Ézéchiel, le mal aimé

Portrait d’un guetteur qui dénonce l’insupportable et annonce l’inimaginable. De Jesús Asurmendi

Piero della Francesca (et atelier), Le prophète Ézéchiel, fresque, 1458-1466, Basilique de Saint-François, Arezzo

Prophète mal aimé. Certes, ses longues visions et leur présentation actuelle, assez tarabiscotée, où ses éditeurs sont pas mal intervenus, y sont pour quelque chose. L’époque difficile aussi aide à voir en lui un prophète excentrique. Ses interventions se passent probablement à Babylone où il arriva lors de la première déportation des Judéens, en 597/596. Il n’est pas étonnant, car il était prêtre, donc fils de prêtre (Ez. 1, 3), appartenant à la crème de la société d’alors. Élite dont les membres sont les premiers sur la liste des déportés. D’une certaine notoriété et d’une reconnaissance certaine : « La sixième année de la première déportation, le sixième mois, le cinq du mois, j’étais assis dans ma maison, et les anciens de Juda étaient assis devant moi ; là s’abattit sur moi la main du Seigneur Dieu. » (8, 1). Mais son écoute est moindre : « Te voilà pour eux comme un chant passionné, à la sonorité agréable, avec une belle musique. Ils écoutent tes paroles, mais personne ne les met en pratique. » (Ez 33, 1-33).

Il y a deux volets dans son action : une critique où le noir s’accumule et les reproches sont violents. Jamais aucun prophète n’avait eu une vision aussi sombre de l’histoire de son peuple (Ez 20) : « Tout est révolte ». Cette partie des interventions d’Ézéchiel correspond à l’époque où des Judéens, inconscients et insouciants, ne voient pas venir le danger tandis que les sombres nuages s’accumulent. Ils vivent dans la désinvolture avant la chute de Jérusalem. Dans cette première phase, le châtiment annoncé pour la ville commence par le temple. D’abord il y a son abandon par la Gloire de Dieu, symbole de la présence divine : « La gloire du Seigneur s’éleva du milieu de la ville et s’arrêta sur la montagne qui est à l’est de la ville » (11, 23). Ensuite son châtiment ainsi que celui de la ville : « Le Seigneur ajouta : “Rendez impure cette Maison, emplissez les cours de cadavres, puis sortez !” Ils sortirent donc et frappèrent à travers la ville.  » (9, 7).

Une seconde partie lumineuse et annonce de l’espérance qui arrive quand on ne s’y attend plus et qu’il n’y a plus d’espoir, car la catastrophe est arrivée. « Le Seigneur me dit : Fils d’homme, ces ossements, c’est toute la maison d’Israël. Car ils disent : “Nos ossements sont desséchés, notre espérance est détruite, nous sommes perdus !” » (Ez 37, 11). Se vérifie alors la définition du prophète : ‘celui qui dénonce l’insupportable et annonce l’inimaginable’. Toujours à contre-courant. 

Dans une image très appropriée, Ézéchiel présente la mission du prophète comme celle d’une sentinelle :

Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne lui dis pas d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, lui, le méchant, mourra de son péché, mais à toi, je demanderai compte de son sang.
Au contraire, si tu avertis le méchant, et qu’il ne se détourne pas de sa méchanceté et de sa conduite mauvaise, lui mourra de son péché, mais toi, tu auras sauvé ta vie.

(Ez 33, 7-9)
Le prophète Ézéchiel , manuscrit Latin 16744, fol. 81r,
Bibliothèque Nationale de France (détail)

Cette image est complétée dans une tirade forte sur les faux prophètes

Vous n’êtes pas montés sur les brèches, vous n’avez pas construit de mur autour de la maison d’Israël pour qu’elle puisse tenir ferme dans le combat, au jour du Seigneur.

(Ez 13, 5)

Tout cela fait partie de la mission, du ‘job’ du guetteur. La communauté compte sur le guetteur. Si celui-ci ne fait pas son métier, même si ses interventions font mal, la communauté, va à sa perte.
D’où les chapitres du livre d’Ézéchiel sur la responsabilité personnelle. Trop longtemps les israélites ont compté sur la responsabilité collective. On est tous, et chacun, responsables, pour le bien et pour le mal, de ce qui arrive. Mais il arrive un moment où les gens en ont marre de ‘payer’ pour leurs parents : « Qu’avez-vous donc, dans le pays d’Israël, à répéter ce proverbe : Les pères mangent du raisin vert, et les dents des fils en sont irritées ? Par ma vie ! — oracle du Seigneur Dieu — vous n’aurez plus à répéter ce proverbe en Israël. En effet, toutes les vies m’appartiennent, la vie du père aussi bien que celle du fils, elles m’appartiennent. Celui qui a péché, c’est lui qui mourra. »

Les excès de la responsabilité collective ont amené le prophète à rectifier dans l’autre sens, oubliant la pertinence d’une juste responsabilité collective. Certes, chacun est responsable de ses actes, mais il a également une responsabilité dans la marche collective de sa société. Le péché social, ça existe ! Le plus évident est dans le domaine de l’écologie, sans parler des moments passés, comme ceux de la Deuxième Guerre mondiale et de l’occupation nazie.

C’est le propre du prophète : parler hic et nunc, ici et maintenant, et non pas en tant que professeur de morale, hors de l’espace et du temps. L’emphase fait partie de la rhétorique et de la pédagogie.
Ézéchiel, un prophète pour son temps avec des résonances permanentes.

Jesús Asurmendi

Bibliste. Professeur honoraire à l'Institut Catholique de Paris.
Parmi ses publications, « Du non-sens — L'Ecclésiaste », Éditions du Cerf, Paris, 2012 ; « Job », Éditions de l'Atelier, Paris, 1999.

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