«Qu’il(s) retourne(nt) en Afrique » ! L’injonction méprisante aux relents racistes d’un député RN, coutumier de ce genre de saillies nauséabondes, reste proprement intolérable dans une enceinte de la démocratie comme partout ailleurs. En filigrane, elle montre au moins que ce représentant du peuple n’a pas encore bien assimilé la tentative de « normalisation » voulue par les responsables de son parti. Mais, au pluriel ou au singulier, cet ordre insupportable ne change strictement rien sur le fond puisque c’est ici la désignation impérative de la destination géographique qui importe. Pas, plus d’Africains sur le sol européen même en raison d’une urgence humanitaire. Madame Meloni peut compter sur ces fermes soutiens hexagonaux.

Et pourtant, tous ces grands cocardiers, tous ces nostalgiques de l’ex-empire colonial ou de l’Algérie française, tous ceux qui se gargarisent d’une histoire souvent totalement réécrite versus Zemmour, tous ceux qui n’ont que l’expulsion à la bouche comme unique solution devraient se souvenir de quelques faits non négligeables.

Tirailleurs Algeriens Ou Turcos
« Tirailleurs algériens ou Turcos », estampe, 1852 (domaine public).

Sans évoquer le commerce négrier qui a grassement enrichi tant d’armateurs et de négociants au sein de toutes les grandes puissances européennes avec la déportation massive de millions d’Africaines et d’Africains, contentons-nous d’interroger un fragment du passé de l’armée française, symbole patriotique s’il en fut. Et ce, à travers la mise sur pied de contingents composés de tirailleurs algériens ou sénégalais. Le corps des premiers fut créé dès 1842 (douze ans seulement après la conquête de l’Algérie) ; c’est un décret de Napoléon III en juillet 1857 qui mit sur pied les bataillons des seconds, en fait ouverts à tous les soldats d’origine africaine et malgache. Depuis le Second Empire jusqu’au début de la Première Guerre mondiale, ils participèrent très largement à tous les conflits menés par la France. Les tirailleurs algériens (appelés aussi zouaves ou Turcos) tout spécialement : de la désastreuse expédition mexicaine (1861-1867) à la Cochinchine, de la guerre de 1870 aux « pacifications » algérienne ou malgache (1893). Les bataillons d’Africains furent eux aussi engagés pour assurer le maintien de l’ordre dans les territoires du Maghreb. Leur présence semblait si nécessaire qu’un décret de février 1912 soumettait leur recrutement à une réquisition pure et simple puisque « les indigènes de race noire du groupe de l’Afrique Occidentale Française [pouvaient] en toutes circonstances être désignés pour continuer leur service en dehors du territoire de la colonie ». Et c’est ce qui se passa durant les deux guerres mondiales.

Le Fanion Du 43e Bataillon De Tirailleurs Sénégalais Décoré De Ka Fourragère
Fanion du 43e bataillon de tirailleurs sénégalais portant l’inscription Douaumont 1916 (domaine public).

L’invitation injonctive était alors bien différente. Les autorités politiques les adjoignirent à l’armée nationale et blanche engagée contre l’ennemi avec la promesse tardive d’une reconnaissance de l’égalité civique et l’abolition des discriminations institutionnelles moyennant « l’impôt du sang ». Et impôt du sang il y eut. Au cours de la Grande Guerre, la totalité des mobilisés africains s’éleva à plus de 450 000 hommes dont 330 000 sur le seul front occidental. On trouve à peu près les mêmes effectifs lors de la Seconde Guerre mondiale : 470 000, avec cette fois davantage de tirailleurs algériens (340 000 contre 270 000 pour la période précédente). Engagés dans la bataille de la Marne en 1914, dans la défense de Verdun en 1916, dans le débarquement en Provence en 1944, ces soldats écrivirent des pages héroïques avec leur chair puisque les pertes, selon les engagements, oscillèrent de 20 à 25 % des forces combattantes.
Qui leur aurait alors intimé l’ordre de retourner en Afrique ? Et, ironie du sort qui rend l’intervention du député encore plus insupportable voire totalement contradictoire, ces tirailleurs participèrent activement aux guerres coloniales des années 1946-1962 de Dien Bien Phu aux guerres d’indépendance (Tunisie et surtout Algérie). S’ils retournèrent alors en Afrique, ce fut pour faire
« le sale boulot ». Qu’en pensent les nostalgiques de la « grandeur » coloniale de la France ?

L’histoire est toujours cruelle pour les idéologues du week-end, les théoriciens fumeux et les auteurs de propos indignes. Encore faut-il vraiment accepter de la connaître.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019.

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