L

Le pouvoir dans l’Église : un « hold-up » historique

Pour la troisième fois ce trimestre, le 23 juin dernier, la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs et ses amis se réunissaient par Zoom à l’occasion d’un débat sur Ministères, charismes et pouvoir dans une Église synodale, avec Roselyne Dupont-Roc, bibliste, et Antoine Guggenheim, théologien.
Par quelles ruses de l’histoire – s’interroge en introduction Pietro Pisarra, animateur du débat – le mot « ministère », qui dans les écrits du Nouveau Testament désigne le service, est devenu synonyme de « pouvoir » ? Comment a-t-on pu oublier que le vrai « ministre », à l’image du Christ, est tout d’abord serviteur ? Les peintres, qui tout au long du Moyen Âge et de la Renaissance, ont représenté Jésus au milieu des pauvres et des exclus, en tant que ministre-serviteur, l’avaient bien compris. À l’instar d’un artiste anonyme, le Maître d’Alkmaar, qui dans un polyptyque de 1504 projeté à l’écran montre le Seigneur dans chaque scène des sept œuvres de miséricorde, parmi les affamés, les assoiffés, les malades, les prisonniers…

4-Maître-dAlkmaar-détail-Christ-au-centre
Maître d’Alkmaar, Les œuvres de miséricorde (détail), 1504, Rijksmuseum, Amsterdam.

Roselyne Dupont-Roc fait ensuite un point historique de la question aux débuts de l’Église, quand Paul, déjà confronté aux divisions (entre les années 35 et 50), sans jamais prendre de décisions autoritaires, ramène les fidèles à l’essentiel, la croix, puis les renvoie à leur liberté. Il remplace le « sacré » par le « saint ». Les responsables de cette époque sont souvent des femmes, en charge du repas du Seigneur. On parle de serviteurs (diakonos, homme ou femme), auxquels dans les Actes s’ajoutent un épiscope ou surveillant, et le presbyterion correspondant au groupe des anciens – comme dans les communautés juives. Avec cinquante ans d’avance sur son temps, Ignace d’Antioche fera de l’épiscope une personnalité particulière, l’évêque qui garantit l’unité de la communauté locale avec l’Église. Or, dans les lettres de Paul, les charismes, ou façons dont la grâce se manifeste, sont divers, complémentaires, et pas du tout hiérarchisés (I Cor, 12). On parle de partage, de service, d’accueil – notamment entre chrétiens issus des mondes juif et païen -, puis de catéchistes (Éphésiens).

Pour Antoine Guggenheim, l’Église, telle que nous la connaissons, a été inventée pour permettre au message évangélique de durer dans l’Histoire. Assemblée d’hommes libres pour les Grecs, assemblée liturgique du peuple de l’alliance pour les Juifs, l’Église est une dans la diversité, et diverse grâce à l’unité. L’invention fait partie de sa vie, puisqu’elle se situe toujours dans le temps, que la révélation est inépuisable (Siracide 24), et le futur toujours à inventer – n’en déplaise au traditionalisme pour qui le passé dicte l’avenir ! Dans la foi biblique, la conversion est permanente (Romains 12), et Dieu inépuisé. Comme le montre la Lettre aux Hébreux, l’organisationnel est second, instrumental, au service de l’essentiel : la rencontre avec Dieu et l’annonce de la Bonne Nouvelle ; les porte-paroles ne sont pas chefs, mais responsables des autres, le seul ministère sacerdotal reposant sur Jésus, diffracté entre divers représentants au nom du sacerdoce global de l’Église. Parmi les grands manquements historiques de notre Église : elle n’a pas écouté ce que les pauvres avaient à dire de Dieu ; ce que les Juifs avaient à dire des textes dont nous avons hérité ; ce que les femmes avaient à dire du christianisme en général, la seule parole autorisée étant masculine.

1-Maître d'Alkmaar - total
Maître d’Alkmaar, Les œuvres de miséricorde, 1504, Rijksmuseum, Amsterdam.

Pour le pape François, rappelle Pietro Pisarra, toute l’Église est en marche synodale, pas seulement les évêques, même si c’est à eux qu’en définitive la constitution apostolique qui a réformé le Synode (Episcopalis communio, 2018) confie le discernement. Après les ouvertures indéniables, les avancées qui redonnent espoir, faut-il y voir une impasse théologique, une logique qui ne se déploie pas jusqu’au bout ?

Roselyne Dupont-Roc regrette que l’on n’enseigne jamais aux chrétiens de base qu’ils sont responsables, que chacun est charismatique dans l’Église. Antoine Guggenheim rappelle les causes historiques de cette impasse : il y a eu en Église un véritable hold-up, pas de séparation des pouvoirs ni d’instances de contrôle, les clercs se nomment et se promeuvent les uns les autres, au lieu que chaque chrétien, à partir de l’Évangile, puisse parler de sa place plus ou moins impliquée dans la communauté, car tous auraient des choses intéressantes à y apporter. Le déficit d’écoute du peuple de Dieu par les évêques, qui n’ont pas toujours l’air de croire en son flair (sensus fidei fidelium), fait que beaucoup de fidèles s’en vont. Pour Antoine, une pluralité représentative devient urgente ; là où l’évêque de l’Antiquité était proche de sa poignée de chrétiens, celui d’aujourd’hui vise le bien commun du clergé plus que celui de l’Église ; il y aurait besoin de discernement, mais « ça manque de femmes », « il faut un papa, une maman, mais pas dans l’Église ». Quand Roselyne  s’interroge sur l’absence de toute dimension démocratique ou représentative dans l’Église, d’assemblées délibératives où les choses puissent se dire, Antoine ajoute que le pouvoir est à bannir au profit de l’arbitrage, du discernement, de la responsabilité pour autrui. La synodalité a pour but de se mettre à l’écoute du monde – qui n’est pas mauvais par définition, précise Roselyne -, et des signes des temps. Le pape François a rappelé qu’il n’y aurait pas de synode possible sans ces deux boussoles : le Christ, Parole de Dieu, et les exclus.

En conclusion, Guy Aurenche nous rappelle que nous sommes appelés à l’invention, à accepter le charisme ou don qui nous a été fait ; appelés à l’écoute de la parole, de la sagesse qui « fait déborder l’intelligence », en une conversion permanente ; appelés à la vraie rencontre, en vérité, pour célébrer la diversité, éventuellement en allant aussi voir ailleurs ce qui s’y passe ; appelés à écouter les signes des temps. Et comme nous l’a redit Roselyne Dupont-Roc en évoquant les premières pages de la Bible, avant même le péché originel, « n’oublions jamais qu’au commencement est la bénédiction de Dieu ».

Blandine Ayoub

Revoir le débat

CategoriesDébat
Blandine Ayoub

Née au moment du Concile Vatican II, elle est impliquée depuis près de 40 ans dans la communauté de Saint-Merry, tout en cultivant un tropisme bénédictin, grâce à son père moine de la Pierre-Qui-Vire. Par son mariage avec un Alepin, elle a également adopté la Syrie comme deuxième patrie. Elle est responsable d’un centre de ressources documentaires dans un centre de formation professionnelle de la filière éducative et sociale.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.