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Les Allemands sauveront-ils l’Église ?

Tout le monde a pu suivre dans la presse la façon abrupte dont les évêques allemands se sont fait gronder comme des petits enfants, à l’occasion de leur visite annuelle ad limina à Rome, et comment ils ont choisi de rester solidaires du travail qu’ils ont accompli depuis trois ans avec les laïcs, en complète – et très organisée – coresponsabilité avec ces derniers. Comme un miroir inversé de notre déliquescent parlement français, ils ont donné à l’Église et au monde, tout au long du processus, un exemple de sens du dialogue et du compromis, et de patience lors des longues délibérations, pour aboutir à un consensus constructif. Sous la double présidence d’un évêque, Monseigneur Basting, et d’une laïque, Madame Imre Stater Karp, présidente du ZdK, Comité central des catholiques allemands, (rien que l’existence de cette instance peut laisser rêveurs les cathos français que nous sommes), toute une série de textes ont continué à être adoptés depuis notre dernier article sur ce site (https://saintmerry-hors-les-murs.com/2022/06/23/le-synode-allemand-nous-ouvre-la-route/ ), à l’occasion de la cinquième assemblée plénière du Chemin synodal allemand, qui s’est tenue à Frankfort du 9 au 11 mars dernier.

Ce qui a supposé de savoir se faire confiance jusqu’au bout, entre la hiérarchie des clercs et l’ensemble des laïcs. Les premiers s’étaient réunis à Dresde en février dernier, pour rédiger collégialement des amendements aux textes encore en suspens, destinés notamment à s’assurer que les propositions du synode restent « sans ambiguïté à l’intérieur du droit de l’Église universelle », comme l’écrit Jérôme Vignon, observateur français. De leur côté, la majorité des laïcs n’a pas choisi de jouer des procédures pour refuser ces propositions de dernière minute.

Rappelons que l’organisation en quatre Forums devait aboutir pour chacun d’eux à un texte fondamental constituant une base d’argumentation théologique, auquel sont rattachés des textes d’application, tous devant être adoptés par des votes.

Les prêtres

Pour le Forum II, intitulé « Être prêtre aujourd’hui », le texte fondamental produit s’appuie sur une vaste analyse sociologique, pour démonter comment ce rôle de service de la communauté s’est transformé en place de pouvoir abusif, – voire d’abus tout court. Il rappelle la théologie selon laquelle chaque baptisé est également « prêtre » en tant que membre du corps du Christ, et que le rôle des clercs est bien de valoriser cette dimension sacerdotale de la communauté, plaçant les uns et les autres en situation d’égale dignité. Le texte a été adopté par 88 % des votants, dont plus de deux tiers des évêques.

Un premier texte d’application, Renforcer et ouvrir le célibat sacerdotal, évoque la nécessité d’accompagner fraternellement le célibat des prêtres, souvent source de solitude, et la difficulté de ceux qui ne l’ont pas choisi mais le subissent comme une contrainte liée à leur engagement sacerdotal, avec les catastrophes qui peuvent en résulter. Il suggère d’ouvrir la possibilité de célibat choisi pour des laïcs, et de vie maritale pour des clercs, en demandant au Pape d’en « vérifier à nouveau » la possibilité, – formulation qui a permis une adoption du texte à 95 % des votants (parmi lesquels 90 % des évêques). Le deuxième texte, Prévenir les violences sexuelles des clercs, accompagner les auteurs, a été adopté à l’unanimité : il définit des mesures concrètes générales à appliquer partout, d’autres à déclencher en plus lorsque l’analyse de risques en montre la nécessité, et d’autres plus spécifiques encore là où il y eu abus.

Les femmes

Le Forum III, « Femmes dans les services et fonctions de l’Église », avait déjà fait adopter son texte fondamental en octobre 2022, lors de la session précédente, rappelant l’égale dignité des hommes et des femmes, et donc l’absence d’objection théologique fondée pour interdire à ces-dernières l’accès aux ministères diaconal et sacerdotal. Ce qui va à l’encontre de l’actuelle interprétation validée par le Pape, opposant le ministère pétrinien masculin et la dimension « mariale » féminine, l’Église étant, comme chacun sait, la fiancée du Christ… (Comment peut-on rester encore empêtré dans ces concepts, conçus en d’autres temps par de vieux messieurs célibataires, c’est à rester pantois ; mais là, je m’égare…). Avec diplomatie, pour ne pas bloquer le dialogue d’emblée à Rome, un évêque a proposé un amendement : pour le diaconat féminin, où la partie est moins rude à jouer, (les places « inférieures », c’est bien féminin, non ? là aussi je m’égare, l’évêque n’a pas utilisé ce langage), la Conférence des évêques Allemands s’engage à le promouvoir à Rome, dans les instances mises en place sur le sujet ; quant au sacerdoce, la même Conférence va écrire directement au Pape, pour lui demander de réexaminer la question de savoir « si la doctrine de l’Ordinatio sacerdotalis a raison d’exclure absolument l’ordination de femmes ». Autrement dit, les laïcs acceptent qu’aucune instance ne soit officiellement organisée dans l’Église allemande, pour l’instant, pour promouvoir l’ordination des femmes. Ce qui a permis qu’en l’état, le texte soit adopté à 93 %, dont 81 % des évêques.

La sexualité

Le Forum IV, « Vivre des relations harmonieuses, vivre l’amour par la sexualité et dans le couple », n’avait pas réussi à adopter son texte fondamental lors de la session précédente, et il a été définitivement écarté, ce qui a amené à alourdir les textes d’application par une typologie détaillée des genres et identités sexuelles LGBTQ+. Ce qui est intéressant pour nous Français, c’est la façon décomplexée dont la société et les chrétiens allemands tiennent cette diversité comme une donnée naturelle de notre humanité, et pas un choix ou une pathologie, l’amour de Dieu s’étendant par ailleurs à toutes ses créatures sans discrimination. Il reste à amender ces textes en tenant compte du dialogue avec l’Église universelle, tout en régularisant des exceptions pratiques, sachant qu’une minorité, en particulier parmi les évêques, s’apprête à voter résolument contre toute formulation empruntée aux théories du genre.

Le premier texte, Des cérémonies de bénédiction pour les couples qui s’aiment, envisage des célébrations distinctes du sacrement de mariage pour les personnes homosexuelles ou les divorcés-remariés, reconnaissant la bienveillance de Dieu envers un amour sincère et engagé, qui serait dégagé de l’accusation de péché, sans toutefois l’ancrer dans le parallèle théologique avec l’amour entre Dieu et son peuple que représente le mariage chrétien. Il est rappelé qu’Amoris Laetitia donne d’ailleurs autorité aux évêques pour des aménagements en matière de bénédictions de couples dits « atypiques » – par rapport à la terminologie ecclésiale. Mgr Johann Bonny a fait un témoignage très applaudi au nom des évêques flamands, déjà très engagés dans ce domaine avec la bénédiction du Pape, qui leur a dit « c’est votre affaire », en leur demandant juste de prendre leurs décisions collégialement. Par amendement, un groupe de travail commun entre le ZdK et la Conférence des évêques est mis en place pour tout un travail liturgique autour de ces bénédictions. Le texte a été adopté à 92 %, dont plus de 80 % des évêques, les opposants faisant surtout valoir le besoin de ménager les Églises africaines, et d’attendre la révision du Catéchisme de l’Église catholique sur le sujet de l’homosexualité.

Le second texte, Comment traiter la diversité des genres dans les structures ecclésiales, a pour but de gérer la situation pratique des personnes LGBTQ+ qui travaillent dans les très nombreuses structures ecclésiales en Allemagne, pour éviter des discriminations juridiques, mais aussi symboliquement pour acter leur droit d’exister et dédiaboliser les pratiques ou identités sexuelles minoritaires. Le texte a été voté à 90 %, dont 80 % des évêques.

Le pouvoir dans l’Église

Le Forum I : « Répartition des pouvoirs et des capacités dans l’Église », – la gouvernance, comme on dit chez nous, se pose dès le départ comme un sujet brûlant, puisqu’il a été clairement identifié que c’est la façon dévoyée d’exercer l’autorité qui est responsable des abus ayant déclenché le mouvement synodal allemand, et qu’accessoirement plusieurs scandales récents sur le train de vie somptuaire de quelques évêques ont secoué le pays, – sachant que même les responsables politiques sont sommés à la sobriété outre Rhin. Le texte fondamental a donc été voté très tôt dans le processus synodal, très inspiré par Vatican II (Lumen gentium) et l’esprit de coresponsabilité entre clercs et laïcs, laquelle est vue comme un gage de qualité de service à la communauté. Plusieurs textes d’application ont également déjà été précédemment validés : Les conditions de participation à la désignation des Évêques, L’instauration d’une justice administrative interne contre l’abus des pouvoirs, et un autre sur la création d’un Conseil synodal national permanent, destiné à installer dans la durée le processus du Chemin synodal (nous y reviendrons).

Restait un dernier texte à voter : Ensemble délibérer et décider, pour organiser les conseils pastoraux diocésains et paroissiaux, de façon à ce que tous leurs membres prennent effectivement part à la prise de décisions, pour en améliorer le processus grâce à la richesse de la diversité des acteurs. Et même si la gestion financière ne fait pas tout, rappelons que l’Église catholique allemande administre notamment un énorme budget de près de sept milliards d’euros récoltés chaque année par l’impôt religieux. Un écueil consistait à dépasser la question des désaccords éventuels entre un évêque, qui a officiellement toute autorité dans l’Église, et la majorité de son conseil. Contrairement à un premier projet, où un processus de conciliation pouvait éventuellement aboutir à imposer une décision à l’évêque, un amendement a été proposé pour demander à ce dernier de formuler des explications justificatives, et prévoir un processus de restauration de la confiance en cas de crise avérée et persistante. Devant un certain état de confusion de l’assemblée à ce sujet, le vote a été reporté à une échéance ultérieure. Il n’empêche que, dans un article de La Croix du 28 février dernier, Jérôme Vignon pouvait dire que « les évêques allemands ont décidé de renoncer à leur statut de monarques absolus dans leurs diocèses », et Thomas Söding qu’ils « souhaitent devenir, enfin, des pasteurs de leur temps ».

Un autre texte d’application, lors de la session précédente, avait donc créé le principe d’un Conseil synodal permanent de l’Église allemande, pour pérenniser ces conditions de dialogue exceptionnelles entre laïcs et clercs, dont tous ont apprécié la qualité et la richesse depuis décembre 2019, avec un comité provisoire de fin 2023 à 2026 (pour finir de boucler les textes qui ne seraient pas votés dans le cadre du Chemin synodal), auquel succèderait un conseil permanent. C’est la perspective de cette instance, instituant définitivement la coresponsabilité clercs-laïcs, qui contrarie notre pape François, lequel préconise plutôt un suivi assuré par quelques personnes. Et c’est pour tenir compte de cet état de fait que les Allemands ont décidé d’attendre le résultat de la démarche synodale de l’Église universelle, en 2025, pour ne faire démarrer qu’en 2026 ce conseil tout à fait révolutionnaire, en terme de démocratie dans notre Église. L’assemblée de Francfort a donc élu 20 délégués (parmi 64 candidats), qui s’ajoutent aux 54 membres de droit dont les 27 évêques, et les 27 personnes désignées à parité par le ZdK.

Une réussite pour eux, un espoir pour nous… et pour tous

En dehors des espaces de débats et de vote, d’autres temps forts ont marqué les participants de cette cinquième session : une chorégraphie émouvante, dans la cathédrale de Francfort, mettant en scène le sentiment de coresponsabilité des laïcs dans la question des abus  ; une messe finale, concélébrée par le Nonce, qui manifestait ainsi une certaine solidarité avec le processus qu’il était au moins en partie chargé par le Pape de désavouer ; un temps spirituel intense animé par Frère Alois de Taizé, à partir du prophète Michée, sur les bienfaits de Dieu – annonçant, en quelque sorte, le temps œcuménique de la démarche synodale, prévu en septembre prochain à Rome, avec la communauté de Taizé et des jeunes du monde entier.

On peut vraiment parler de réussite pour l’ensemble de la démarche synodale allemande, dont le processus a suivi son cours jusqu’au bout dans le respect de chacun ; a prouvé qu’il est possible de travailler ensemble, prêtres et laïcs, avec efficacité concrète et bénéfice pour tous ; a montré comment beaucoup d’évêques, en y participant, sont passés d’une position de réticents ou d’opposants à celle de coconstructeurs engagés et ouverts au dialogue. C’est sûrement un soulagement pour l’Église allemande, mais surtout un signe d’espoir essentiel pour l’Église universelle, car comme disait Mark Twain : « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ! »

Blandine Ayoub
à partir notamment du compte-rendu de Jérôme Vignon,
Observateur français auprès du Chemin synodal allemand

Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

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