Un prêtre de cinquante ans, François de Foucauld, vient de mettre fin à ses jours, suscitant une vague de réactions diverses allant de la peine à la colère, en passant par les accusations tous azimuts visant les uns et les autres.

Je ne le connaissais pas, n’en avais même jamais entendu parler, et comme vous je peux lire dans la Presse des bribes de récits contradictoires où, selon les cas, il nous est présenté tantôt comme la victime innocente de l’agressivité de ses paroissiens et des brimades de son évêque, tantôt comme un curé insupportable voire violent, qui a manqué d’écoute envers les uns et de respect vis-à-vis de l’autre, tout en vidant inconsidérément les caisses de la paroisse. Super dynamique et créatif, ou intransigeant semant la discorde ? On peut supposer que la vérité n’est dans aucune de ces deux versions caricaturales, mais quelque part dans un entre-deux qu’il ne nous appartient pas de démêler. Tous ont pourtant l’air d’accord sur un point : cet homme (ce prêtre) était psychologiquement à bout et avait besoin d’aide.

Un suicide est toujours terrible, notamment pour la part de solitude profonde qu’il suggère ; celui d’un prêtre est accablant, de la part de quelqu’un considéré au contraire comme un soutien et un recours pour les autres. Seule bonne nouvelle pour le grand public dans cette histoire : l’Église ne met plus les désespérés au ban de la société, et accepte de célébrer leurs funérailles, sans que les familles soient obligées de lui mentir pour bénéficier d’un peu de compassion.

En lisant les articles parus à la suite de ce drame, plusieurs choses m’ont frappée, et pour commencer la chape de silence mortifère, présentée comme respectueuse mais de fait totalement contre-productive, imposée par l’Eglise à toutes les étapes du processus, y compris après la mort de François de Foucauld, dans ce que Benoist de Sinety qualifie de « réflexe quasi névrotique » (voir ci-dessous). Que faudra-t-il faire pour que la pratique systématique des secrets malsains soit définitivement évacuée par notre institution ? On peut se dire les choses, entre adultes, non ? Et pas forcément du haut d’une chaire, mais aussi autour d’une table ? On pourrait aussi réfléchir à la modalité des prises de paroles dans cette Église largement silencieuse par ailleurs : qu’il s’agisse de ceux que Benoist de Sinety appelle « les défenseurs auto-proclamés de l’institution », qui s’acharnent à minimiser les crimes sexuels commis par nos clercs, ou des paroissiens de Bois d’Arcy qui ont choisi le mode couard et irresponsable de la lettre anonyme pour alerter l’évêque de Versailles, ce qui rendait d’emblée le dialogue impossible.

La deuxième chose, qui est l’une de nos convictions à Saint-Merry depuis toujours, mais qui se trouve également exprimée un peu partout à l’occasion des rencontres du chemin synodal, est ce que Benoist de Sinety exprime ainsi : « On mêle à la grâce sacramentelle l’exercice des pouvoirs temporels, comme si ça allait de soi, comme si la prière pouvait à elle-seule suffire à garantir la capacité ». Non, les prêtres ne sont pas omniscients, et ce n’est pas leur rendre service que de le leur laisser croire.

Ce qui m’amène à mon troisième point : les abus de pouvoir. Nous en avons subi deux coup sur coup dans les murs de Saint-Merry : celui d’un curé qui refusait de participer aux réunions de l’équipe pastorale, et d’assister aux célébrations eucharistiques qu’il ne présidait pas ; puis celui d’un évêque qui décidait seul de dissoudre une communauté, contre l’avis de ses vicaires généraux, sans jamais y avoir mis les pieds, en refusant de recevoir ses responsables élus, ni avant, ni après, et en n’accusant même jamais réception des courriers de la communauté. C’est une situation scandaleuse, mais pas isolée puisque de partout, à tous niveaux, remontent des plaintes et dénonciations de cet ordre, du fait de l’absence totale de contre-pouvoirs effectifs dans notre institution ecclésiale. Et dans l’affaire qui nous occupe, François de Foucauld avait publié une tribune en estimant avoir été mis injustement sur la touche, voire maltraité par son évêque, tandis qu’au contraire un certain nombre de ses paroissiens s’estimaient maltraités par leur curé. Comme le dit là encore Benoist de Sinety : « l’exercice de la responsabilité doit être repensé, revu et réformé », et il ajoute qu’en attendant, trop de baptisés s’estimant infantilisés quittent silencieusement le navire.

Une quatrième interrogation me vient en lisant les explications alambiquées qui entourent l’audit effectué sur l’action pastorale de François de Foucauld, avec son accord, à l’initiative de l’évêque. Du début du processus jusqu’à une fin en eau de boudin, sous réserve que les échos donnés par la Presse soient exacts, tout cela relève de l’amateurisme le plus confondant, avec une procédure viciée de fond en comble. Là aussi, n’a-t-on pas présumé que les statuts cléricaux du prêtre et de son évêque garantiraient forcément l’intégrité et la réussite de la démarche ? C’est l’un des défauts majeurs de notre Église, son manque de confiance envers les compétences qui lui sont extérieures – psychologues et sociologues en tête. L’Esprit Saint est sensé pallier à tout, merci pour lui, mais n’a-t-il pas justement besoin de quelques vecteurs humains compétents pour y parvenir ? Je note que le pape François, de façon inhabituelle mais fort bienvenue, s’est appuyé sur des études scientifiques laïques et des experts climatologues internationalement reconnus dans certains paragraphes de son encyclique Laudato Si’, qui a été particulièrement bien accueillie dans tous les milieux se préoccupant de ces questions, puisqu’elle était de ce fait parfaitement en phase avec les connaissances de notre temps, et ne se suffisait pas à elle-même dans le splendide isolement auquel le Vatican nous a habitués sur les questions de société. A quand de vraies formations (initiales et continues) en psychologie et psychologie sociale pour nos clercs ? A quand le recours systématique à des professionnels qualifiés dans les différents domaines d’intervention des paroisses et diocèses (droit, finance, architecture, communication…) ?

Enfin, dernier point, j’apprends avec surprise et consternation, à l’occasion de ce drame, que le nombre de suicides serait élevé dans l’Église, notamment chez les clercs (on en parle aussi chez les policiers et les enseignants). Comme le dit René Poujol dans son blog (voir ci-dessous), cela serait dû aux fragilités personnelles de ces prêtres, mais relèverait aussi de causes structurelles – on en revient à l’organisation et aux modes de fonctionnement ecclésiaux. Il ajoute que le silence, là encore, n’a jamais été une thérapie. On peut reposer la question de faire intervenir des professionnels qualifiés, à la fois pour réfléchir à ces causes structurelles, et pour accompagner ceux qui ont besoin de soutien. On peut aussi, comme le fait René Poujol, se demander où était le presbyterium pendant le face à face de François de Foucauld et de ses deux évêques successivement en responsabilité ; et je constate par ailleurs qu’à l’annonce de son décès tragique, certains de ses amis ont évoqué son manque de perspectives d’avenir et son refus de toute nouvelle affectation, mais beaucoup d’autres sont tombés des nues en l’ayant perçu dernièrement comme « heureux et soulagé » : comment pouvons-nous, les uns comme les autres, nous laisser parfois abuser par manque de vigilance attentive et bienveillante les uns envers les autres ? Tous et toutes, nous avons besoin du soutien de nos frères et sœurs en humanité et dans la foi, pour les grandes comme pour de plus petites occasions ; tous et toutes, nous ne devons pas ménager notre accompagnement amical et fraternel autour de nous. A commencer par les célibataires (parmi lesquels les clercs), les veufs, les personnes âgées dont les enfants vivent loin, ceux qui ont peu de familles, ceux qui vivent en exil loin de leurs relais naturels… En essayant d’aiguiser nos capacités d’écoute face aux désirs, aux besoins de notre entourage, de même que nous espérons qu’ils seront attentifs aux nôtres. Je tire mon chapeau à la délicatesse du groupe « Que sont nos amis devenus ? » à Saint-Merry Hors-les-Murs, très proactif dans ce domaine. Et je reconnais ma propre insuffisance, happés que nous sommes par la rapidité de la vie.

Le suicide de François de Foucauld, au-delà de la catastrophe humaine liée à sa personne, met en évidence une série de ratages et d’insuffisances, susceptibles de mener l’Église elle-même au suicide par aveuglement : ratage du dialogue initial entre humains et en Église ; ratage d’une procédure d’audit ni faite ni à faire ; ratage de la gestion de l’évènement et absence de parole d’Église ; nombreux ratés de la gouvernance en général et insuffisances dans la formation des prêtres ; ratage de l’accompagnement spirituel et psychologique, et de l’accompagnement fraternel de chacun par chacun ; splendide ignorance par l’Église des compétences de professionnels, auxquelles on oppose la sacralité de la personne du prêtre par le sacrement de l’ordre, et la force de la prière pour susciter l’action du Saint-Esprit. Ne jetons pas trop vite la pierre à nos seuls responsables ecclésiaux : nous sommes bien tous concernés par nos attitudes dans et hors de l’Église, la solidarité humaine a autant à voir dans cette histoire que le droit canon. Benoist de Sinety appelle de ses vœux l’égalité des voix et des expressions dans le chemin synodal, pour permettre à l’Esprit d’y souffler librement. Quant à moi, j’affirme que l’Esprit-Saint, pour agir en nous et autour de nous, a aussi besoin d’ouvriers formés et compétents, au sein de l’Église comme en-dehors, pour nous aider à transformer ce monde si difficile, qui mêle les plus grandes imperfections et douleurs aux plus extraordinaires joies et splendeurs.

Blandine Ayoub

Tribune de Benoist de Sinety : https://fr.aleteia.org/2022/07/10/abus-de-pouvoir-halte-au-feu/

Blog de René Poujol : https://www.renepoujol.fr/apres-le-suicide-dun-ami-pretre

Article de Marguerite Rousselot : https://saintmerry-hors-les-murs.com/2022/07/15/abus-de-pouvoir-et-communion/

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Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

  1. Marguerite Rousselot says:

    Merci Blandine pour cet article ! Le silence de l’été ne doit pas nous décourager pour faire changer les choses et pour changer nous-mêmes autant que nécessaire.

    1. Jean-luc Lecat says:

      Merci Blandine pour cet article clair, équilibré, courageux et sans langue de bois, manifestant bien la complexité de l’affaire.
      Jean-luc

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