardon catholique dédié aux Sept Dormants au hameau des Sept-Saints en Bretagne, « pèlerinage de réconciliation abrahamique ». Cet évènement qui a lieu tous les 4e dimanches de juillet, est encore actif à ce jour, depuis bientôt 70 ans.

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Sept-Saints (Vieux-Marché) : les anciennes statues des sept Dormants d’Éphèse dans la crypte.
Le bateau a été offert par Louis Massignon

Manoël Pénicaud a dédicacé son ouvrage au jésuite Paolo Dall’Oglio, ce religieux qui s’est livré en « otage volontaire » aux combattants de Daech, pour tenter de sauver des otages chrétiens et musulmans. Geste « massignonnien » et de « substitution mystique » (Badaliya) s’il en est. Côté mise en pages, l’insertion de photos et de documents au fil du texte confère à cette magistrale bibliographie une grande qualité de lecture. À noter, en fin d’ouvrage, une photo du visage de Louis Massignon, trois ans avant sa mort, « l’homme ascète, mince, humble », y apparaît souriant, heureux, lumineux.

Une fois lu le livre de M. Pénicaud, une question se pose : aujourd’hui, combien Louis Massignon, homme inclassable, amoureux de Dieu et de l’autre, mystère pour beaucoup, compte-t-il de disciples ? Est-il homme de la modernité ou homme de la tradition ? Par sa foi brûlante et contagieuse, son humilité, sa lucidité, sa radicalité, son œuvre, son énergie à combattre pour tout homme, pour tout l’homme, vu comme un frère, créé à l’image de Dieu, sauvé par la miséricorde divine et la prière de chacun, ne continue-t-il pas d’interroger les consciences ? À l’heure où les canons tuent aux portes de l’Europe, où l’absence de projet vraiment humain, juste et fraternel, fait voter, en France, des lois sur « le séparatisme », ne devrions-nous pas méditer et rendre féconde cette parole, sage et exigeante, de Louis Massignon : « Ma vie intérieure guide ma vie extérieure” ?

Jean-Marc Noirot

Vous trouverez ici les détails sur la conférence de M. Pénicaud aux Sept-Saint, en Bretagne.

Podcast de France Culture avec M. Pénicaud, à écouter ici.

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  1. Solange de Raynal says:

    Merci d’avoir attirer notre attention sur cet homme d’exception, visionnaire, auquel on fait très peu référence aujourd’hui me semble-t-il.

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