Face aux anti-vax et à leurs motivations plus ou moins délirantes, il est utile de scruter le comportement des populations lors de la toute première vaccination à grande échelle. La chronique d’Alain Cabantous

Distincts des anti-pass, les anti-vax sont constitués par deux ensembles différents. D’un côté les réticents, en fait l’immense majorité ; de l’autre les opposants irréductibles qui représenteraient 5 à 7 % de la population française mais probablement un peu plus aux États-Unis ou en Suisse (dont 10 % des médecins). Ces différenciations ne les empêchent pas de se retrouver autour des mêmes critiques qui nourrissent leur résistance plus ou moins forcenée.

Une grande partie doute de l’efficacité d’un vaccin trop rapidement élaboré pour ne pas être suspect et déplore l’absence d’un recul scientifique nécessaire à toute avancée de ce type. De ce fait, elle avoue encore en craindre les effets indésirables spécialement à propos de la stérilité des femmes, de l’augmentation des cancers ou de la modification du code génétique. On ajoutera que beaucoup de sites intégristes mettent d’abord en avant l’utilisation possible de cellules de fœtus humains avortés pour étayer leur exécration du dit vaccin et, ce, en dépit de la claire mise au point du Vatican à ce sujet.

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Edward Jenner (1749-1823).

Face à ces arguments qui circulent à flots continus sur les réseaux sociaux et à leurs déclinaisons plus ou moins délirantes, l’historien ne peut manquer de scruter l’état des comportements des populations comme des autorités lors de la toute première vaccination réalisée à grande échelle. Si cette technique préventive commença à voir le jour dans les Îles britanniques au cours des années 1720 afin de tenter de contrer la mortalité variolique qui touche principalement les enfants, c’est le médecin anglais Jenner qui, en 1796, entreprit d’« inoculer l’humeur extraite de bovins atteints de la variole des vaches » (Y.-M. Bercé), beaucoup moins redoutable que la souche directe utilisée jusqu’alors. A partir de ce moment et face au développement de la vaccination, la société européenne se trouva scindée en deux. D’un côté, la majorité de la noblesse, les autorités politiques et militaires (plusieurs généraux faisant vacciner leur corps d’armée), la plupart des autorités religieuses et médicales. D’un autre, la plus grande partie de la population – rurale notamment – qui  craignait, par ce biais, une réactivation de la maladie qui semblait avoir régressé chez les enfants en dépit de résurgences toujours redoutables (au Piémont en 1807 par exemple). Mais, plus encore, cette opposition se révélait culturelle dans la mesure où, pour les gens simples, l’appel aux médecins, encore peu nombreux, était aussi rare qu’onéreux. A front renversé, le corps médical œuvrant pour la vaccination se présentait comme l’héritier des Lumières face à l’obscurantisme paysan.

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Photo by Mat Napo on Unsplash

Si, comme aujourd’hui, la crainte d’effets indésirables et redoutables ou le doute sur l’efficacité vaccinale constituaient des éléments majeurs pour s’opposer à la démarche, d’autres facteurs entraient en ligne de compte. Dans les régions annexées par Bonaparte, l’imposition du vaccin par les préfets l’assimilait à une oppression supplémentaire de la part des envahisseurs. On ajoutera que dans ces sociétés de culture chrétienne, il régnait souvent un certain fatalisme face à la mort des enfants. « Si le Seigneur veut les prendre, Il s’occupera certainement mieux d’eux que je ne le pourrais » témoigne une mère de famille de Bristol en 1840 alors que la mortalité infantile participait largement du paysage démographique subi.

Après une accalmie, l’opposition au vaccin devint beaucoup plus virulente au tournant des années 1850 notamment en Italie et en Angleterre. Face au retour en force de la variole, le gouvernement anglais imposa une vaccination obligatoire en 1853 et accrut les sanctions contre les récalcitrants en 1867. Dès lors, la dénonciation de l’Etat – Léviathan fit les beaux jours de tribuns politiques radicaux, contempteurs du Parlement du royaume, ou de prédicateurs religieux en mal de fidèles. L’impact fut particulièrement fort dans les villes industrielles du nord du pays rétives à cette législation. Mais la résistance s’étendit à l’Europe occidentale jusqu’à favoriser la création d’une Ligue anti vaccinique en 1866.

Ainsi, les anti-vax d’aujourd’hui ne sont que les héritiers d’un mouvement aussi minoritaire que structurel alors que l’efficacité thérapeutique des vaccins a été prouvée maintes fois. Et si les réseaux sociaux ont remplacé la rumeur, ils charrient les mêmes idées avec une redoutable efficacité. Quant à la lutte contre l’Etat liberticide et à sa récupération politique, elles demeurent elles aussi des constantes dans ce domaine comme dans d’autres. 

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite ( Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernière publication : Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle) avec François Walter, Paris, Payot, 2019. À paraître : Gibier de potence. Mutineries maritimes et rébellions portuaires (17e-18e), Paris, Cerf.

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