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Liturgie et créativité : un grand moment de liberté, entre l’ici et l’au-delà.

Quelles perspectives pour la créativité liturgique ? Nicolas de Brémond d’Ars (chercheur en sociologie à l’EHESS et prêtre du diocèse de Paris) et Gabriel Ringlet, (longtemps universitaire à Louvain-la-Neuve, et prêtre Wallon), nous ont partagé leurs points de vue sur la question, au cours d’une soirée riche en perspectives organisée en ligne le 9 juin dernier par Saint-Merry Hors-les-Murs.

Nicolas de Bremond d’Ars

Le fait est que les années soixante-dix, que nous avons connues si créatives dans nos aumôneries et même dans certaines paroisses, semblent bien loin derrière nous, tant la norme s’est figée dans les célébrations eucharistiques des églises de France. Nicolas nous rappelle (ou nous apprend ?) que les normes liturgiques du missel romain permettent, en théorie, toutes ces initiatives passées ; mais son analyse de sociologue suggère que le repli sur soi de l’Église, qui se sent aujourd’hui largement exclue de l’espace sociétal où les clercs ont de plus perdu leur place de notables, a désormais conduit à institutionnaliser les liturgies à usage interne : le clergé y fait démonstration de sa place, face – ou au-dessus – des laïcs, dans un espace théologiquement organisé à cet effet. Pour Nicolas de Bremond d’Ars, la réforme liturgique de Vatican II s’est traduite par un échec, en nous laissant au milieu du gué, entre la théologie sacrificielle de la Lettre aux Hébreux et celle du repas fraternel décrit par Paul aux Corinthiens. Nous voilà depuis coincés dans un système ecclésial dont le clergé de type grégorien ne peut plus fonctionner avec le monde d’aujourd’hui.

Gabriel Ringlet

Gabriel Ringlet, lui, a la grande chance de vivre en Belgique, et de pouvoir développer un projet avec la bénédiction de son évêque, dans un prieuré proche de Louvain. Cette expérience s’appuie sur trois piliers : l’Évangile, l’actualité du monde et de la vie d’aujourd’hui, et l’imaginaire pour jeter des ponts entre les deux premiers avec l’aide d’artistes et de créateurs. Une école des rites et de la célébration est sur le point d’y ouvrir. L’idée du Prieuré est de proposer une troisième voie entre ce qui se passe dans des églises vides, et ce qui est proposé par des services marchands en matière de cérémonies non sacramentelles. Cinq constantes se retrouvent dans les célébrations du Prieuré : il y a toujours un invité (personnalité, artiste…), qui n’est pas forcément croyant lui-même ; une place importante est donnée à la chanson contemporaine profane, interprétée par des musiciens professionnels ; les textes bibliques sont mis en dialogue avec la littérature contemporaine ; toutes les prières du missel sont réécrites, avec un langage plutôt poétique ; les rites sont renouvelés avec un souci de faire participer nos cinq sens. Cette réalisation, pour aboutir à une proposition finale d’une grande simplicité, demande bien sûr en amont un vrai travail de recherche et de préparation qui n’a rien d’un bricolage, car innovation et créativité ne signifient pas absence de règles. En matière de langage, Gabriel souhaiterait un renouvellement des traductions bibliques liturgiques, pour rouvrir l’imaginaire, et pense que la liturgie s’en trouverait d’emblée transformée.

Quelques phrases clés m’ont marquée au cours de ces échanges et témoignages :

  • La messe ne peut pas occuper tout l’espace : c’est un point de passage.
  • On est reparti dans le rituel, on a perdu le symbolique.
  • Les jeunes n’iront pas dans les églises, c’est aux chrétiens d’aller là où ils sont.
  • Les gens ont envie de célébrations, religieuses ou non.
  • En coresponsabilité, nous sommes tous appelés à la créativité au service de célébrations où puisse s’épanouir l’imaginaire ; la créativité met ensemble.

Parmi les propos de conclusion de nos deux intervenants, je retiens la remarque de Nicolas de Brémond d’Ars que le monde a bien changé depuis les années quatre-vingts : il nous faut recréer et innover en liturgie, mais autrement que ce que nous avions pu imaginer à cette époque ; et celle de Gabriel Ringlet insistant sur le fait que les artistes ne demandent qu’à être utiles, et qu’on peut réaliser partout, sans moyens énormes, l’équivalent de ce qui se passe au Prieuré (https://www.leprieure.be). Et de citer Rilke : « Avec de l’ici, faire de l’au-delà ». Comme le remarquait Claude Plettner, notre modératrice de la soirée : nous venions de vivre un grand moment de liberté. Et j’ajoute, comme d’autres personnes en ont témoigné depuis auprès de moi, que cela nous faisait particulièrement du bien, à nous saintmerryens, jetés hors de nos murs !

Blandine Ayoub


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Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

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