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Les murs dévastés : selon Khaled Dawwa et Brian Maguire

Ils ont fui les combats, ils sont devenus réfugiés, exilés. Ils ont laissé leur logement et leur quartier après des bombardements. Ces drames, on les connaît par les textes ou par les images des reporters. Mais comment les artistes en parlent-ils ? Quel lien établir avec Saint-Merry Hors les Murs ? Analyse de deux expositions en galerie. La chronique de Jean Deuzèmes.

Dans deux expositions récentes ou actuelles en galerie, le thème de la ville détruite, en ruines, est central mais sans puiser à la même origine.

Pour les artistes qui proviennent des zones en guerre, les villes où ils avaient passé leur enfance ou commencé à construire leur vie relèvent de l’expérience intime. Elles ont été détruites, dévastées, voire rasées. Les liens que les artistes avaient avec leur territoire concret n’ont pas disparu, ils sont déchiquetés, à vif. Les artistes demeurent accrochés à ces pierres, ces escaliers et terrasses, ces logements où ils pensaient le monde avec les formes d’expression qu’ils avaient choisies. Ils ne vivent pas dans la nostalgie, mais toujours dans l’instant du choc ou de son après. Ils ont poursuivi leur vie ailleurs, mais leur imaginaire est toujours arrimé à ce cadre matériel.

Pour Khaled Dawwa, artiste syrien né en 1985 à Masyaf, exilé en France, l’enjeu est de parler de là où il a vécu, de poursuivre le dialogue, tantôt pour dénoncer ou pour témoigner, tantôt pour continuer à vivre avec ces lieux familiers blessés ou à l’agonie. Il s’agit de les tutoyer avec des gestes artistiques, de continuer à leur conférer de la beauté et de la partager avec ceux qui regardent ses œuvres.

Avec Brian Maguire, né en 1951 à Dublin et vivant aux USA, le peintre a le même statut que le photoreporter, et ses œuvres en galerie ou musée témoignent de ses engagements en Syrie, au Mexique, en Arizona, en Irlande. Il peint des morts ou des villes détruites, qui sur le fond sont semblables, dans un style figuratif donnant une autre dimension à la peinture de paysage. Mais sa peinture a un propos plus large : il dénonce la totalité du capitalisme global qui affecte tout, en restant insidieux et produit la mort des hommes et des villes.

Extraits de tableaux et installations de Hubert Robert et Anne et Patrick Poirier

Le thème de la ruine n’est pas exceptionnel dans l’art, car le sujet revient régulièrement. Une exposition au Louvre en 2016 sur Hubert Robert (1733-1808) montrait comment ce peintre sur le motif, fasciné par la ruine antique, mêlant le réalisme à l’imaginaire préfigurait la sensibilité romantique et illustrait sa philosophie du temps. (Voir vidéo)

Sur le mode pluridisciplinaire contemporain, Anne et Patrick Poirier ont, quant à eux, exploré les mondes en ruine, comme métaphore de la fragilité des civilisations,  en produisant d’immenses maquettes noircies que l’on observe de haut, avec distance, comme on le dit « avec le point de vue de Dieu ». Dans les sources d’inspiration de ces deux artistes nés en 1942, l’empreinte des souvenirs de leurs jeux d’enfants dans les ruines de la guerre revient avec des modes les plus divers.

Khaled Dawwa


« Voici mon cœur ! », 2018-2021, installation en polystyrène, terre, bois et fer. Cité internationale des arts (avril –mai 2021).
Découvrir cette ville syrienne dévastée, volontairement éclairée de manière blafarde, comme un paysage sous la lune, plonge le visiteur dans l’inquiétude, l’étouffement et surtout le silence.

Khaled Dawwa. « Voici mon cœur ! », 2018-2021

L’expérience qu’il vit alors le relie à l’émotion qui sourd en permanence chez l’artiste. « À la fin de 2013, je suis resté presque seul à Damas, puis j’ai été blessé par un tir d’hélicoptère et là j’ai compris que tout était fini. De l’hôpital à la prison, de l’armée à la frontière libanaise, moi qui m’étais juré de ne jamais faire mon service militaire et de ne jamais quitter le pays, en quatre mois, j’aurais tout fait. Aujourd’hui je me sens « étranger ». En arabe, on emploie le même mot pour désigner la douleur d’être étranger  et le mal du pays. […] Aujourd’hui, je comprends que la sculpture est mon outil d’expression. Je pars des émotions les plus profondes pour développer des idées que je partage avec tous. Je travaille toujours avec la terre, j’essaie de raconter l’histoire de mon point de vue, d’établir la justice de notre cause, pour rester debout et faire face à nos responsabilités[1]»

Khaled Dawwa, « Voici mon cœur ! », 2018-2021, 500x150x120m

Le visiteur peut imaginer qu’il est devant une scène de crime complète tant l’œuvre est grande. La faible lumière l’oblige à faire un effort de regard, d’attention. L’être humain s’y trouve par trace. Le vide ressenti est celui de la dévastation. Le médium est celui de la maquette d’enfant, où tout a été précisément reconstruit avec les mêmes codes puis recouvert d’une seule couleur blanchâtre, unifiant tout : les pavés, les vélos, les appartements éventrés, la mosquée percée, les rideaux arrachés, les terrasses effondrées et leur garde-corps, etc. Tout est fabriqué avec minutie et posé à la hauteur du regard, sur une table. Avec cette familiarité d’échelle d’une œuvre qui semblerait un jeu d’enfant si elle était éclairée totalement, le visiteur n’est pas au-dessus, il est aspiré dedans et n’en sort pas, il vit la même émotion visuelle en s’accrochant à des détails qui défilent sous ses yeux. Mais est-ce que l’artiste en est sorti ? La maquette n’est pas finie, elle a un sous-titre « Travail en cours », elle grandit, comme son fils qui est né au moment où il a commencé son œuvre. Elle est en gestation devant le visiteur. Certains ont évoqué « une œuvre Frankenstein » capable de dépasser son créateur. Mais est-ce un monstre ? Non, car elle est belle et porteuse de l’authenticité de l’artiste.

Khaled Dawwa, « Voici mon cœur ! », 2018-2021, détail

En fait, cette œuvre apparaît comme un « autoportrait » des émotions et des souvenirs précis de l’artiste. Dévastée mais belle de sa vérité. Elle traduit l’universalité de la détresse. Et son titre est clair : « Voici mon cœur ! »

Sa force tient dans la matérialisation du propos de l’artiste : « J’essaie de raconter l’histoire de mon point de vue, d’établir la justice de notre cause, pour rester debout et faire face à nos responsabilités. » 

Ne serait-ce pas une invitation faite au visiteur de rester, lui aussi, debout face à ses responsabilités ?

Brian Maguire

« Aleppo  2 et 5 » sont des toiles de très grand format (200×160 cm et 290×388 cm) qui écrasent le visiteur. Les grands gestes de pinceau rendent fuyante la réalité de la ville, comme dans un brouillard, à l’opposé de la précision de l’œuvre de Khaled Dawwa.

Brian Mac Guire, Aleppo 5, Acrylique, 2017, 290×388 cm

On n’entre pas dans le détail, on est dans une peinture d’histoire, sans les codes de personnages agissants. Ce ne sont pas des immeubles, mais des carcasses, comme  pouvait les peindre Rembrandt, avec son « Bœuf écorché »

La peinture coule des pierres, comme du sang.Ce sujet trivial, du quotidien de la rue et des étals de boucher, est d’une extrême violence dont on connaît mal  l’origine, mais que l’on peut interpréter comme une crucifixion de ville. L’homme seul devant l’immense carcasse urbaine est presque de plain-pied avec le spectateur. L’alter ego de l’artiste témoin dans la peinture même ? Un système global assaille le regard et le terrasse.

L’artiste rend ainsi compte de l’expérience qu’il a vécue en 2017 en voyant la destruction d’Alep-Est et de quartiers de Homs. Selon lui, l’effacement au XXIe siècle d’une des plus vieilles villes du monde devait être racontée. Le pays a été détruit par des armes de destruction massive fournies par des forces extérieures et comme dans tous les conflits, les droits humains ont péri très tôt sous les décombres.

Le point de vue est totalement différent de celui de Khaled Dawwa, même s’il s’agit du même pays et de ville dévastée.

Un sujet d’intérêt pour Saint-Merry ?

Une autre œuvre de Khaled Dawwa sera exposée, à côté de Saint-Merry, sur le Socle de juin à août 2021. Non plus une ville mais un homme, une allégorie du tyran.

L’esprit de l’œuvre présentée au Centre International des arts ne peut qu’entrer en écho avec le sentiment de dévastation ressenti par les Saintmerriens depuis qu’ils sont « partis en exil[2] de leur église locale » comme ils le disent depuis le 1er  mars 2021, leur « immeuble » où ils aimaient se rassembler. Certains sont socialement dévastés. Quant au titre, il est en consonance avec ce qu’ils pourraient clamer « Voici mon cœur ! ».

Khaled Dawwa vit une expérience sans fin, celle des Saintmerriens prendra-t-elle fin ?

L’intérêt de l’œuvre de Brian Mac Guire, « Aleppo  2 et 5 », tient à la référence sous-jacente à la crucifixion  dans le travail de Rembrandt, comme l’était dans son genre l’interprétation de la résurrection dans le fameux tableau de Van Gogh, protestant dans la foi, où un paysan semait à la volée sur un fond de soleil couchant[3]. (http://www.fondation-vincentvangogh-arles.org/wp-content/uploads/2015/04/le-semeur-van-gogh.jpg).

Une œuvre d’art porte en elle-même des racines profondes à découvrir, qui, parfois, peuvent être spirituelles. Ce que les critiques de l’expérience de l’art à Saint-Merry n’ont pas su ou voulu voir, trop axés sur l’exclusivité d’une peinture religieuse dans une église.

Jean Deuzèmes

Brian Mac Guire,   Galerie Christophe Gaillard, 6 mars-3 avril 2021. Lire article sur Voir et Dire
Khaled Dawwa, Cité Internationale des arts, du 1er avril au 10 juillet 2021 Lire article sur Voir et Dire


[1] Dunia al Dahan et Corinne Rondeau. Artistes syriens en exil, œuvres et récits. Ed Mediapop, 2020.

[2] Le terme exil n’a rien à voir avec ce que vivent des milliers de personnes, c’est une lecture biblique de leur déracinement (réellement vécu) provoqué par la décision de l’Archevêque de Paris. 

[3] Lire la belle analyse de Jérôme Cottin in « Quand l’art dit la résurrection », Labor et Fides, 2017

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