Dans les quatre évangiles, les récits de rencontres sont ceux qui me touchent le plus. J’y reviens toujours, tant je les perçois porteurs de sens. Je ne suis pas le seul dans ce cas car je crois qu’ils parlent à beaucoup. Mais ces récits sont trop souvent lus, compris, interprétés, comme des évènements prévus, anticipés, programmés en quelque sorte. En gommant leur part d’imprévu et de spontanéité, on risque de ne plus être sensibles à la manière dont Jésus improvise, fait du neuf, suscite de l’inattendu et crée des relations nouvelles, déconcertantes pour ceux qui en sont témoins. On les lit parfois comme un moment de révélation écrit d’avance. En retrouvant leur fraîcheur, on se donne une chance de mieux en percevoir la portée.

Zachée

La rencontre avec Zachée fait partie de ces moments de grâce. Le récit qu’en fait saint Luc, au chapitre 19, nous permet de nous y immerger, un peu comme si nous l’avions vécu en direct. Zachée, tout riche qu’il était, poussé par la curiosité, est monté sur un arbre, un sycomore, « pour voir Jésus qui passait par là ». Compte-tenu de sa petite taille, derrière la foule, il n’aurait rien pu voir. Jésus remarque cet homme perché, apprend qui il est et à la surprise de tous, à commencer par l’intéressé, s’adresse à lui : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison ». Vite, il descendit et reçut Jésus avec joie. Jésus ne lui reproche pas d’être un pécheur, mais s’invite chez lui. Et c’est Jésus au contraire qui se voit reprocher sa manière d’agir : « Voyant cela, tous récriminaient : Il est allé loger chez un homme qui est un pécheur. »

Sycomore, Unsplash, Julianna Kuzmina

C’est le contre-pied parfait. Les gens autour ne comprennent rien, tant cela prend à rebours leur mentalité religieuse. Mais Zachée, à sa façon, comprend très bien et très vite. Il se révèle vulnérable et fait, en peu de temps, un chemin intérieur dont témoignent ses paroles, lorsque, se mettant debout, il dit à Jésus : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j’ai fait du tort à quelqu’un, je vais lui rendre quatre fois plus. »

Jésus conclut : « Aujourd’hui, le salut est arrivé pour cette maison, car lui aussi est un fils d’Abraham » Et saint Luc souligne : « En effet, le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. »
On ne sait rien des paroles échangées dans cette maison, mais on voit bien que ce qui a été déterminant, c’est la première parole de Jésus à Zachée depuis le bas de l’arbre, cette parole du bas vers le haut, cette démarche allant à l’inverse des catégories religieuses habituelles, qui classent les gens en fils d’Abraham ou pécheur, et fait le tri entre ceux qui sont fréquentables et ceux qui ne le sont pas.

Jamais

On pourrait en dire autant de la rencontre avec la Samaritaine, de l’appel de Matthieu à sa table de percepteur ou du dialogue avec le centurion romain venu demander la guérison de son fils et qui eut cette phrase, lui païen, qu’on retrouve dans la liturgie de l’eucharistie : « Seigneur je ne suis pas digne que tu viennes chez moi, mais dis seulement une parole… ».
Jamais Jésus ne commence par dire à quelqu’un : « Reconnais que tu es pécheur ».  Ce qu’il fait avec Zachée, comme avec les autres, c’est l’inverse. Il va au-devant, il ouvre la porte, pourrait-on dire. Et ce mouvement, cet élan est révélateur du souffle qui l’habite.
Je me dis souvent : « Le Dieu auquel je crois, c’est celui qui s’exprime par la bouche de Jésus quand il dit : « Zachée, descends vite : aujourd’hui il faut que j’aille demeurer dans ta maison ». C’est celui qui prend les devants, qui est toujours en quête de nous, de ceux qui sont loin comme de ceux qui sont proches et qui jette toujours un pont gratuit, sans filtrage ni péage, entre lui et nous.

Femme, moi non plus…

Lucas Cranach le vieux, Jésus et la femme adultère,
1532, Musée des Beaux-arts, Budapest

Et quand on veut le piéger, quand on ne lui laisse qu’un choix impossible qui consiste à se joindre à ceux qui appliquent la loi et jettent des pierres – ou envoyer la loi de Moïse aux oubliettes, Jésus prend son temps. « Les scribes et les pharisiens lui amènent une femme qu’on avait surprise en situation d’adultère. Ils la mettent au milieu, et disent à Jésus : « Maître, cette femme a été surprise en flagrant délit d’adultère. Or, dans la Loi, Moïse nous a ordonné de lapider ces femmes-là. Et toi, que dis-tu ? ».  Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre.
Qu’écrit-il sur le sol ? Nul ne le saura jamais. Peut-être des noms d’hommes, alors qu’il n’est question, à propos d’adultère, que de la femme. L’homme, où est-il passé ?
Un silence, de traits sur le sable. Une manière déjà de refuser d’entrer dans cette logique de condamnation. De prendre ses distances et d’obliger les autres à en faire autant. La Loi n’est-elle pas donnée d’abord pour la vie, comme instrument d’humanisation, d’éducation à la conscience et à la responsabilité ? Et ceux-là en font un instrument d’écrasement, de domination et de mort. Ils en font une loi qui tue !… Un ange passe…
Puis Jésus prononce ces mots qui ont traversé les siècles : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ! ». On y a vu parfois une sorte de pirouette, une manière de sortir d’un dilemme impossible.Mais c’est beaucoup plus que cela. En renvoyant chacun de ceux qui sont présents à sa propre conscience, il l’arrache à la foule hurlante. Il le rétablit dans son autonomie personnelle et la pleine responsabilité de ses actes. Et la suite de la scène le prouve : « Eux, après avoir entendu cela, s’en allaient un par un, en commençant par les plus âgés. » … Un ange passe…
Jésus resté seul avec la femme, lui demande, avec un brin d’humour au cœur de cette situation dramatique : « Femme, où sont-ils donc ? Personne ne t’a condamnée ? » « Personne, Seigneur. » Et Jésus lui dit : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus. » Elle aussi passe du statut de coupable et de victime au statut de personne libre invitée à mener sa vie au mieux !
Aujourd’hui nous dirions : cette loi est complètement mortifère et insupportable, et ce traitement carrément criminel. Mais en Afghanistan ou ailleurs on continue à lapider des femmes sous le même prétexte. Mais ailleurs aussi, trop souvent, la Loi continue à être utilisée comme un instrument de domination, d’exclusion, comme une pierre qui blesse ou qui tue. Alors que Jésus, lui, en messager divin, passe son temps à soulever ce joug, à inviter chacun à se redresser, à assumer ses actes mais sans courber l’échine devant qui que ce soit.

Quel Père ?

Rembrandt, Le retour du fils prodigue,
1668, Musée de L’Ermitage,
Saint-Pétersbourg (détail)

Le Père dont il porte en lui l’image et le souffle, la dynamique et l’élan, n’est en aucune manière un Père sévère, un Dieu juge nous invitant à reconnaître nos trahisons. Lorsque les pharisiens et les scribes lui reprochent sa proximité avec les « pécheurs », il raconte une histoire où il est question d’un père qui a un tout autre visage.

Dans la parabole « du fils prodigue » (Luc 15), le fils qui a tout dilapidé et qui revient a prévu de dire à son père : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. » Il s’attend à être accueilli sévèrement et à être traité au mieux comme un serviteur. Mais il se passe tout autre chose, qui le prend à contre-pied. :

« Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de compassion ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baiser. Le fils lui dit : “Père, j’ai péché contre le ciel et envers toi… Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez le plus beau vêtement pour l’habiller, mettez-lui une bague au doigt et des sandales aux pieds, allez chercher le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé.” Et ils commencèrent à festoyer. »
On est sur un autre registre, comme lorsque Jésus s’adresse à Zachée :et s’invite chez lui. Et ce registre n’est pas celui de la culpabilité ni de l’insistance sur le péché.

Culpabilité ?

Françoise Dolto disait : « La culpabilité est le sentiment le moins chrétien qui soit ! ». Avait-elle raison d’être aussi radicale ? Je ne sais. Mais, en tous cas, elle rejoignait ce qui est au cœur des Évangiles. Au lieu d’inviter tout un chacun à s’avouer pécheur, Jésus va au-devant de tous, à commencer par ceux qui sont considérés par la société religieuse qui les entoure comme impurs, entachés par le mal et infréquentables.

Non que, dans sa parole et dans ses appels, il édulcore quoi que ce soit. Les scribes et les pharisiens en savaient quelque chose, eux qu’il interpellait en ces termes : « Bien sûr, vous les pharisiens, vous purifiez l’extérieur de la coupe et du plat, mais à l’intérieur de vous-mêmes vous êtes remplis de cupidité et de méchanceté… Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous payez la dîme sur toutes les plantes du jardin, comme la menthe et la rue et vous passez à côté du jugement et de l’amour de Dieu. Ceci, il fallait l’observer, sans abandonner cela. Quel malheur pour vous, pharisiens, parce que vous aimez le premier siège dans les synagogues, et les salutations sur les places publiques. » Et quand un docteur de la Loi lui dit : « Maître, en parlant ainsi, c’est nous aussi que tu insultes. » Jésus reprend : « Vous aussi, les docteurs de la Loi, malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt. » (Luc 11, 41-46)

Ce fardeau, cette lourdeur de la Loi, que tous ressentent à un moment ou à un autre et que certains s’emploient à manier avec autorité, Jésusl’évoque quand il lance cet appel : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger. » (Matthieu 11, 28-30) Mais on ne peut oublier que, dans le même évangile de Matthieu, résonnent aussi ces mots : « Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » (5, 44-48)

Le Fils Prodigue sur Unsplash, JP Withers

Comment s’en sortir ? Certainement pas en passant son temps à se demander ce qu’on a bien pu faire de mal, ni en d’autojustifiant à ses propres yeux. Nous sommes pris dans cette tension que Joseph Moingt décrit en ces termes : « Le Père de Jésus se révèle sur la croix (et déjà par la bouche des prophètes) comme un Dieu d’amour, non un monarque jaloux de son honneur et prompt à le venger, mais un père qui pardonne, parce qu’il aime ; s’il peut être offensé en lui-même, c’est seulement… dans l’amour qu’il nous porte le premier. Le chrétien prend précisément une conscience vraie du péché,… dans son impuissance à rendre à Dieu amour pour amour, (…) à répondre par un amour préférentiel au « choix » dont il est gratifié par lui, alors qu’en toute circonstance, malgré son acquiescement au projet divin, il se préfère à Dieu ou lui préfère autre chose, et ne peut s’en empêcher bien qu’il s’en aperçoive et le regrette.
Ici se dévoile un autre trait caractéristique du sentiment authentique du péché : on l’éprouve en sa vérité en tant qu’il n’interrompt pas l’amour de Dieu, c’est-à-dire en tant que déjà pardonné. Le chrétien qui se sent impuissant à aimer Dieu, qui se le reproche et qui en souffre, se rend compte qu’il n’en continue pas moins à écouter les enseignements du Christ et à répondre aux invites de l’Esprit, en toute médiocrité, hélas, pesamment, mais fidèlement, et qu’il ne laisse donc pas de se vouloir fils adoptif du Père et d’en être heureux, malgré les insuffisances et la tiédeur de son amour. Sachant que cet attachement à Dieu ne peut venir de lui, qui ne cesse de se complaire dans l’égoïsme et le sensible, le chrétien comprend que c’est le Père lui-même qui le tient ainsi attaché à lui, qu’il lui a donc pardonné son péché, d’un pardon qui n’est pas oubli ni indulgence, mais redondance d’amour, don parfait de l’Esprit d’amour, de telle sorte que le chrétien pécheur continue à aimer le Père de l’amour que le Père lui porte parce qu’il voit en lui l’image de son Fils. Le péché désavoué et reconnu pardonné devient alors un souffle qui attise la flamme de l’amour : c’est l’expérience de la « grâce ». (
Dieu qui vient à l’homme – T. 2, Vol. 1, 213-214)

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Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983. Particulièrement impliqué dans les relations de solidarité et la défense des Droits de l’Homme.
Président de l'Arc en Ciel de 2003 à 2024, il a invité fréquemment Joseph Moingt et cherche à mieux faire connaître aujourd’hui l’œuvre de ce grand théologien.

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