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Les Français sont-ils homophobes ?

Sans prendre position sur les suites que la justice donnera au harcèlement comme cause du suicide d’un jeune adolescent, Jean de Savigny nous propose une réflexion.

La France a découvert avec effroi que, dans un village tranquille des Vosges,
un adolescent de 13 ans a été retrouvé pendu, suite au harcèlement de ses camarades
de collège qui s’en prenaient à lui du fait de son apparence homosexuelle.

Quel échec !

Une vie interrompue, à peine engagée, des parents brisés s’interrogeant forcément sur leur attitude (« avons-nous fait ce qu’il aurait fallu ? »), des enseignants partageant leurs interrogations (« n’avons-nous pas été aveugles? »), des adolescents portant le poids du souvenir de leur innocente cruauté, leurs parents eux-mêmes dont peut-être des propos, tenus avec insouciance, ont pu persuader ces enfants qu’il n’était pas normal d’être différent et qu’il n’était pas grave de rejeter ces différences, tout un village même, complice potentiel par indifférence…

Comment en est-on arrivé là, en 2023, dans un pays si fier de sa culture humaniste ;
de sa civilisation imprégnée de références chrétiennes enseignant le respect d’autrui ;
de la philosophie des lumières forgée par ses penseurs ;
des Droits de l’Homme, très tôt inscrits dans ses constitutions ?

Photo Istock
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Comment les lois votées depuis quelques années pour interdire l’homophobie, les décisions de justice les appliquant sans faiblesse, les études menées par des chercheurs, des psychologues, des philosophes conduisant toutes à la condamnation des propos ou des actes homophobes ; comment les livres, les films, les images présentant sous un jour positif la vie des homosexuels eux-mêmes ; comment les témoignages de sportifs, de politiciens, d’artistes, ou tout simplement de courageux citoyens, affichant leur différence et devenant par leur exemple des références précieuses pour qui cherche des modèles ; comment donc ce qui semblerait constituer un investissement déterminé de la nation entière pour faire disparaître le fléau de l’homophobie paraît avoir à peine entamé la tenace conviction qu’être homo, c’est manquer de virilité, c’est ne pas être un (vrai) homme, c’est être une femme imparfaite, c’est offrir une cible « bien méritée » à tous ceux qui se veulent les défenseurs d’une rassurante normalité ? Il faut se rendre à l’évidence : si des progrès dans la compréhension du phénomène peuvent être constatés, ils restent superficiels et n’ont pas encore brisé le fonds homophobe de notre culture.

Qu’on en juge par ces quelques constats

  • Sur le plan familial, combien de couples, même s’ils affichent un certain libéralisme, redoutent que le sort ne leur envoie une progéniture homosexuelle et ne craignent pas d’en faire part ouvertement. Si cette éventualité survient, leur réflexe sera le plus souvent, même s’ils surmontent leur regret, de recommander de n’en parler à personne de peur que cette information n’entache la réputation de la famille. Quelle peut être l’incidence d’un tel climat familial sur la construction de la personnalité, non seulement de l’enfant directement concerné, mais aussi de ses frères et sœurs ? Comment s’étonner que, devenus écoliers ou élèves, ceux-ci retrouvent les réflexes d’ostracisme acquis en famille ?
  • S’agissant des religions, la catholique qui a façonné le substrat moral de la majorité de nos concitoyens, même s’ils en récusent aujourd’hui les articles de foi, se dégage à peine d’une doctrine qui faisait de l’homosexuel un coupable et qui considère encore officiellement les relations homosexuelles comme de « graves dépravations » et les actes homosexuels comme « intrinsèquement désordonnés ». Les protestants sont, dit-on, plus ouverts mais une grande partie d’entre eux adhèrent à la condamnation de l’homosexualité chez les évangélistes.
    Quant au Coran, il considère catégoriquement l’homosexualité comme contraire à la volonté de Dieu.
  • Certes, la loi française a condamné l’homophobie, mais elle n’a pu atteindre des convictions personnelles qui se révèlent au grand jour lorsque le climat le tolère : propos de bistrot, réunions sportives, rencontres familiales… On se laisse alors aller à des sous-entendus, des plaisanteries, des suggestions mettant en cause la virilité des « pédés », avec la conviction que « ce n’est pas grave », que « c’est pour rire », sans se soucier des effets sur les jeunes qui peuvent écouter et sur les homosexuels eux-mêmes qui vont devoir « en rajouter » pour éviter d’être soupçonnés.
  • Dans un tel climat, comment s’étonner de la persistance du nombre des agressions homophobes recensées ? Des multiples lettres anonymes reçues par ce maire normand après que son adjoint eut dévoilé son homosexualité ? Du succès des « thérapies de conversion » qui tentent de changer l’orientation des jeunes homosexuels ? Des sombres statistiques faisant état d’une proportion de tentatives de suicide de 12,5 % chez les hommes homosexuels contre 2,8 % chez les hétérosexuels ? Des réactions hostiles des parents lorsqu’un enseignant, un éducateur, un coach sportif, s’affichent comme homosexuel ? etc.
  • Élevé dans cette atmosphèrele jeune qui se découvre différent aura rarement le réflexe
    de se confier à ses parents ou ses proches, de peur d’être mal jugé. Il cherchera au contraire à se dissimuler, attitude dangereuse qui le laissera seul dans cette phase délicate où il doit se construire. C’est alors que peut survenir le drame.

Dans la plupart des cas, personne ne peut être mis en cause nommément. Le coupable, c’est la société, c’est l’ambiance générale d’homophobie douce, issue du fonds des âges, qui refuse la différence, qui cherche le confort qu’assure la conformité au modèle courant, qui craint tout jugement de l’entourage pouvant conduire à soupçonner un manque de virilité, qui va finalement plaquer sur une personne différente une étiquette qui s’avèrera parfois assassine.

Alors, on s’interrogera

Que s’est-il passé ?
Qu’avons-nous fait ?
Qu’avons-nous manqué ? 
La réponse est que, dans notre société si perfectionnée, nous n’avons pas encore changé les règles de nos rapports avec les autres, qui suivent inconsciemment des normes de conformité. Or, le premier droit de l’homme, c’est d’être considéré tel qu’il est et non tel que nous pensons qu’il devrait être. Ce principe est à appliquer non seulement vis à vis des homos, des trans, des étrangers, etc., mais de tous les gens que nous côtoyons tout au long de l’existence et dans toutes les circonstances de notre vie.

Alors seulement, les Français considèreront
qu’être différent n’est plus une malédiction
et peut même être une chance.

Jean de savigny

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