Peut-être qu’en cette veille de Noël, les nouvelles décourageantes de guerre, de violence et de haine dominent ? Où s’arrêteront-elles ? Peut-être, le monde, filant apparemment droit dans le mur de ses dérèglements gravissimes, autant sociaux qu’écologiques, est-il source d’anxiété ? Comment agir quand toute action parait dérisoire ? Peut-être les impasses politiques et la montée de tous les périls nous placent dans une perspective sans issue ? Comment changer la donne et éviter le pire ?

Sans doute, l’histoire des humains parait-elle chaotique à nos yeux de courte vue ? Pour que le récit de Noël nous inspire des raisons d’espérer, pour discerner les signes des temps, surtout les positifs et les heureux, ne faut-il pas changer la focale de notre psychisme ? Ne devrions-nous pas nous rappeler que « le temps est supérieur à l’espace » comme dit François, c’est-à-dire que le processus compte plus que le résultat et que la vérité est un chemin sans fin ? Devant l’avenir bouché et l’impuissance, pensant particulièrement aux jeunes, ne devrions-nous pas sortir de l’espèce d’ébriété nous persuadant que le monde est néant au-delà de nos intérêts et de nos conforts ?

Esperance 2

Croyants ou pas, s’il y a bien quelque chose qui réunit les êtres humains de bonne volonté, c’est le combat pour la justice et l’espérance. Elle ne naît pas d’un acte de volonté ou d’une idéologie édifiante mais d’un retournement de la manière de considérer les choses : ne plus attendre que les autres ou les événements répondent à nos désirs propres. Notre « mission », à nous chrétiens et à Saint-Merry Hors-les-Murs, n’est-elle pas d’être présents au monde pour se laisser atteindre par ce qui bouleverse l’époque, discerner et partager son espérance en restant enracinés dans l’événement de Noël, « l’espérance contre toute espérance » (Rm 4,18) ?

Levinas a fondé sa réflexion sur les monstruosités du 20ème siècle et, dès 1935, il dénonçait l’idéologie de « l’être rivé » qui enferme l’individu dans le passé et les origines biologiques ou raciales. Il notait aussi que les philosophies traditionnelles de la liberté n’ont pas été capables de nous garantir contre le mal parce qu’elles étaient toutes des pensées du « pour soi », faisant à tout instant de chacun le centre du monde, même subrepticement.

Communauté Africa
Nicolas Henry – Cabane en plein vent – Expositions à Saint Merry 2011-2012

Cette analyse n’est-elle pas tout à fait d’actualité ? Il faut certes savoir qui on est, et ce qui compte pour soi, pour résister à l’indifférence morale et pour combattre le mal. Mais à condition, dit Levinas, de reconnaître l’illusion de ses besoins propres, de ne jamais croire qu’on pourra se sauver seul sans défendre la dignité de l’autre, et de restituer son privilège à « la vie intérieure », ce mot tenu pour si dérisoire qu’on a presque honte de le prononcer. Le seul recours, en ces temps où les valeurs d’humanité et de dignité paraissent perdues, est la conscience qui ressemble selon lui à une cabane ouverte : « la vraie vie intérieure n’est pas une pensée pieuse ou révolutionnaire qui nous vient dans un monde bien assis, mais l’obligation d’abriter l’humanité de l’homme dans la cabane ouverte à tous les vents de la conscience »[1]. Ne peut-on voir l’étable de Bethléem comme cette cabane ouverte ?

Emmanuel signifie « Dieu avec nous », pas « Dieu avec moi ». C’est seulement ensemble que nous pouvons construire une spiritualité dans un monde hostile au divin et au religieux. Un divin exclusif à ma petite personne n’a aucun sens. Hartmut Rosa défend l’idée au contraire que nous avons absolument besoin de religion pour échapper à la logique du combat continu avec soi, les autres et la nature[2]. La religion change un peu notre façon d’interagir avec le monde, elle nous met un peu plus en résonance avec l’altérité, c’est-à-dire en capacité de répondre « me voici » face à l’événement, du plus quotidien au plus global. Au-delà des dogmes et de la théologie, cela n’évoque-t-il  pas justement le divin qui se fait nouveau-né, frère et homme « habitant parmi nous », la mise en route de mages et des bergers, et même « le verbe qui se fait chair » ?

Jacques Debouverie

Creche Vitrail St Merry
Crèche Saint Merry

[1] Emmanuel Levinas, Sans nom, Noms propres, le livre de Poche, 1976.

[2] Hartmut Rosa, Pourquoi la démocratie a besoin de la religion, la découverte, 2023.

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Jacques Debouverie

Ingénieur-urbaniste de métier, conseil auprès des collectivités locales et formateur. Responsable associatif dans le domaine du droit au logement des jeunes. Participant de la communauté de Saint Merry depuis les années 80, en équipe à la Mission de France. Père de famille et diacre.
Parmi ses publications "Dieu vu du bas - lettres à des amis de tous bords", Editions Futurbain, 2020.

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