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Avec la Pentecôte, Dieu change de place et de visage

Au cœur de la foi chrétienne, il y a cet étonnement : un homme, Jésus, porte en lui la présence active de Dieu au cœur du monde. Dieu, celui « que nul n’a jamais vu » comme le dit Saint Jean, se donne à reconnaître dans le comportement et les gestes de cet homme. Ce visage divin n’est pas celui auquel on était accoutumé et contraste avec « le bien connu de Dieu » comme le dit Joseph Moingt, c’est-à-dire le Dieu « en soi et pour soi » des religions et de la philosophie.

Jésus parle peu de Dieu, il préfère parler du « Royaume des cieux ».

C’est par ses actes plus que par ses paroles, lors des multiples rencontres qui jalonnent les Évangiles, qu’il « l’incarne », révélant ce visage qu’il porte en lui. La théologie parlera plus tard du dogme de l’Incarnation, mais, avant d’être un dogme, l’incarnation est une expérience que les apôtres décrypteront peu à peu, celle qu’ils ont vécu aux côtés de Jésus, en allant de surprise en surprise, des surprises souvent déroutantes pour eux.

Car Celui qui se dévoile à travers Jésus ne correspond pas du tout au portrait auquel on pourrait s’attendre. Il n’est ni un législateur rappelant sans cesse les lois et les préceptes de la religion, les rites et les observances, ni un juge redoutable – espéré par certains – séparant les méchants et les bons. Il n’est pas la caution d’une alliance avec des élus à l’exclusion des autres. Il n’est pas non plus un être de puissance qui regarde les hommes de loin et de haut.

On pourrait même dire qu’il est tout le contraire. Ce qui va beaucoup déconcerter les apôtres. Ils ont répondu à l’appel de Jésus, l’ont suivi, l’accompagnent, l’écoutent, mais ils sont le plus souvent pris à contrepied par sa manière d’agir. Les exemples sont multiples. Quand ils s’aperçoivent et s’étonnent, au retour de courses au village, qu’il ait parlé avec une Samaritaine, car « les juifs ne fréquentent pas les Samaritains » (Jean 4). Quand après avoir écarté « vivement » les enfants qui perturbaient leur rencontre d’adultes, Jésus se fâche et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. Amen, je vous le dis : celui qui n’accueille pas le royaume de Dieu à la manière d’un enfant n’y entrera pas. » Marc ajoute : « Il embrassait les enfants et les bénissait en leur imposant les mains » (Mc 10,13-16).  

Fra Angelico, sermon sur la montagne, c. 1440

Cela les touche directement : le même Marc raconte, qu’arrivés à la maison de Capharnaüm, Jésus leur demande : « De quoi discutiez-vous en marchant ? Ils se taisaient, car en chemin ils avaient discuté entre eux pour savoir qui était le plus grand. S’étant assis, Jésus les appela et leur dit : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Marc, 9 33-35). Comment comprendre cette parole, que Jésus mettra en acte de façon symbolique au soir de la Cène, lorsqu’il lavera les pieds de ses disciples, au grand désarroi de Pierre ? Ce même Pierre s’était vu traiter de « Satan » lorsque Jésus avait commencé à montrer à lui et aux autres, « qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué … ». Pierre lui avait dit : « Il n’en est pas question ! » et Jésus avait répliqué : « Arrière Satan ! Tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes ! » (Matthieu 16,23)

L’esprit de Jésus

Quel est cet esprit qui habite Jésus, indissociable de sa relation à celui qu’il appelle « Abba », « Père » (Abba est plus familier et tendre) ? Quel est cet esprit qui inspire sa façon de vivre et le pousse à traduire en actes le visage divin que les paraboles font pressentir, un visage tout de pardon et de miséricorde pour ceux que la bonne société rejette ?

Cet esprit (faut-il écrire Esprit ?) les Évangiles le montrent à l’œuvre en lui plus qu’ils n’en parlent. Mais il apparaît quand affleure la prière de Jésus, sa vie intérieure, ce qui l’habite et le fait vivre. Comme dans ce passage de l’Évangile de Luc qui m’a toujours beaucoup frappé : « À l’heure même, Jésus exulta de joie sous l’action de l’Esprit Saint, et il dit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père. Personne ne connaît qui est le Fils, sinon le Père ; et personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. »

Cet Esprit, qui le façonne de l’intérieur, Jésus en annonce la transmission et la venue dans le cœur des disciples : « Je prierai le Père, et il vous donnera un autre consolateur, afin qu’il demeure éternellement avec vous, l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas; mais vous, vous le connaissez, car il demeure avec vous, et il sera en vous … Il vous rappellera tout ce que je vous ai ditIl vous conduira vers la vérité toute entière » (Jean 14, 16-17- 16,13).
Mais lorsque vient cet Esprit, c’est est une fois de plus, pour les Apôtres, une surprise déconcertante. Ils ont vécu des jours difficiles, une « traversée de la nuit » marquée par la Passion et à la mort de Jésus sur la croix. Ils se sont retrouvés dispersés, désespérés jusqu’au reniement, sans compréhension face à ces évènements qui allaient à l’encontre de leur espérance. Il y a bien eu quelques signes d’une présence nouvelle et mystérieuse, mais ils sont bien loin d’une foi solide en la résurrection.
Et, en ce jour de pèlerinage de Pentecôte à Jérusalem, où se rassemblent des juifs et des prosélytes venus de tout l’empire, les voilà bousculés par un souffle puissant, embrasés par un feu qui vient sur chacun et en tous. Ils se trouvent projetés en dehors de chez eux, hors de leur petit cercle de disciples encore tétanisés par la peur. Et les voilà capables de s’adresser à cette foule.

Ce qui s’opère à l’écoute de leur parole est aussi une surprise : l’écho est d’emblée international.

« Chacun d’eux les entendait dans son propre dialecte. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de celle d’Asie, de la Phrygie et de la Pamphylie, de l’Égypte et des contrées de Libye proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes, tous nous les entendons parler dans nos langues des merveilles de Dieu. » Ils étaient tous dans la stupéfaction et la perplexité, se disant l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela signifie ? »

Actes des Apôtres 2, 6-12

Que s’est-il donc passé ? Que signifie pour eux et pour nous cet évènement
que Luc raconte avec une grande puissance d’évocation ?

Ce qui était en Jésus est venu en eux. Et n’est pas fait pour y rester, pour s’y enkyster en quelque sorte, mais pour les traverser et se transmettre à d’autres, jusqu’à nous et au-delà de nous. Un simple souffle momentané ? Bien plus que cela ! Saint Paul dira : « Par sa résurrection Jésus est devenu Esprit vivifiant ». Dans cette communication c’est la vie-même de Dieu qui est passée en eux. Ils mettront longtemps à en prendre pleinement conscience. Les voilà porteurs, au fond d’eux-mêmes, de ce visage divin que Jésus portait en lui. Un visage désormais offert à tous au-delà des barrières de religion et de langues. Plus qu’un visage, c’est la vie-même du Fils, sa relation au Père, qui leur est donnée et nous est donnée. Pour qu’en prenant conscience de ce don, nous lui laissions façonner notre vie de l’intérieur. Non comme on laisse la place à un autre. Mais comme on devient pleinement soi-même.

Pavamani (1941-1999) ,Pentecôte, église de Corbeil
Pavamani (1941-1999), Pentecôte, église de Corbeil

Peut-on parler d’un « divinisation », puisque c’est la vie de Dieu qui vient en nous ?

Les Pères de l’Église n’ont pas hésité à le faire. Non au sens où l’homme se prendrait pour Dieu. Mais au sens d’une vie divine qui, grâce à l’Esprit, peut circuler en nous, s’incarner en nous à travers des comportements, des rencontres, des relations de fraternité qui sont autant de « moments d’Évangile », un Évangile en actes aujourd’hui.

Joseph Moingt, sans cesse en aller-retour entre les origines et aujourd’hui, nous aide à en prendre conscience : « Bien sûr il a fallu du temps pour que la lumière, soudain advenue, pénétrât jusqu’au fond des esprits. Elle éclairait chacun en changeant le regard sur Dieu, qui se révélait comme un Dieu pour nous, un Père venu faire histoire avec nous dans l’un de nous, son Fils, pour habiter en nous par ce qu’il a de commun avec lui, son Esprit d’amour… Puisqu’il nous est « donné », il nous faut chercher où il se tient, puis le recevoir et en vivre ; alors nous apprendrons à le connaître par le dedans… Tous ceux qui l’accueillent sans exception participent de la surabondance du don de l’Esprit, tous appelés en toute égalité à former un même corps, sans distinction de préséance, à la seule mesure de leur propre ouverture de cœur, d’esprit et de vie à ce don. » Un don offert à tous les hommes pour les conduire « à une humanité plus consciente, plus exigeante, plus libre et plus unifiée, qui les prédispose à se réconcilier à la fois entre eux et avec Dieu… en celui qui s’est fait solidaire de tous ses frères humains.» (Les Etudes, juin 2003)  

Dans les Évangiles, l’esprit est d’abord l’esprit de Jésus, cet esprit qui l’habite et le guide.

Avec la Pentecôte, cet esprit inaugure sa présence, non plus dans le seul Jésus, mais dans les apôtres d’abord, puis dans ceux qui s’ouvrent à la bonne nouvelle qu’ils annoncent : la communication de cet esprit à « toute chair ». Car l’essence du Dieu de l’Évangile est de se communiquer librement et gratuitement à un autre que soi :

J’avais appris en chemin à tenir un nouveau langage sur Dieu, Dieu des hommes et du monde, Dieu-pour-nous et non en soi et pour soi, et aussi sur la révélation, émergence d’une Présence au-dedans de l’humanité et non effraction de ses clôtures.

Joseph Moingt,  Dieu qui vient à l’homme, II
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Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

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