Après les abus en tous genres du clergé catholique ou les grossières et vulgaires manipulations historiques de Monsieur Z, ne serait-il pas temps, en cette période de Noël, d’ouvrir une parenthèse pour faire entrer un peu d’air frais afin d’alléger cette ambiance nauséeuse ? De respirer l’odeur de résine ou de se perdre même provisoirement dans le manteau forestier des mélèzes et des épicéas ? Comme pour s’y inviter, combien d’entre nous ont sacrifié à l’achat du sapin, quitte à fragiliser encore un peu plus l’équilibre écologique du Morvan ou de la Vosge ?

Et pourtant. Alors que le sapin, naturel ou artificiel, trône aujourd’hui dans un très grand nombre de foyers européens et américains, il faut se garder de penser que « ce fut toujours comme ça ». La tradition en quelque sorte.

Photo by Mourad Saadi on Unsplash
Photo Mourad Saadi sur Unsplash

Il convient de distinguer très nettement ici le monde germanique, au sens large. Lors des mystères médiévaux, joués la veille de Noël, on évoquait souvent Adam, Ève et « l’arbre de la faute », symbolisé par un conifère orné de pommes rouges, évidemment. La dimension théologique sous-jacente associait la naissance de Jésus à celle d’un nouvel Adam venu effacer le péché originel et devenu l’expression de la vie éternelle par excellence grâce à l’arbre toujours vert. C’est aussi la raison pour laquelle on érigeait un sapin orné de fleurs en papier, d’oublies ou de fruits au sein des lieux publics ou semi-publics : les églises, les maisons des corporations ou les salles d’hospice et ce dès le XVe siècle au moins. En outre, dans les cultures anciennes, et à l’instar des arbres de mai dressés au printemps dans les rues ou sur les chemins, ce « mai de Noël » a pu constituer aussi un rite de fécondité notamment en Forêt Noire ou en Alsace.

Ce n’est que très lentement que le sapin va s’imposer dans l’espace domestique d’abord sous forme de branchages mêlés au houx, au genévrier ou au buis. Essences réputées protéger contre l’action des démons et des sorciers particulièrement actifs entre le 25 décembre et le 6 janvier, ce temps redouté des Douze jours. L’arbre proprement dit fera surtout son entrée dans les maisons dans le dernier tiers du XVIIIe siècle si l’on s’en tient aux sources iconiques. Et il faut même attendre le début du XIXe siècle pour voir une mère veillant sur son nouveau-né dans une pièce où est suspendu l’un de ces petits résineux décoré de présents. C’est à partir de ce moment que se répand de manière accélérée la coutume par la diffusion des usages décoratifs de l’aristocratie puis de la bourgeoise d’Allemagne du Nord, de Berlin notamment, et d’Autriche. D’ailleurs, c’est probablement à Vienne que se déploient les plus grands marchés au sapin. Pour la seule année 1900, venus de Bohême, de Moravie ou de Hongrie, on en vendit peut-être plus d’un million.

C’est aussi par l’intermédiaire des voyages nobiliaires ou des mariages princiers que la coutume fut adoptée hors du monde germanique. Sans faire remonter les exemples jusqu’à la princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, on évoquera l’information, aujourd’hui sujette à caution, selon laquelle Albert de Saxe-Cobourg, époux de la reine Victoria, avait importé l’exposition du sapin illuminé au château de Windsor en 1840 ou 1841, presque au même moment qu’Hélène de Mecklembourg, belle-fille de Louis-Philippe, en France. Pourtant ces quelques initiatives ne se transformèrent pas toujours en tradition notamment dans l’Europe du sud et ce pour plusieurs raisons. Pour ces pays très largement catholiques, le sapin de Noël était considéré comme un marqueur protestant. En France, qui plus est et surtout après la guerre de 1870, le sapin restait le symbole de l’ennemi prussien. Le curé de Pithiviers, Alphonse Chabot en 1907, le proclame clairement : « Nous ne croyons pas que la tradition de l’arbre de Noël soit née sur notre vieille terre française » ajoutant sans ciller qu’il « s’est propagé en Allemagne par les Suédois pendant la guerre de Trente ans ». Enfin, il paraissait saugrenu à bien des paysans d’arracher ou de scier un végétal pour l’installer provisoirement dans un intérieur. Pierre-Jakez Hélias le dit clairement à propos des paysans bigoudens des années 1920 : « Il ne viendrait à l’idée de personne d’aller déplanter un sapin dans quelque bois pour le faire trôner au beau milieu de la maison. A-t-on jamais vu un sapin prendre racine dans de la terre battue ? » (Le cheval d’orgueil, 1975, p. 165)

Nous voilà prévenus nous qui ne sommes plus vraiment des campagnards mais qui cherchons désespérément à végétaliser nos villes coûte que coûte sans pouvoir véritablement échapper aux conifères noëliques. Et si l’achat du sapin, sa décoration lumineuse et chargée, le recyclage de sa dépouille après quelques semaines passées en surchauffe faisaient inconsciemment partie du programme ? Joyeux Noël quand même.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019.

  1. ALAIN CABANTOUS says:

    Dans le titre, c’est bien Tannenbaum.
    Et avant ou après le O pas de H…C’est mieux pour les sapins qui ne sont pas encore coupés.

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