Au château de Villers-Cotterêts, érigé par François 1er au début du XVIe siècle, nous découvrons la cour du Jeu de Paume. Cette cour est couverte d’une grande verrière décorée d’un ciel lexical : ce sont des rangées de mots suspendus, dorés, en majuscules. Ces mots importés reflètent la mosaïque cosmopolite de la langue française qui s’étend sur cinq continents. La cohabitation avec d’autres cultures l’a métissée de différents mots, tournures et accents.  Le français est une langue issue du latin, à base celtique, nourrie par les langues germaniques et puisant dans les langues du monde. Composite et vivante, elle a dû se réinventer grâce à la dynamique des influences, lors des conquêtes et de la colonisation, et ultérieurement dans le contexte de la mondialisation. Parmi les mots suspendus, j’ai remarqué : sempergier : se prendre le pied dans une pierre. La drache : pluie violente. Chercher la baratte : céder, abandonner. Un ziboulateur (au Congo) : décapsuleur. 

Ciel lexical de la Cité internationale de la Langue Française – Villers-Cotterêts – Photo J2M


Selon Victor Hugo (1802-1885), « une langue ne se fixe pas. L’esprit humain est toujours en marche, ou si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui. »

Un certain nombre d’étrangers ont écrit directement en français, notamment :

  • Léopold Senghor (1906-2001) poète sénégalais né à Dakar, fut président du Sénégal et le premier africain à avoir siégé à l’Académie Française, créée par la Cardinal Richelieu en 1635. La francophonie représente 50 % de la superficie de l’Afrique. « La francophonie est cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre »
  • Jorge Semprun, espagnol 1923-2011, écrivain, scénariste et homme politique brillant, avait fui la guerre d’Espagne avec sa famille pour s’exiler en France en 1937. « Le français m’aide à maitriser mon espagnol. Nous avions la passion que peuvent avoir les étrangers pour la langue française quand celle-ci devient une conquête spirituelle ».
  • François Cheng, chinois né en 1929, est arrivé en France tout jeune-homme. Naturalisé français et académicien depuis 2002. Écrivain, poète et calligraphe. « La langue française a joué un rôle fondamental dans mon destin… j’ai vu se produire en moi une profonde transformation de l’esprit. »
  • Emil Cioran, 1911-1995, écrivain roumain, publia son premier livre en français. Pour éviter la folie, il rompt avec ses souvenirs et avec lui-même. « La langue française m’a apaisé comme une camisole de force calme un fou » L’adoption d’une langue s’avéra thérapeutique.

Il suffit d’avoir vécu plusieurs années à l’étranger pour ressentir cette catharsis révélatrice.

Alain Rey, notre regretté linguiste savant, 1928-2020, fait partie des réformateurs ouverts de la langue française. Paul Robert l’avait chargé d’élaborer plusieurs dictionnaires. Il sait que la langue évolue par l’usage et n’hésite pas à introduire de nouveaux mots : des néologismes. Ces derniers nous parviennent par internet, les médias, les réseaux sociaux, le sport, la recherche et autres domaines qui baignent dans la mondialisation. Il faut remarquer que l’anglais est d’origine latine à un tiers et demi. Par conséquent, les conservateurs qui s’insurgent contre l’invasion des mots anglo-saxons pourraient considérer ce facteur non négligeable. La loi Toubon de 1994 qui voulait imposer le français in extenso de manière trop puriste comme langue du travail, de l’enseignement, des échanges et des services publics se solda par un combat d’arrière garde. Actuellement les nombreux emprunts imbibent notre langue plus que jamais, vu les échanges planétaires.

Néanmoins nous manquons de vigilance dans les erreurs de traduction en calquant le franglais dans notre jolie langue. En anglais « volonteer » signifie bénévole, et l’on déclare en français « volontaire ». En écoutant la radio, nous entendons très souvent « secrétaire d’état » qui ne signifie pas la même chose en français, car en anglais américain il s’agit du « ministre des affaires étrangères ». Quant au terme « activist » francisé, il signifie en réalité « militant ». Mais « google traduction » ne fera pas la nuance. Le BA ba de l’intelligence artificielle se contente de transcription phonétique dans les comptes-rendus médicaux dictés à l’ordinateur. Ils sont truffés de fautes, avant la correction, bien que l’on comprenne par induction les morceaux du puzzle, vu le jargon médical.

Nuage de mots « franglais »

Nous élaborons la langue au gré de nos aspirations, nos lectures et nos « hobbies », me voilà prise au piège inconsciemment ! Lors des webinaires, ou visio-conférences, nous ne faisons pas attention aux « fake news », ni au « black friday » et ce dernier n’a rien à voir avec le vendredi saint ! Pourrai-je regarder le scoop en replay ? Il faut que je parte « ASAP : as soon as possible. » L’enjeu du leadership va impacter la pub. Il faudrait que les adolescents se méfient de l’addiction au « scrolling compulsif » ! Scrolling : déroulement, ou technique d’animation consistant à faire défiler/dérouler des jeux vidéo. La startup des camping-cars va-t-elle fonctionner ? Il vaudrait mieux éviter les « clash » avec les voisins bruyants. Comment franciser le pluriel anglais de « clashes » ? Sommes-nous modernes ou bien « has been » ? (démodé). Je n’ai pas envoyé de sms (short message service) au book club. Possiblement (« possibly » en anglais), le cameraman se servirait du travelling en zoom afin d’avoir un bon close-up dans mon show room (un gros plan dans une salle d’exposition).  Il faudrait recruter une « communication executive » (cadre en communication) pour fixer des « happy hours » et voir le Netflix en multiplay (multi-vision). Et le phénomène de « selfie » n’a pas d’équivalent dans le passé. « Voudriez-vous regarder une intervention videomapping ? (Projection d’une œuvre d’art numérique sur le net).

N’oublions pas « Save the date » (réserver) si vous désirez visiter Villers-Cotterêts, car vraiment cela vaut la peine, c’est un « must » !!!

Selon Alexandre Dumas, 1802-1870, qui naquit en ce lieu illustre dénommé Villers-Cotterêts, « l’anglais n’est que du français mal prononcé ». Notre regrettée académicienne, Jacqueline de Romilly, philologue et professeur (1913-2010), nous déclare dans une vidéo avec des yeux bleu rayonnants et malicieux que « indépendamment de toute fierté nationale, l’on ne comprend pas tout ! »

Elizabeth D. avril 2026

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