Chronique du Vendredi Saint (avec Joseph Moingt)

Ceux qui se sont déjà retrouvés sur un lit d’hôpital en proie à une détresse extrême savent combien les mots peuvent être insupportables. Surtout lorsqu’ils ne respectent pas la blessure, qu’ils cherchent à combler l’entre-deux au lieu de l’habiter en silence. 

« Je te comprends », « je sais ce que c’est » peuvent être des mots qui blessent au lieu de réconforter, car ils cherchent à rassurer ceux qui les prononcent plus qu’ils ne rejoignent celui qui souffre. Une présence, une simple pression de la main valent bien mieux. Pour moi, la présence du Père à la croix est de cet ordre. Invisible, inaudible, « une voix de fin silence » comme pour Élie à l’Horeb (dans le livre des Rois traduit par André Chouraqui). Car pour moi, comme le dit fortement Joseph Moingt, le Père est tout sauf absent. Il n’est pas à côté, au-dessus, mais en celui qui va au bout de sa vie, jusqu’au dernier souffle, pour témoigner de l’infinie tendresse divine. 

Or cette place du Père a fait l’objet de toutes les hypothèses, y compris les plus déraisonnables. Et la plus déraisonnable de toutes, pour moi, est celle que Saint Anselme semble lui attribuer : recevoir le sacrifice de son Fils en compensation du mal commis par l’humanité, dans une sorte de tractation rédemptrice où le sang versé serait la rançon du mal commis. 
Maurice Bellet a bien raison, dans ce cas, de parler d’un Dieu pervers. Car il n’y a pas pire perversité que celle-là. Mais cette perversité n’est pas en Dieu, elle est dans la tête de l’homme qui formule cette hypothèse, faisant de Dieu un juge à l’opposé du Père des Evangiles. Car ce qui préoccupe le Dieu de Jésus, ce n’est pas sa justice mais le salut de toute l’humanité. 

Joseph Moingt, dans ce petit livre remarquable qu’est « La plus belle histoire de Dieu » (en collaboration avec Marc Alain Ouaknin et Jean Bottero), écrit ceci, que je ne résiste pas à l’envie de citer intégralement: « Il y a le silence de Dieu, l’impuissance de Dieu pendant la mort de  Jésus. On L’injurie à travers son Envoyé, mais Il ne répond pas. Ce silence de Dieu devient une nouvelle révélation : celle d’un nouveau visage de Dieu, qui ne nous sauve pas en nous ployant sous sa puissance, mais en nous attirant par son amour, en manifestant un amour inconditionnel pour nous. Voilà la nouveauté : le christianisme ne reçoit pas la révélation de Dieu dans le triomphe de Dieu, dans sa manifestation glorieuse et majestueuse, mais dans la faiblesse de la mort de Jésus. Voilà le Dieu qui nous sauve. Qui nous sauve de quoi ? 
Quel était la raison de cet abaissement ? On en a trouvé une : nous sauver, nous libérer du péché. Plus tard on parlera beaucoup de péché originel. Comme si l’homme était sous la malédiction de Dieu, qu’il fallait que Jésus meure pour calmer son courroux et satisfaire sa vindicte contre l’homme. C’est-à-dire que, précisément, on revient au Dieu tout puissant qui écrase l’homme. Puissance de la religion… ! Et le Crucifié lui-même devient le symbole de l’image terrible de Dieu !
Au contraire, la mort de Jésus nous libère de la peur de Dieu, tel que les religions le présentent. Et c’est bien en ce sens qu’elle nous sauve du péché et de la mort éternelle. Car cette peur est le péché essentiel, « originel » : elle détruit la liberté de l’homme créé à l’image de Dieu, elle engendre les manipulations idolâtriques du divin, elle conduit par mimétisme à la volonté de puissance et de domination du prochain.
Pour moi, la croix est l’avènement de la liberté de l’homme face à Dieu. En abdiquant sa puissance, Dieu révèle qu’il n’est qu’amour, et c’est l’amour qui sauve de la mort. »

Ce petit livre, comme l’ensemble de l’œuvre de Joseph Moingt, est une invitation à aller à la rencontre du Dieu des Evangiles en nous défaisant des images que l’on a projetées sur lui, au point de le recouvrir, de le dissimuler ou même de le faire complètement disparaître. Nous sommes invités à interroger et à remettre en cause des appellations qui sont, pour beaucoup, devenues si habituelles qu’elles paraîssent évidentes et difficilement contestables. A interroger par exemple cette appellation si classique et ancienne qu’elle figure dans le Credo : « le Père tout puissant ». 

Gérard David, La montée au Calvaire, huile sur bois (panneau de gauche d’un retable), 1510 env., Metropolitan Museum, New York

« Le Père tout puissant » ! Même si je n’avais jamais été très à l’aise avec cette formulation, elle m’était devenue si habituelle que j’ai été surpris, lors d’une session à l’Arc en Ciel, d’entendre Joseph Moingt souligner, comme une évidence, que cette expression ne figure jamais dans les Evangiles, qu’elle est empruntée à la mythologie gréco-romaine, où elle servait à désigner Zeus ou Jupiter, maître des dieux. Puis qu’elle a servi à désigner l’empereur dans sa toute-puissance bénie des dieux. 

Etonné, pas convaincu tout de suite, il m’a fallu vérifier que jamais, dans aucun Evangile ne figurent ces mots. Et c’est vrai, Dieu n’est jamais « le Père tout puissant » dans les Evangiles. L’expression figure dans l’Apocalypse, mais elle n’est devenue courante que chez les Pères de l’Eglise, à partir du 2° siècle. Pour finalement figurer dans les premières paroles du Credo.

On nous explique que, sans doute, les créateurs de cette formulation ont trouvé trop complexe de faire figurer dans cette profession de foi l’appellation, venue du Nouveau Testament, « Père de Notre Seigneur Jésus-Christ », ou cette autre, venue de l’Ancien Testament, « Seigneur Dieu de l’univers ». Ils ont plutôt adopté « une conception du Dieu unique répandue de leur temps bien au-delà des communautés chrétiennes en considérant Dieu comme l’auteur et le soutien de l’univers. »

Mais, transmis jusqu’à nous, il est indéniable que ces mots ont en grande partie masqué et déformé, aux yeux de tous, croyants ou non, « le visage de Dieu » tel qu’il apparaît à travers les gestes et les paroles de Jésus. Un Père qui a la toute puissance comme attribut premier peut difficilement avoir un visage exprimant une tendresse attentive et prévenante. Même si des mots, des gestes sont évoqués qui cassent un peu cette majesté écrasante, les représentations qu’on peut s’en faire sont loin du Dieu des Evangiles, dont l’amour et la tendresse vont jusqu’à ce que Saint Paul appelle « la folie ».

Folie d’une générosité qui déborde au point de dérouter tout un chacun. Dérouter ceux qui pensent en termes de rétribution et de stricte justice, comme dans la parabole des ouvriers de la onzième heure. Folie d’un pardon originel du père qui court au-devant du fils prodigue et le couvre de baisers. Folie d’un amour déraisonnable qui cherche à communiquer le souffle divin à toute l’humanité et ne connaît pas de frontières. Folie d’un amour qu’il nous invite à partager, car il est le seul à pouvoir déborder la haine et casser l’engrenage de la violence et du rejet mutuel.

Folie d’un amour qui rend suspecte toute représentation, même artistiquement admirable, d’un jugement dernier autre que celui que Jésus évoque au chapître 25 de Saint Matthieu : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. »

Quels sont les enjeux de cette remise en cause ?

Tout d’abord, c’est de parvenir à dépasser ce que Joseph Moingt appelle « le bien connu de Dieu », ce « bien connu » commun des religions et de la métaphysique qui nous nous voile le visage du Père. Car « la nouveauté du Dieu de Jésus-Christ est restée irrémédiablement voilée derrière le Dieu commun et les attitudes et pratiques religieuses qu’il attend de ses adeptes. Nous sommes invités à aller jusqu’au bout du dévoilement où la vérité de Dieu est bien de se tenir là en celui qui meurt »  (Christof Theobald à propos de « Dieu qui vient à l’homme » RSR 2004). 

Fra Angelico, Crucifixion, tempera sur bois, 1420-23 env., Metropolitan Museum, New York

Il s’agit, pour nous, dans ce dépassement, de nous approcher de l’image du Dieu Père que Jésus porte en lui et auquel il nous donne accès grâce au don de l’Esprit Saint. Et ainsi de clarifier l’adhésion de foi en la dégageant des images fausses. Ne nous leurrons pas : ce n’est pas simplement une démarche spirituelle, c’est un combat qui dure depuis vingt siècles. Il a connu bien des défaites et n’est pas gagné d’avance. 

Il est d’aujourd’hui, avec tous les risques d’un retour en arrière vers des « niches religieuses » faussement sécurisantes. Il est à l’origine, comme les évangiles en témoignent , le combat au cœur et à cause duquel Jésus a donné sa vie. Car c’est ce Dieu-là, celui des paraboles, celui des gestes et des paroles de Jésus, ce Dieu-Père qui les remettait en cause, dont les autorités religieuses du Temple n’ont pas voulu, au point de le faire condamner à la crucifixion.

L’enjeu est essentiel aussi pour l’Eglise, de multiples façons. Car c’est l‘image qu’elle peut se faire d’elle-même et chercher à promouvoir qui se trouve remise en question. Si l’on s’estime fidèle et messager du Père tout puissant, on risque toujours de se prendre pour son représentant et être tenté par une forme ou une autre de toute-puissance. Les Evangiles évoquent souvent cette question, dans les dialogues entre Jésus et les apôtres. Mais le débat est aussi d’aujourd’hui, cat on n’est jamais impunément au service du Tout-puissant. 

Enfin, ce « retrait de Dieu » est, comme le dit Joseph Moingt, la condition de la liberté humaine. Et c’est l’appel adressé à la liberté de l’homme qui seul est porteur de salut pour toute l’humanité. 

Jean-Claude Thomas

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Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

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    Christine B. says:

    « On n’est jamais impunément au service du tout puissant »
    Merci Jean-Claude pour cette chronique pleine de profondeur et d’ humanité. Ça fait plaisir de te retrouver même Hors-Les-Murs.

  2. Avatar
    Alain RIVOLLIER says:

    C’est la raison pour laquelle j’ajoute à la toute puissance de Dieu le mot Amour avec un A majuscule:

    Un Dieu tout puissant d’Amour.

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