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Il s’en va en pleurant… il revient avec joie

La séance de l’atelier Psaumes du 27 novembre 2021, animée par Elisabeth Smadja, propose un commentaire du psaume 126 : « Il s’en va, il s’en va en pleurant, chargé du sac de semence. Il revient, il revient avec joie, chargé de ses gerbes. » Jean-Jacques Bouquier, participant à cette lecture, y trouve des liens très éclairants avec sa pratique psychanalytique.

Ainsi, le Psalmiste assure à ces gens qui sèment dans les larmes qu’avant même de récolter, leur cœur sera rempli de joie et de chants, parce qu’ils peuvent être totalement confiants dans l’aide de Dieu au moment de la récolte. C’est-à-dire que notre souffrance était relativement insignifiante parce que seuls nos corps étaient douloureux. Dans le futur, nous réaliserons d’immenses récompenses spirituelles qui nous feront sentir que toutes les souffrances corporelles que nous avons endurées à cette fin en valaient la peine. En ce point, ce commentaire rejoint fortement les profonds enseignements que nous transmet Elisabeth Smadja, tant à partir de son expérience, et de ses connaissances de l’hébreu que de ce qu’elle vit… 

L’actualité que ce psaume donne à entendre  

André Chouraqui écrit : « Le poème est aussi interprété comme célébrant la joie des ultimes libérations de l’homme. C’est en raison de cette interprétation traditionnelle que nous lui gardons son caractère actuel et que nous traduisons les verbes au présent ».[1]

De quel exil actuel l’homme, au sens large, « celui qui embrasse la femme… », peut-il être ultimement libéré ? Cette question est l’occasion de retrouver ce qui a donné l’idée d’un atelier psaume en 2017. Il s’agit du lien que S. Freud, comme J. Lacan, font entre Bible et psychanalyse… Prenons des exemples de la clinique psychanalytique pour que ceci soit bien concret. 

Line est religieuse et travaille dans une communauté. Elle consulte un psychanalyste parce qu’un prêtre, auquel elle se confie, a avec elle des relations qui ne s’en tiennent pas au registre de la parole. Au psychanalyste auquel elle s’adresse elle dit que, lorsqu’elle a posé la question à ce prêtre du pourquoi de la relation « hors parole », il lui a répondu : « C’est parce que nous en sommes à la seconde Création ! »  Elle demande alors au psychanalyste : « Et vous qu’est-ce que vous en pensez ? » Il lui répond : « J’en pense que si vous me posez la question c’est que cela vous pose question, mettez donc cette question au travail. »[2]C’est ce que fait Line qui arrête très vite la relation avec le prêtre puis, après quelques années, quitte la communauté puis sa congrégation, enfin considère qu’elle peut terminer sa psychanalyse. Quelques temps après elle envoie à celui qui a été son psychanalyste une lettre avec une photo d’elle ayant un enfant dans les bras et un homme à son côté. Elle écrit : « Voici la photo de mon mari et de notre enfant ». Line a ainsi quitté son exil. Les nouvelles que son psychanalyste a ensuite d’elle font entendre qu’elle a trouvé son ultime libération.

Claire donne un second exemple de libération d’exil. Religieuse elle vient parler à un psychanalyste à une époque où elle se sent très mal dans le travail qui est le sien dans sa communauté. En effet ce que ses sœurs, religieuses, ce que les personnes qu’elle accueille, pensent et disent d’elle lui pèse beaucoup… Après un temps de travail où elle dit se sentir mieux, elle arrive un jour à sa séance en disant qu’un rêve récent fait qu’elle se sent maintenant très bien et peut terminer son travail avec son psychanalyste. Dans ce rêve Jésus se présente à elle et lui dit : « Viens, Je t’invite chez toi ! » Après ce rêve, ce que les autres pensent d’elle est devenu secondaire. Elle se sent maintenant « chez elle » où qu’elle soit et qu’elle soit seule ou avec d’autres…  

 Le dernier verset du psaume 4 fait bien entendre cette libération ultime :
  בְּשָׁל֣וֹם יַחְדָּו֮ אֶשְׁכְּבָ֪ה וְאִ֫ישָׁ֥ן כִּֽי־אַתָּ֣ה יְהוָ֣ה לְבָדָ֑ד לָ֜בֶ֗טַח תּוֹשִׁיבֵֽנִי׃ (Psa 4:9)  
Béchalom yaH’dav èch-kéva vé-ichane, ki ata Adonä  lévada;  lavétaH tochivéni. 
Rachi le traduit: « En paix, je me couche et m’endors aussitôt; car toi, ô Hachem, même dans l’isolement, tu me fais demeurer en sécurité.[3] »

Un autre exemple donne à entendre combien l’exil peut être le pays d’esclavage de la pulsion… Jacques-Gabriel, J-G, ne cesse de se retrouver en hôpital psychiatrique. Chaque fois c’est le même scénario, il rencontre une femme dont il tombe « fou d’amour », que ce soit dans le train ou ailleurs, et il la suit. Elle prend peur et appelle la police qui emmène J-G afin qu’il soit interné. C’est avec lui que son psychanalyste a beaucoup appris sur la psychose et pour cela en a parlé dans divers congrès.[4] J-G parle d’abord de sa fierté de pouvoir faire l’amour « le temps d’un 33 tours » ! Au fur et à mesure qu’il parle à son psychanalyste, cela passe au temps d’un 45 tours puis, au fil des années, il rencontre l’impuissance… Après un temps où il a voulu tuer son psychanalyste parce qu’il a rêvé que celui-ci l’empêchait de « rentrer dans la mer », il cesse de suivre les femmes, renoue avec son ex-femme et leur enfant et cesse d’être hospitalisé. Lors d’une dernière séance avec son psychanalyste, où il parle de façon paisible, il dit à un moment : « Comme je regrette ma folie » ! L’analyste le lui fait remarquer, car il n’y avait pas fait attention, et lui demande pourquoi ce regret ? C’est avec un sourire qu’il dira alors : « Parce que, quand j’étais fou, je pouvais bander tout le temps »! 

Il fait ainsi bien comprendre ce que Freud fait entendre quand il dit : « Wo Es war, soll Ich werden ». Là où était le ça, (la pulsion) le je, le sujet, sa parole doit advenir… Pour cela, il faut qu’il soit véritablement écouté, entendushmashin mèm ‘ayin. C’est le « maitre mot » de la Bible selon Dominique de la Maisonneuve. 

Il s’agit toujours de la sortie du pays d’esclavage, celui de l’exil…

C’est bien ce que nous fait entendre aussi le mot Egypte en hébreu, mitsraryim, où résonne-raisonne tsra, tsar… signifiant resserré, petit, étroit, adversaire, ennemi[5] C’est une invite à sortir de cet exil étroit pour gagner le large. Cela ne se fera pas sans traversée, mot qui correspond précisément au mot yvri, ‘ayin, vèit, rèsh, yod, signifiant hébreu

D’où l’intérêt de l’hébreu pour nous aider à gagner ce large…       

Jean-Jacques Bouquier 


[1] André Chouraqui, Les Psaumes. Louanges. Editions du Rocher, 1996, p. 667.
[2] L’on retrouve ici la sagesse des proverbes arabes : « As-sou’àlou nisfou al-cilmi. » La question est la moitié du savoir ». 
[3] Rachi séfèr Tehilim, Les psaumes (1-50) Editions GALLIA M.Khayat B.P.50083 Jérusalem Israel 2006. P.17.
[4] Par exemple : Bouquier J J, Incidences du Nom-du-Père, Actes de l’Ecole de la Cause freudienne. Dix-sept exposés sur les moments cruciaux dans la cure psychanalytique. ECF, 1, rue Huymans, Paqris  6ème. Pages 21-24.
[5] Cours à l’Ecole Cathédrale

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