À l’occasion de la grande nuit de Noël, Jean-Claude Thomas poursuit sa méditation sur la veille et sur Dieu, un Dieu qui se révèle dans la faiblesse, en particulier dans celle de l’enfant de nos crèches… un Dieu révélé aussi par des témoins au goût d’universel
Ils se sont reconnus dans le crucifié
Je me souviens d’une rencontre dans la banlieue de Mexico, avec un prêtre de là-bas. Il était indien, comme la plupart des mexicains, cette majorité silencieuse qui, malgré l’exaltation de leur culture originelle dans les musées et les monuments du pays, n’ont que rarement droit à la parole. Et, cela ne s’invente pas, il s’appelait Jesus. Nous parlions des communautés chrétiennes d’Amérique Latine et de la piété populaire qui, à côté de la théologie de la libération, irrigue profondément et durablement ces communautés. Dans son église lumineuse, il y avait un grand crucifix de type espagnol, aux plaies ouvertes et sanglantes, se détachant sur le mur blanc du chœur. Il m’a dit, se tournant vers lui : « Mes aïeux ont été évangélisés à coup de sabre et de goupillons. Mais s’ils sont devenus réellement chrétiens et si, aujourd’hui encore, il y a cette foi vivante, c’est qu’ils se sont reconnus dans le crucifié ! »
Pour eux, et sans doute aussi pour nous, l’image du crucifié est le point de rencontre privilégié entre Celui qui vient vers l’homme et l’humanité en proie à la mort et à la violence. Certes, ce n’est qu’à travers la résurrection que cette rencontre nous devient perceptible et nous transforme. Mais rien ne peut éliminer le signe de cette rencontre en profondeur. Signe devenu discret ou symbolique, à la limite de l’abstraction, loin du dolorisme affiché d’autres époques, un dolorisme qui avait presque fait oublier à des générations antérieures (je pense à celle de mes grands-parents) que c’est la résurrection qui est au cœur de la foi chrétienne, et non l’attachement au Christ souffrant.

Huile sur toile

Un Noël d’hier et d’aujourd’hui
En ce temps de Noël, je pense à cet autre signe que nous devons, sous sa forme actuelle, à l’intuition géniale de François d’Assise : la crèche. Au-delà des récits évangéliques de Luc et de Matthieu, c’est en invitant des paysans de sa région à l’incarner eux-mêmes que François a créé et nous a transmis cette image de la venue de Dieu au cœur de la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus simple et d’essentiel. Nous sommes extrêmement nombreux certainement à avoir été touchés, atteints, transformés peut-être, par cette image-là. Crèche aux visages multiples, recréée dans chaque culture, façonnée dans tous les matériaux, habillée selon toutes les coutumes, entourée, comme dans les crèches provençales, par la multitude des santons qui illustrent tous les aspects de ce monde où naît le fils de Dieu.

Wikimedia commons
Mais j’avoue mon malaise aujourd’hui devant la manière dont la société de consommation a transformé la fête de Noël. L’échange des cadeaux, qui était initialement un écho du cadeau que le ciel nous fait et des offrandes des bergers, puis des mages, est devenu l’occasion de la grande fiesta du commerce. Le déluge de lumière et de décorations peine à trouver un sens, tant l’accessoire a pris le dessus. La crèche est devenue rare. Je sais bien que si la naissance du Christ est célébrée à cette date-là, c’est parce qu’on l’a fait coïncider avec le solstice d’hiver, la plus longue nuit de l’année, qui précède la « renaissance de la lumière ». Mais est-ce que cette invitation aux achats en tous genres et ces repas qui se veulent festifs ne masquent pas le signe qui est à l’origine de tout cela, au point de le rendre imperceptible aux yeux de ceux qui cherchent une lumière ?
Témoins de la proximité

Allant au-devant de ceux qui cherchent, de ceux qui guettent, Saint François d’Assise a fait partie de ceux qui, si j’ose m’exprimer ainsi, « ressemblent à Dieu », incarnent et révèlent sa proximité. Son témoignage, sa vie, à une étape charnière de l’histoire, font de lui, encore aujourd’hui, une sorte de contemporain. Son ouverture d’esprit prophétique, la justesse et la force de ses gestes, sa vitalité intérieure, son talent de poète, entrent en résonance avec les problèmes et les enjeux que nous connaissons.
Que serions-nous sans ceux qui, sur notre chemin ou à distance, nous ont fait percevoir, en les incarnant, tel ou tel des traits du visage invisible de Dieu. Qui nous a fait découvrir ce qu’est la tendresse ? Fait sentir ce qu’est un amour gratuit et inconditionnel ? Qui nous a montré où se niche la véritable liberté ? Qui a incarné dans sa chair, la possibilité du pardon ? Peut-être pourrions-nous nommer certains de ceux sans qui cela nous resterait étranger ou trop lointain pour qu’on y croie.
Certains diront : « Mais tout cela, ne l’avons-nous pas dans les Évangiles et dans le témoignage des apôtres ? Est-ce que cela ne suffit pas ? » Ma réponse est : « Non, pour que la foi demeure et soit possible, il faut, au fil des siècles, que cette incarnation se poursuive. La parole ne suffit pas à franchir l’abîme. Surtout quand l’abîme se creuse ! Pour que le veilleur voie un signe, encore faut-il que le signe soit là et que le regard ne s’égare sans rien discerner. Qu’est-ce qui nous permet de franchir la « béance » pour parler comme Lacan ? De jeter un pont par-dessus l’abîme ? De voir ce qui demeure à jamais invisible, de saisir quelque chose de ce qui demeure à jamais insaisissable ?
Comme l’écrit Saint Jean : « Dieu, personne ne l’a jamais vu. » Mais il ajoute : « Mais si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous » (Jean 4, 1). En essayant de traduire cela autrement, il me semble que les signes de la venue que nous pouvons entrevoir sont liés à ces relations vivantes où se concrétise ce dont parle Saint Jean, un amour empreint de gratuité et de liberté où transparaît ce qui est le propre de Dieu. La foi ne me paraît pas pure adhésion à ce qui demeure invisible sur la foi d’une parole invérifiable. Elle se nourrit d’une forme de réalité liée aux rencontres que nous pouvons faire, à des moments forts dont nous sommes témoins ou/et participants.


Pour les guetteurs que nous sommes, l’éclosion de liens de fraternité et de solidarité profondes, notamment après des temps d’affrontements et de conflits, est un des signes majeurs qui éveillent le regard et nous font reconnaître le souffle divin à l’œuvre. Et, à l’inverse de ceux qui privilégient la docilité religieuse et les appartenances proclamées, c’est la liberté véritable, l’audace créatrice, l’autonomie du cœur et de l’esprit qui sont les signes authentiques de ce souffle et de cette proximité.
Un certain Simon Mpeke
Je pense à un homme dont la rencontre et l’expérience m’ont beaucoup frappé. Il incarnait et exprimait d’une manière forte et originale la proximité de Dieu Cela se passe en un lieu, le Nord Cameroun, en Afrique subsaharienne, et à une époque, les années 60, qui peuvent paraître lointains, mais son témoignage a, comme celui de saint François, quelque chose d’universel. Simon Mpeke, que tout le monde là-bas appelle Baba Simon, avait quitté le Sud, où il était curé de paroisse, pour aller « évangéliser les païens » du Nord, les Kirdis (les hommes nus, comme les musulmans les appellent) qui vivent entre le Tchad et le Nigeria. Et là, surprise ! Alors qu’il débarque avec tout son attirail de missionnaire à l’occidentale, il découvre des hommes et des femmes qui croient en un Dieu unique et bon. Lui qui voulait en être le témoin découvre que Dieu est encore plus proche qu’il ne pensait. Il racontait : « Un an après mon arrivée, j’ai été tenté de repartir. Je me disais : « Je suis en train de perturber leur système d’union à Dieu. »
Que faire ? Il a choisi de rester, mais il a complètement changé son fusil d’épaule. Plutôt que d’enseigner, il a choisi d’écouter. Plutôt que de convertir, il a choisi de parcourir, jour après jour, les sentiers de ces montagnes à la rencontre des familles de paysans, partageant leur vie frugale, attentif et proche. Témoin aux pieds nus, il a créé des liens particulièrement fraternels avec ceux que l’on appelle là-bas « les grands prêtres », des paysans comme les autres, chargés d’accomplir le sacrifice rituel. Avec eux, il a cherché, au fil des années, où pouvait se faire la rencontre entre « leur sacrifice » et l’Évangile.

Pendant vingt-cinq ans, marcheur inlassable, il s’est immergé au milieu des différentes ethnies accrochées à leur terre et à leurs traditions. Pendant des années, il n’a baptisé personne, attendant de voir mûrir les fruits de ce nouveau dialogue. Cette « Bonne nouvelle » en quoi était-elle bonne et nouvelle pour eux, que contenait-elle de neuf et de bon, en quoi était-elle porteuse de vie, de sens et d’avenir pour affronter un monde en train de changer ? Il avait une conviction qu’il exprimait avec des mots tout simples : « Jésus-Christ, c’est l’Homme, c’est l’homme debout ! »
Avec ceux qu’il a mis en route, qui se sont impliqués dans cette aventure, qui l’ont accompagnée et en ont beaucoup reçu, nous avons vu fleurir ce qu’il appelait « les réussites de Dieu » : une liberté nouvelle, inconnue jusque-là ; une capacité créatrice et une manière neuve d’aller vers l’avenir ; une place nouvelle pour les jeunes et les femmes ; un souffle de réconciliation entre des ethnies habituées à s’affronter (Tokombéré signifie le lieu du combat). Au point que Tokombéré est devenu un des pôles les plus vivants du Cameroun.
Témoin d’une proximité qu’il a reçue autant qu’il en a témoigné, il était porteur d’une perception qu’il exprimait ainsi ; « Dieu est Vie. Agir, c’est vivre. J’agis, donc je vis. Dieu vit donc. Il agit en nous et tout vit en Lui. Personne ne peut vivre sans vivre en Dieu. Donc nous vivons nécessairement de Dieu et en Dieu. Tout l’univers est foyer de Dieu. Pour se mettre en présence de Dieu, point n’est besoin de se Le figurer ailleurs qu’en nous…
Croire, c’est prendre conscience de la Vie en Dieu… » Certains là-bas l’appelaient, en langue locale « Chichichiya Boulom », c’est-à-dire « Celui dont la silhouette abrite Dieu ».
Même si notre perception n’est pas identique à la sienne, peut-être pourrions-nous joindre le santon « Baba Simon » à notre crèche de Noël ?




