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Celle qui voulait dire non

« Étrange tableau, si loin des images de la Vierge agenouillée, soumise à la volonté de Dieu et prononçant ce fiat magique auquel nous souhaiterions tellement résumer le récit de l’Annonciation. Botticelli aurait-il réinventé celui-ci et dévoyé dans un sens un peu sulfureux ? » Pierre Sesmat nous montre dans cette chronique de mars 2016 des aspects inattendus ou inhabituels de l’art sacré – « L’Annonciation du Cestello » de Sandro Botticelli

Nous vous proposons les articles de cette chronique effacés de notre ancien site en mars 2021 lors de la fermeture du Centre Pastoral.

Le jardin clos, « hortus conclusus »,
symbole de la virginité de Marie

L’atmosphère est grave, voire pesante. Heureusement Botticelli a découpé dans la pièce une grande fenêtre où resplendit un magnifique paysage, frais comme un printemps, bien plus flamand que toscan. Le regard aime y divaguer comme les bateaux sur la rivière, sous les arches du pont et parmi les bosquets et les tours au toit pointu. Heureusement aussi Botticelli donne déjà la fin et le sens de l’histoire, en plantant un arbrisseau aérien et léger dans le petit jardin carré et cerné d’un muret blanc, juste devant la fenêtre : c’est l’image du « Rameau de Jessé » qui surgira du jardin clos – hortus conclusus, comme disent les Litanies de la Vierge – symbole de la virginité de Marie.

L’archange Gabriel (détail)

Image idyllique qui nous ferait presque oublier le drame qui se joue au premier plan. L’ange est entré de façon inopinée, presque par effraction, la perturbant dans sa lecture. Et voilà qu’il se fait insistant, en s’inclinant de façon excessive pour capter son attention. Il tend sa main ouverte pour essayer de l’apaiser. Mais Marie, le teint pâle, le visage fermé, les yeux baissés, ne voit rien des beaux atours de l’ange, ni la gaze qui l’enveloppe, ni ses ailes diaprées, ni le lys qu’il lui apporte. Les premières paroles de Gabriel la bouleversent tellement que son corps en défaille et que ses genoux se dérobent presque sous elle. «  Salut Marie, comblée de grâce. Le Seigneur est avec toi » a dit l’ange. Non, ces mots n’ont ni flatté ni réjoui Marie et Botticelli a choisi de peindre le trouble qui s’empare alors d’elle, comme le dit Luc. L’ange a beau dire « Sois sans crainte », ce qu’il annonce ensuite « Voici que tu concevras et enfanteras un fils… Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut… » ne la rassure pas davantage. Luc met dans la bouche de Marie, en guise de réponse, une question très prosaïque : « Comment cela se fera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ? ». Botticelli, lui, la peint bras et mains tendus semblant repousser le message de Gabriel, comme si elle avait voulu dire, dans un sanglot étouffé : « Non ! Si possible, que ce calice s’éloigne de moi ! ».

Marie (détail)

Étrange tableau, si loin des images de la Vierge agenouillée, soumise à la volonté de Dieu et prononçant ce fiat magique auquel nous souhaiterions tellement résumer le récit de l’Annonciation. Botticelli aurait-il réinventé celui-ci et l’aurait-il dévoyé dans un sens un peu sulfureux ? En fait, nous apprend Michael Baxandall dans L’œil du Quattrocento, publié en 1972, les prédicateurs du XVe siècle – les rockstars de l’époque – aimaient commenter méticuleusement pour leurs auditeurs le « colloque angélique » et distinguaient cinq sentiments par lesquels Marie passe successivement au cours de l’épisode de l’Annonciation : les trois premiers – le trouble, la réflexion et l’interrogation – sont des facettes du doute et les deux derniers – la soumission et la méditation – illustrent l’acceptation et la foi de Marie.

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