Et si les premiers chapitres de la Genèse nous parlaient, à leur façon, des enjeux d’aujourd’hui ? Jean Claude Thomas nous invite à une relecture de ces textes qui, de façon surprenante, rejoignent notre histoire actuelle et mettent en lumière ce qui est structurant pour notre humanité.
Serait-il abusif de voir dans les premiers chapitres de la Genèse et le récit de la tentation une sorte de parabole de ce qui nous arrive aujourd’hui ? Ce n’est plus le serpent qui parle, mais n’est-ce pas cette voix impersonnelle qui, au cœur de la société de consommation invite chacun à cueillir le fruit du bonheur en ayant toujours plus, au lieu d’accepter la limite et le manque, et donc une frustration. Cette voix qui fait croire à beaucoup que l’acceptation d’une autorité quelconque est finalement contraire à la liberté de chacun ? Et n’est-ce pas cette forme de toute-puissance et d’appétit sans limite qui se révèle destructrice et mortifère pour la planète et potentiellement pour l’humanité elle-même, sans parler de la violence des conflits qu’elle engendre ?
Une actualité surprenante

En cet été caniculaire où notre humanité, dédaigneuse des lois de la nature, a dépassé depuis le 30 juillet le seuil des ressources naturelles de l’année, en cet été où les conséquences du réchauffement climatique – où l’humanité a une grande part – sont de plus en plus visibles, notamment à travers des incendies de forêt hors normes, je relis un petit livre passionnant dont le titre peut surprendre :« Des lois pour être humain ». Y dialoguent un psychanalyste de renom, Jean Pierre Lebrun, et un bibliste reconnu, André Wenin, professeur à Louvain. Ils se lancent ensemble dans une lecture de ces premiers chapitres de la Genèse, en mettant en lumière ce que ces textes portent en eux de structurant en terme d’humanité. L’un est intéressé par la capacité des textes fondateurs de notre culture à dire la spécificité de l’humus humain. L’autre est convaincu que la psychanalyse développe une approche de l’être humain qui n’est pas étrangère aux textes qu’il travaille. Deux lectures croisées, souvent convergentes, menées par chacun avec les instruments d’interprétation propres à sa discipline.
Au fil de leur dialogue et d’un décryptage qui se fait dans le plus grand respect du texte, la compréhension s’élargit et rentre en résonance avec l’expérience qui est la nôtre : ce récit venu du passé se révèle étonnamment actuel.
Une lecture renouvelée
Le premier intérêt de ce dialogue est d’inviter à dépasser radicalement la lecture réductrice et caricaturale de ces textes présente dans la culture populaire : la « faute originelle » contractée par l’humanité au Jardin d’Éden où nos « premiers parents » ont, comme on dit, « croqué la pomme », avec, comme conséquence, de se faire chasser du paradis et de devoir gagner leur pain à la sueur de leur front, avant que la mort ne les rattrape. Et, pour les femmes, les souffrances de l’enfantement. Sans parler d’un partage des responsabilités où la femme, Eve en l’occurrence, porte le chapeau pour avoir écouté le serpent et tendu la pomme à son mari.

Un peu caricatural comme présentation ? Sans doute, mais n’est-ce pas ce qui traîne encore aujourd’hui dans la tête de beaucoup, croyants ou non ? Et mes souvenirs d’enfance, moi qui suis né dans une famille catholique, en sont imprégnés. Je me souviens qu’à l’époque le baptême était essentiellement compris comme ce qui efface ce « péché originel ». Avec le problème des enfants morts sans baptême et l’évocation mystérieuse des « limbes ».
Certes beaucoup d’eau a passé sous les ponts. Le Concile Vatican II a largement changé la donne, au moins dans l’Église. Plus aucun théologien sérieux n’oserait donner l’image d’un Dieu qui piège et qui condamne, vouant en quelque sorte l’humanité à une éternelle malédiction et maniant en priorité la menace de l’enfer. Il n’en reste pas moins que des interprétations trop limitées masquent à beaucoup l’extrême profondeur et même la brûlante actualité dont ces récits sont porteurs.
Une loi pour la vie
Ainsi les auteurs soulignent que dès qu’il est question de la création de l’humain, la loi est présente. Non sous forme de contrainte mais, d’abord, dans le premier chapitre de la Genèse, sous forme d’injonction à vivre et à croître : « Fructifiez et multipliez, emplissez la terre… (verset 28) et, dans le deuxième chapitre, avec le fameux précepte : « De tous les arbres du jardin, manger tu mangeras… », assorti d’une limite : « mais de l’arbre de connaître bien et mal tu n’en mangeras pas, car au jour où tu en mangeras, mourir tu mourras (2, 16-17). » Une limite, pourquoi ? André Wenin note : « La fin de cette phrase fait de cette loi une parole qui protège la vie en imposant une limite … Ce à quoi Dieu invite l’être humain, c’est à vivre. Et déployer cette vie, c’est jouir de tout ce qu’elle peut donner, et en même temps accepter un manque, consentir à une perte irréparable… On a répété que Dieu interdit la connaissance, l’autonomie, la possibilité de distinguer bien et mal etc…Mais en fait, dans la logique du récit, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Quand Dieu donne cette loi, … la seule chose qu’il dit c’est que de cette Loi, de l’acceptation de la limite qu’elle pose, dépendent la vie et la mort » (p.31-32). Quant à connaître bien et mal, « cette première parole divine » dit qu’au fond, le bien et le mal ne sont pas objet d’un savoir que l’on pourrait posséder, que l’on pourrait détenir… La limite vient mettre une barrière devant le « prendre tout », le « savoir tout » (p.33-34)

Une inversion
Mais cette loi, comme toute parole, va se révéler manipulable. Manipulable de la part du serpent, on nous dit qu’il est « astucieux ». Dans son dialogue avec la femme, il reprend la loi donnée par Dieu, mais « il la présente d’une manière qui la fait percevoir comme perverse en s’adressant à la femme : « Ainsi Élohim a dit : Vous ne mangerez pas tous les arbres du jardin … ». Il en fait la Loi de quelqu’un qui ne veut pas que l’on mange, donc que l’on vive, et qui en plus, menace de mort…Délibérément « Il oublie.la première partie de le Loi qui offre tous les arbres à la jouissance de l’homme… et il réduit la Loi à son seul aspect négatif, il présente … Dieu comme un être frustrant qui interdit de manger, donc de vivre. Lorsqu‘elle réagit, la femme est déjà prise dans la logique du serpent : « Du fruit des arbres du jardin nous mangeons, mais de l’arbre qui est au milieu du jardin, Élohim a dit « vous n’en mangerez pas… ». Le don est devenu quelque chose qui va de soi, quant à Dieu il intervient seulement pour interdire ». La femme captivée par ce que lui raconte le serpent, ne perçoit plus que la loi est là pour structurer le désir en lui donnant des limites, il lui semble qu’« elle n’est que frustration, obstacle à la jouissance » (p.46). La femme, et l’homme qui, à son tour, croque dans ce fruit « bon à manger et désirable pour les yeux, privilégient cette jouissance et prennent leur distance par rapport à cette loi. Ils n’écoutent plus résonner cette parole divine faite pour guider l’humain vers la liberté véritable, où l’interdit marque une limite et l’acceptation d’un manque, à l’inverse d’une volonté de toute puissance et d’une prétention à tout savoir qui engendrent la violence.
Pris dans la logique du serpent, ils vivent la transgression « comme un acte libérateur qui permet de se défaire de la Loi et de se débarrasser de ce Dieu qui ne veut pas qu’ils soient comme Lui », comme le serpent l’a fait miroiter en disant « le jour où vous en mangerez, vous serez comme des Élohim, connaissant le bien et le mal » (p.47)
Le glébeux
« Vous serez comme des Élohim ». Au début de ce chapitre 3 de la Genèse, il n’est question que de la femme. Et on a tiré tant de conséquences abusives du fait qu’elle est la première à rentrer en scène ! Et c’est totalement erroné, car c’est bien des deux qu’il s’agit, homme et femme, « glébeux » l’un et l’autre, pour parler comme André Chouraqui, cette humanité en genèse qui tâtonne et risque de passer à côté de ce que Dieu leur propose. Le serpent se met en travers (on peut se souvenir que « diable » veut dire « celui qui se jette en travers ») et « empêche que des dynamiques d’alliance se mettent en place. »
Et l’on voit bien que dans ce que les auteurs appellent une « inversion serpentesque » est présente une triple tentation : toute puissance, avoir tout, et ne rien écouter car l’on croit tout savoir. Triple tentation qu’on retrouvera dans les tentations du Christ au désert. « Cela me fait penser, dit André Wenin, à ce qu’on lit dans l’Évangile de Matthieu au début du chapitre 4. Jésus a jeûné quarante jours dans le désert. Il a faim. Alors survient le diable tentateur. Sa première parole est celle-ci : « Ordonne que ces pierres deviennent du pain ». … On pourrait le traduire comme ceci : « Que ton désir soit ta loi. Que ta jouissance (manger) te dicte ta loi ». Et que fait Jésus ? Il renvoie à une autre loi : « Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra… » pour dire que ce qui constitue le vivre humain, ce n’est pas de laisser la jouissance devenir la Loi, c’est se référer à une Loi commune, fondée dans un ailleurs qui échappe à tout le monde » (p.49). En termes moins analytiques, on pourrait dire que Jésus fait cette triple réponse : Écoute de la Parole et acceptation du manque, au lieu de la mainmise et de la possession. Refus de la toute-puissance et de la possession. Acceptation de la limite.

Le « glébeux » homme et femme, fait un autre choix. Mais il est notable qu’a ce propos, ce récit des origines ne parle pas de « péché ». Le mot « péché » (hatta en hébreu), n’apparaît qu’au chapitre 4 du livre de la Genèse, à propos du meurtre d’Abel par Caïn. Que signifie-t-il d’ailleurs ce mot qui s’est chargé au fil du temps d’un poids si lourd ? Tous les mots hébreux ont d’abord un sens concret : hatta signifie « manquer la cible ». Et il a pris le sens de ne pas se conformer aux commandements et aux attentes de Dieu, donc de désobéir ou de se rebeller. Mais dans la tradition juive, il n’est pas question d’une souillure originelle devenue héréditaire, plutôt d’une bifurcation qui fait entrer l’humain, homme et femme, dans le concret de l’histoire, avec la présence de la mort et de la souffrance.
Et aujourd’hui ?
Par rapport à une lecture qui survolerait ces textes sans s’attacher aux détails, au profit d’une précompréhension qui semble aller de soi, ce décryptage est plein d’intérêt. Il montre combien il est légitime de mettre ce récit initial tellement ressassé en rapport avec ce qui nous arrive aujourd’hui. Oui ; il y a quelque chose de « serpentesque », comme ils le disent ; dans cette voix impersonnelle qui, au cœur de la société de consommation invite chacun à cueillir le fruit du bonheur en ayant toujours plus, au lieu d’accepter la limite et le manque, et donc une frustration. Cette voix qui fait croire à beaucoup que l’acceptation d’une autorité quelconque est finalement contraire à la liberté de chacun ? Et n’est-ce pas cette forme de toute-puissance et d’appétit sans limite qui se révèle destructrice et mortifère pour la planète et potentiellement pour l’humanité elle-même, sans parler de la violence des conflits qu’elle engendre ?

De son point de vue de psychanalyste, Jean Pierre Lebrun déclare : « Je trouve votre lecture de ce texte d’une brûlante actualité…Une des caractéristiques d’aujourd’hui consiste en ce que, profitant de la disparition de la figure de Dieu, la modernité permet… de dénier toute valeur à l’interdit fondateur… et à quiconque pose un tel interdit… Mais une fois que ce comportement se généralise, on voit la difficulté d’encore trouver une issue heureuse » (p.48) Ainsi, en notre XXI° siècle où, depuis Darwin, une autre histoire des origines de l’humanité s’est imposée et ne cesse de se préciser, où beaucoup se contentent d’expédier les récits bibliques aux oubliettes, une lecture renouvelée comme celle-là se révèle plus qu’intéressante. Si leur côté mythique n’est plus à démontrer, beaucoup découvrent ou redécouvrent qu’ils sont porteurs de sens, porteurs d’un plus de compréhension de notre histoire commune, et des enjeux qui sont les nôtres. Ce qui est étonnant avec ces textes, c’est que plus on les travaille, plus on les décape en se libérant des interprétations toutes faites, plus leur pertinence se révèle. Comme si cette Parole, souvent mal comprise et sujette aux caricatures, portait en elle un trésor. Comme aimait le dire Joseph Moingt : « Dieu nous précède en humanité ». Cette Parole vaut le coup d’être écoutée. Elle nous aide à comprendre quelque chose à la présence du mal dans l’histoire de l’humanité, son lien avec la liberté et la responsabilité humaine.




