Au centre de plusieurs polémiques depuis quelques semaines, le Canon français est cette entreprise qui, à partir de 2021, organisa des banquets destinés à « célébrer le terroir et le patrimoine français » à coups de réunions de plusieurs centaines, voire de milliers de personnes qui viennent déguster force nourriture carnée, du cochon de préférence, accompagnée de moult bouteilles de rouge. Et pourquoi pas ? À ceci près que ces réunions se sont trouvées émaillées de ce que les initiateurs nomment pudiquement des dérapages incontrôlés, minoritaires et extérieurs (chants d’extrême-droite, saluts équivoques, violentes paroles d’exclusion) tout en soulignant que la charte du Canon stipule que « les propos racistes et insignes politiques sont prohibés durant les banquets ». À cela s’ajoute l’entrée de Pierre-Edouard Stérin, milliardaire français ultra-conservateur vivant en Belgique, dans le capital du Canon. Dès lors, la tenue de ces assemblées est considérée par nombre de citoyens et dans le contexte actuel comme l’un des moyens de la guerre culturelle qu’ont décidé de livrer quelques magnats de la presse ou de l’édition en prélude à la présidentielle de 2027.

Holzapfel, Un banquet réformiste, 1845-47, Musée Carnavalet

Ceci étant, et l’Histoire aidant, il n’est pas étonnant que ces banquets puissent être politiquement instrumentalisés dans la mesure où ce genre de rassemblements a toujours constitué, au moins depuis 1789 en France, un facteur de contestation du pouvoir jusqu’à s’instituer jadis comme une mise en avant de la défense de la République et de ses principes démocratiques. Les premiers eurent lieu au lendemain de la Fête de la Fédération (juillet 1790) afin de souligner l’égalité de tous les participants alors que le droit de vote était censitaire. Il y eut ensuite, en messidor an II (juillet 1794), soit juste avant le tournant de thermidor et l’exécution de Robespierre, une vague éphémère de « repas fraternels » dans les rues de Paris réunissant les habitants des immeubles. Ces réunions devenant une sorte « d’expression collective par défaut » (Vincent Denis) contre le gouvernement au moment où les participants étaient privés d’assemblées citoyennes et que la constitution de l’an II était suspendue.

Mais les banquets les plus célèbres furent ceux qui se tinrent contre le régime de Louis-Philippe et son refus de modifier, en 1847, la loi électorale (abaissement du cens, élargissement de l’assiette sociale, interdiction des cumuls), le tout dans un contexte de crise économique et sociale mais aussi  de scandales touchant le haut personnel politique. Cette idée de rassembler des gens dans toute la France autour d’un repas afin de le transformer en instrument de contestation, soufflée aux Français par deux Anglais (Richard Cobden et John Bowring) fut mise en œuvre par le républicain modéré Louis-Antoine Pagnerre (1805-1854) qui en appela avec succès au soutien de la presse libérale. Le premier banquet eut lieu le 9 juillet 1847 dans le quartier du Château-Rouge à Paris et réunit plus d’un millier de personnes. Forts de ce premier succès, les initiateurs en tinrent d’autres (environ soixante-dix) dans de nombreuses villes du royaume, grandes (Rouen, Lille, Dijon, Amiens) et petites (Compiègne, Châteaudun) durant le restant de l’année alors que les discours prononcés à cette occasion se radicalisaient de plus en plus et que des toasts étaient alors portés au suffrage universel (Lille) ou « à l’abolition de la misère par le travail » (Valenciennes). À plusieurs reprises, Alphonse de Lamartine ou Louis Blanc s’y firent remarquer par leurs prises de parole.

Eau forte, anonyme, après 1791, Musée Carnavalet

Même si le gouvernement de Guizot se déclarait peu inquiet par la menace en jouant sur les divisions apparentes des acteurs, il interdit le dernier banquet, prévu le 22 février 1848 dans la capitale. Cette décision fut importante dans le déclenchement de la révolution (22 au 25 février) suivi de la fuite de Louis-Philippe et de la fin de la monarchie de Juillet et ouvrant à la proclamation de la Seconde République. Et c’est bien cette campagne des banquets qui servit de modèle à l’opposition au tsar Nicolas II en 1904, favorisant à son tour  la révolution de juin-octobre 1905. Faut-il aussi évoquer pour mémoire la tenue de banquets républicains chaque 21 janvier (jour anniversaire de l’exécution de Louis XVI) où depuis 1794 jusqu’à nos jours, l’on sert de la tête de veau en réponse aux messes célébrées au même moment pour le repos de l’âme du « roi-martyr » ?

Par ce petit rappel, on voit combien il serait inopportun de comparer les initiatives du Canon français avec celles que l’on vient d’évoquer même si… En effet, si les unes et les autres peuvent constituer un terreau idéologique favorable, elles encouragent la convivialité, symbolisent une forme de solidarité et d’unité et montrent que, face aux adversités, l’on n’est pas seul, au moins pour un moment. Néanmoins, dans ce qui se déroule aujourd’hui, les arrière-pensées politiques, sans s’afficher clairement, ne sont pas à négliger pour autant.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019 ; Une histoire de la Petite Eglise en France (XIXe-XXIe siècle), Le Cerf, 2023.

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