Dans une tribune publiée par l’hebdomadaire Valeurs actuelles du 21 avril dernier – et le choix de la date n’est pas un hasard, une vingtaine de généraux en retraite dénonçait d’abord l’état de la France victime d’un « délitement qui, à travers un certain antiracisme » a pour « seul but » de « créer sur notre sol un mal-être, voire une haine entre les communautés » avant de fustiger l’exécutif et de critiquer une crise d’autorité : « N’oubliez pas que, comme nous, une grande majorité de nos concitoyens est excédée par vos louvoiements et vos silences coupables » pour finir par une menace à peine voilée : « on le voit, il n’est plus temps de tergiverser, sinon, demain la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. » Allusion à peine voilée à un éventuel et nauséabond coup d’État militaire. Aubaine pour Marine Le Pen et sa nièce qui s’engouffraient dans la brèche pour soutenir l’initiative.

Ce dangereux épisode survenait le 21 avril, date anniversaire du premier jour du putsch d’Alger (21-26 avril 1961) suscitant un discours de de Gaulle, alors président de la République, le dimanche 23 avril : « un quarteron de généraux en retraite ; il a une réalité : un groupe d’officiers partisans, ambitieux et fanatiques […] Voici que l’État est bafoué, la nation bravée, notre puissance dégradée, notre prestige international abaissé, notre rôle et notre place en Afrique compromis. Et par qui ? Hélas ! Hélas ! Hélas ! Par des hommes dont c’était le devoir, l’honneur, la raison d’être de servir et d’obéir ». Formules et incantations célèbres qui n’étaient pas sans évoquer une précédente tentative, celle du putsch du 13 mai 1958, au même endroit, selon un modus operandi semblable, animé par les mêmes acteurs, toujours des militaires, mais qui eut comme conséquence plus ou moins directe de mettre fin à la IVe République et à porter le général retraité au pouvoir.

Si le coup d’Etat militaire n’est pas permanent, pour plagier François Mitterrand, il demeure assez répandu et continue de ponctuer l’histoire de bien des sociétés par ses conséquences souvent sanglantes et durables. Durant le second XXe siècle, c’est probablement l’Amérique latine et plus particulièrement le cône Sud qui connut les coups d’état militaires les plus importants. Aucun des grands pays de cette région (Argentine, Brésil, Chili, Uruguay) ne fut épargné et à cette occasion Pinochet et Videla se taillèrent une triste réputation tandis que de trop nombreux évêques d’alors s’en rendaient les complices. Mais de l’Afrique subsaharienne (Mali et Tchad compris) à l’Asie du sud-est jusqu’au très récent et nouveau coup d’Etat des militaires birmans (février 2021), le phénomène demeure fréquent. 

Pour ce qui est de la France contemporaine, hormis les troubles d’Alger, l’histoire doit se souvenir que Napoléon Bonaparte, général alors populaire, devint Premier Consul après le coup d’État du 18 brumaire An VIII (9 novembre 1799) avec la complicité de son frère Lucien, le soutien objectif de l’armée et la pusillanimité de nombreux politiques. Les deux autres avatars du XIXe siècle français furent militairement moins glorieux. Celui de Louis-Napoléon Bonaparte, c’est de famille ! Le 2 décembre 1851 fut d’abord un coup de force législatif même si l’armée contribua largement à la répression. Pour sa part, le général Boulanger ne sauta jamais le pas. Lui aussi militaire et ministre de la Guerre très populaire, il se lança vraiment dans la carrière politique après son éviction du gouvernement (mai 1887). Élu triomphalement député de Paris (janvier 1889), il refusa de marcher sur l’Élysée pour renverser le régime comme le lui demandaient ses partisans, mélange de bonapartistes et de monarchistes. Exilé à Bruxelles, il se suicida sur la tombe de sa maîtresse en septembre 1891. Ce que résuma cruellement Clemenceau : « Il est mort comme il a vécu : en sous-lieutenant ».

En fait, un coup d’Etat militaire est une réponse illégale, musclée et donc violente à une situation particulière ; une réponse illégitime à ce que certains dénoncent, de leur caserne ou de leur fauteuil, comme une crise d’autorité, autorité que seuls les militaires seraient à même d’imposer, et par le recours à la force et à la répression. Bref un déni de démocratie. Peuvent s’y mêler, entre réalités ou prétextes fallacieux ? Des problèmes économiques, une instabilité politique, une dénonciation de la corruption voire la lutte autoproclamée contre le communisme « toujours à l’œuvre ». À la lecture de la tribune évoquée au début de ce papier, en sommes-nous vraiment là aujourd’hui ? À moins que certains gradés de la Grande Muette estiment que le coup d’Etat participe de leur culture professionnelle et aient besoin de se dire que cette félonie existe juste pour continuer d’exister eux-mêmes.

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Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite ( Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernière publication : Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle) avec François Walter, Paris, Payot, 2019. À paraître : Gibier de potence. Mutineries maritimes et rébellions portuaires (17e-18e), Paris, Cerf.

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