C

Croyant et gauchiste, c’est compatible

Renaud, 52 ans, père de deux enfants, est un militant politique d’extrême gauche, agnostique. Il a pourtant participé au Festival des Poussières en août 2026. Une rencontre inattendue.

Renaud a 8 ans lorsque quelqu’un lui pose une question incongrue : – tu es de droite ou de gauche ? C’était l’époque des débats sur la peine de mort, abolie en 1981 par la loi portée par Robert Badinter, ministre de la justice. Il répond : « je suis de gauche et je sais pourquoi. »
C’était parti pour durer.

Un militant qui cherche sa place

Décembre 1987, c’est le début de la première intifada en territoires palestiniens. Renaud a 13 ans et cette fois aussi, il sait de quel côté il est. Collégien, il écoute “Radio libertaire“ et fréquente la librairie du monde libertaire. Arrivé au lycée, il vit la chute du mur de Berlin en novembre 1989 et l’effondrement du communisme tel qu’il était alors. Dans un environnement où la majorité des gens voient l’économie de marché comme un progrès, il choisit d’entrer à Lutte Ouvrière, le parti trotskiste bien implanté dans les milieux populaires, dont Arlette Laguiller est la figure emblématique et la porte-parole. Formations conséquentes, discussions sur les moyens de changer la société… Pourtant Renaud se souvient : « pas moyen de s’éclater ! Pas de cheveux longs, pas de jeans troués… Il fallait être trop sérieux. Puis j’ai découvert le parti mal à l’aise face à l’homosexualité. Je me suis trouvé en grave désaccord lors de l’affaire du foulard à la rentrée scolaire 1989 lorsque trois collégiennes du collège Gabriel-Havez de Creil ont été exclues pour avoir refusé de retirer leur foulard en classe. Enfin, en 1992, au moment du référendum sur le traité de Maastricht, alors que toute la gauche appelait à voter non (à l’exception du Parti socialiste), Lutte ouvrière prônait l’abstention. J’ai rompu avec Lutte Ouvrière. » Renaud rejoint alors les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR), l’organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), qui présentera Olivier Besancenot aux élections présidentielles de 2002 et 2007, avant de se dissoudre pour fonder le Nouveau Parti Anticapitaliste.

Objecteur de conscience, un engagement à vie

Renaud rencontré au Festival des Poussières 2026 – Photo Joëlle Chabert

1998 Renaud est étudiant en histoire. Vient le temps de son service militaire. (Officiellement suspendu par la loi d’octobre 1997, le service militaire n’a pris fin qu’en 2001.) Il décide d’être objecteur de conscience et doit trouver très vite une structure d’accueil. « J’avais vécu tout le mouvement des “sans-papiers“ en 1996. Plus de 200 étrangers en situation irrégulière à cause des difficultés de renouvellement de titres de séjour, risquaient d’être chassés de France. Ils investissent l’église Saint-Ambroise (11ème), occupé différents locaux (Cartoucherie de Vincennes, hangars désaffectés de la SNCF…) et finissent, en juin, à l’église Saint-Bernard (18 ème), autorisés à y demeurer par le curé Henri Coindé. J’étais dans l’église le 23 août 1996 quand gardes mobiles, policiers et CRS, ont enfoncé la porte à coups de bélier à 7h30 et évacué les occupants pour les placer en centre de rétention à Vincennes. Pendant cette occupation, j’ai rencontré Espoir Goutte d’Or, EGO, une association de quartier située en face de l’église, qui s’occupait de la réduction des risques des usagers de drogue. Nous avons parlé et leur engagement m’a bien plu. Mais EGO ne prenait pas d’objecteur de conscience. Sur les conseils d’un ami, je me suis tourné vers AIDES, association de lutte contre le Sida, pour y faire mon service. Entré comme objecteur de conscience en 1998, j’y suis encore comme salarié. »

Alors assistant du cadre responsable des formations, Renaud s’est, en sus de ses heures d’objecteur, impliqué dans une maraude. Ce service entrait en résonance avec ses engagements politiques, il se sentait bien dans ce travail concret et utile auprès de gens auxquels il apportait des seringues propres pour éviter la transmission du VIH. « Il n’y avait pas de jugement, pas d’objectif d’arrêt de consommation. Le but était de stopper la contamination par le sida qui se transmettait par les seringues. C’était un contraste avec les lois répressives du gouvernement qui contraignaient les toxicomanes à stopper la drogue et voulaient libérer ces gens malgré eux. Je rencontrais un public que je ne connaissais pas et que je n’aurais jamais connu. Je me sentais privilégié. De la génération qui a suivie l’hécatombe des séropositifs, j’éprouvais comme une fascination pour ces hommes qui avaient osé franchir le pas, osé la drogue alors qu’ils en connaissaient les conséquences. J’étais fier d’être accepté par eux. Et, ébahi d’être payé pour ça. » Renaud dit avoir appris là le non-jugement, l’écoute et, ainsi, avoir “humanisé“ ses grandes idées politiques, avoir donné de la profondeur à sa militance.

Au Festival des Poussières 

Renaud au Festival des Poussières 2026
Photo Laleh Joncheray

Selon Renaud, il y a un lien entre la drogue et la religion. Ne dit-on pas : – la religion est l’opium du peuple ? On peut être sous l’emprise de la religion comme un toxicomane est sous l’emprise de la drogue. En religion comme en drogue, il y a le permis et l’interdit. Il ajoute : « Je suis allé au Festival des Poussières avec un ami prêtre que j’ai connu en 1998, quand il était au séminaire, James. Depuis, nous menons une conversation continue. Je ne suis donc pas étranger au “religieux“. Au fil des années l’obsession antimusulmane, la violence contre une croyance m’a touché et je me sens concerné. Comme militant d’extrême gauche, j’ai découvert que le marxisme a un rapport aux livres fondateurs quasi sacré. Les militants marxistes ressemblent aux théologiens qui vont chercher dans les textes anciens quelque chose pour aujourd’hui. Et puis, depuis quelque temps, je me plonge dans des livres de vulgarisation scientifique sur la relativité, les particules élémentaires, la physique quantique. J’ai envie de comprendre comment est fait le monde. Les questionnements scientifiques et religieux sont très proches. Il y a en moi une religiosité cosmique : je suis émerveillé qu’il y ait quelque chose plutôt que rien. Je crois que le cosmos a une cohérence, qu’il y a une certaine unité : on retrouve les mêmes éléments partout, combinés différemment. Or, une phrase marxiste dit : l’existence détermine la conscience. Je l’applique au cosmos : le cosmos existe donc il a une conscience. Alors, on me traite de croyant ! Et c’est vrai, dire cela est un acte de foi, on ne peut pas le démontrer. Croire en l’égalité entre humains est un acte de foi comme croire en Jésus Christ ressuscité. Tout le monde pose des actes de foi, on ne peut pas se contenter de convictions forgées par la raison. Je le vois aussi, la religion a toujours été présente dans l’histoire humaine ; la volonté de connaissance est indissociable du sentiment religieux : il y a des choses qui nous dépassent, nous transcendent et qui méritent d’être respectées. Et puis, depuis une dizaine d’années, je découvre Jaurès. Lénine disait : – méfiez-vous de Jaurès, il est trop intelligent ! Je découvre un homme extraordinaire et très croyant. Il a un idéal de justice qui nous dépasse, lié, pour lui, à Dieu. Or tous les militants de son époque étaient anti religieux et affirmaient qu’une fois le socialisme installé, les religions seraient inutiles. Jaurès corrigeait : on aura la vraie religion. Alors je me dis que je suis plus proche de Dieu quand je me bats pour la justice que le type qui va faire des génuflexions à l’église. Donc je m’autorise à me défaire de mes préjugés contre les croyances religieuses. » Enfin, la parution du mensuel Le Cri, a secoué Renaud qui y voit un vrai journal de gauche en même temps que chrétien. Il est satisfait qu’une voix chrétienne de gauche, militante, revendiquant une émancipation sociale, se rende visible et s’assume.

Si être chrétien, c’est se battre pour la justice…

Pour Renaud, le Festival des Poussières a été un stimulant. « Quand j’y pense : Jésus est un raté, il a fini crucifié, son Évangile a été récupéré par un appareil clérical qui est du côté du pouvoir. Or 2000 ans plus tard, la foi chrétienne existe encore. C’est incroyable ! Jésus dit : je suis fils de Dieu, Dieu incarné. La preuve ? Je lave les pieds, je dis que les petits sont les grands. C’est invraisemblable ! Et, 2000 ans plus tard, il y a des gens qui affirment : c’est ça l’essentiel ! C’est loufoque mais ça a du sens, ça donne envie d’y croire.  Alors, au festival, je me suis autorisé quelque chose d’absolument inédit dans mon parcours personnel : participer à des moments de prière collective, eucharistie catholique et culte œcuménique. J’ai senti que je pouvais laisser tomber mes barrières sans danger. Le Festival des Poussières est un lieu où on peut être à la fois gauchiste, homosexuel, croyant, fêtard, zadiste, révolutionnaire, trans… tout est compatible. C’est très fort, puissant. Aux Poussières, j’ai ressenti qu’on peut être chrétien à 100% et de gauche à 100% sans que ce soit un problème. J’ai rencontré une communauté de croyants révolutionnaires sans que ce soit une contradiction. J’ai côtoyé des personnes LGBTQIA+ et chrétiennes qui s’y sentaient bien, en entente avec elles-mêmes. J’ai écouté des gens qui travaillent à une théologie politique. J’ai entendu des chrétiens qui pensent que leur devoir de croyants est de se battre contre les discriminations. On est loin de la religiosité du dimanche ! » Et Renaud en rajoute : « il manque un morceau à la vraie gauche, si elle n’a pas le courant chrétien avec elle. Il y a toujours des chrétiens dans les luttes : à la révolution de 1789, pour la décolonisation, dans la Résistance, dans les syndicats, dans l’écologie, même dans l’émancipation sexuelle et les droits des femmes. Les latino-américains se sont construits politiquement avec la théologie de la libération. Aujourd’hui, pour éviter une catastrophe fasciste, la gauche doit compter avec les chrétiens en lutte pour l’émancipation. D’ailleurs la gauche radicale d’aujourd’hui est prête pour laisser une place à la gauche chrétienne sans à priori. Des groupes comme Anastasis, Lutte et contemplation, n’ont pas à se justifier pour être accueilli dans les mouvements de gauche. Et quand je dis chrétiens, je devrais dire croyants, qu’ils soient juifs, chrétiens ou musulmans, tous les croyants qui se battent pour changer la société. »

Renaud – Festival des Poussières 2026 – Photo J. Chabert
CategoriesTémoignages
Joëlle Chabert

Joëlle Choisnard Chabert, géographe et journaliste retraitée. Autrice d’ouvrages pour adultes et pour enfants édités chez Bayard France et Canada, Salvator, Albin Michel. Thèmes : société, christianisme, vieillissement.

Laisser un commentaire (il apparaitra ici après modération)

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.