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La notion de « Fils de Dieu » dans l’Antiquité

Dans cette nouvelle chronique, Colette Deremble revient sur quelques concepts fondateurs de la foi chrétienne et montre comment ils se sont forgés au cours de l’histoire. Ses trois premiers chapitres seront consacrés à la notion de « Fils de Dieu ». Nous publions ici le premier.

La foi chrétienne repose, entre autres, sur l’idée que Jésus-Christ est Fils de Dieu. L’expression mérite qu’on s’y arrête, autrement que dans le flou non élucidé de la foi de notre enfance.
Les écrivains des Évangiles n’ont pas écrit ces textes de manière impulsive et spontanée. Ils sont imprégnés de la culture hébraïque qui les porte depuis des siècles et conditionne leur pensée. Cette culture elle-même est inscrite dans un rayonnement large, celui des civilisations du Bassin Méditerranéen, dont le foyer égyptien et le foyer perse, qui se sont interpénétrés tout au long de leur histoire et qui forment le berceau de la pensée sémitique. C’est dans ce contexte qu’il convient de déchiffrer le sens de cette expression fondamentale :  Fils de Dieu.

Les Pharaons se disent Fils de Dieu. Les Égyptiens, à l’aube de l’histoire, donc à partir des années 3000 avant notre ère, ont fondé leur développement sur un système politique hyper puissant et sacralisé, dans lequel le Pharaon est assimilé au Dieu solaire Rê, sous sa forme trinitaire de soleil naissant, au zénith et à son couchant.
Le Pharaon Khephren, qui règne vers 2500 avant notre ère, est le premier à officialiser cette identification au dieu créateur en proclamant sa filiation divine : il inclut le nom Sa-Rê (« Fils de Rê ») dans sa titulature, qui précède son nom de naissance, inscrit dans un cartouche. Il se rattache ainsi charnellement à la puissance cosmique qui donne naissance à l’univers. À partir de ce moment, tous les Pharaons se feront appeler Fils de Dieu.

moulage ; relief mural
Moulage d’un relief du temple d’Hatchepsout
à Deir el-Bahari. Date du modèle : Nouvel Empire ; début XVIIIe dynastie (-1550 -1069), Musée du Louvre.


Ils orchestrent cette idée en imaginant le mythe de la théogamie royale. Environ 1.000 ans plus tard, la souveraine Hatchepsout, qui monte sur le trône en
– 1478, et qui a besoin de légitimité (car elle garde l’autorité souveraine qu’elle aurait dû céder à son neveu et beau-fils Thoutmosis III lorsqu’il est en âge de régner), fait graver une longue inscription sur le mur de son Temple des Millions d’années à Deir-El Bahari, près de Louxor : elle y raconte comment le dieu Amon, nouveau nom donné à Rê, a pris les traits de son père charnel, Thoutmôsis 1er, pour s’unir à sa mère, Ahmosis. Elle énonce ainsi le mythe de la théogamie, « mariage sacré », qui permet à Dieu d’épouser une humaine pour concevoir le souverain.
Cette rencontre entre le monde des dieux et celui des hommes exprime la double nature de Pharaon, pleinement homme et pourtant de nature divine puisqu’engendré par Dieu. Les images sculptées en bas-relief et peintes accompagnent le texte explicatif, inscrit sur les murs du temple. Elles commencent par la scène de l’Annonciation : Amon-Rê s’adresse à Thot, figure divine de la Sagesse, pour annoncer à la reine sa prochaine venue. Elles continuent par la rencontre : « Alors Amon, ce dieu magnifique, maître des trônes du Double Pays, se transforma et prit l’apparence de Sa Majesté, le roi de Haute et Basse-Égypte, Thoutmosis, époux de la reine.
Il la trouva comme elle dormait dans la beauté de son palais. »
Vient le moment de l’union : « Après qu’il l’eut approchée étroitement et qu’elle s’extasiait à contempler sa splendeur divine, voici que l’amour d’Amon pénétra son corps ».

La reine s’extasie : « Seigneur, vraiment, comme est grande ta puissance ! Qu’il est précieux de voir ta face après que tu te sois uni à ma Majesté dans ta gloire et que ta rosée se soit répandue à travers toutes les parties de mon corps ».
Puis Amon donne son nom au nouveau-né : « Khene-met-imen-Hatchepsout (Rejeton d’Amon, Première des Nobles Dames) sera le nom de cette fille que j’ai placée dans ton corps. Elle exercera cette bienfaisante royauté dans ce pays tout entier. »
Ahmosis accouche et le récit se poursuit par la Présentation aux dieux : l’enfant est présentée à l’ennéade divine.

On doit donc à Hatchepsout l’idée de donner une forme concrète et réaliste au mythe du souverain Fils de Dieu,  avec les séquences qui s’enchaînent selon un rythme que reprendront les Évangiles : Annonciation, Nativité, Don du nom, Présentation.

Les successeurs d’Hatchepsout sur le trône d’Égypte vont continuer dans cette veine, et, à leur tour, construire toute une littérature exaltant leur relation intime à leur père divin.
Thoutmosis III, qui succède à Hatchepsout, fait graver ceci sur un des murs du temple de Karnak : « Je suis Fils du dieu Rê, issu de lui, image façonnée à la ressemblance de Celui préside au destin. Mon père Amon fit cela tant était grand l’amour que je ressentais pour lui ; il se réjouit à cause de moi plus qu’il ne l’avait fait pour aucun autre roi du pays. Je suis son fils, son bien-aimé ».
Lorsque, en 1372, Aménophis IV monte sur le trône, il le fait sous des noms significatifs :
il est Neferkheperouré (« Manifestation parfaite de Rê »), Ouaenrê (« Fils unique de Rê »).

Statue de Ramsès II (-1279 – 1213),
découverte à Tanis = San el-Hagar
(Basse Égypte-Delta oriental),
Musée du Louvre, Paris.

Les souverains à l’image et ressemblance de leur Père divin. Peu à peu la relation d’intimité filiale en le Fils et le Père s’exprime de manière de plus en plus lyrique et affective. Tous les pharaons disent qu’ils sont Fils de ce Père divin qui vit en eux, les anime, les conduit, les inspire, tandis qu’eux, les Pharaons, s’emploient à faire sa Volonté.
Ramsès II, lorsqu’il raconte le grand combat qui l’oppose à son ennemi hittite, s’inquiète un moment d’avoir été abandonné par son Père : « Que t’arrive-t-il donc, ô mon père Amon ? Est-ce qu’un père peut oublier son fils ? Est-ce que ce que je fais est une chose que tu ignores ? Ai-je jamais désobéi au dessein que tu m’as assigné ? (…) N’ai-je pas construit pour toi de nombreux et grands monuments et empli ton temple de captifs. Pour toi j’ai bâti mon temple de Millions d’années, te donnant tous mes biens en propriété. Vers toi j’ai conduit toutes les offrandes, t’ai fait apporter des dizaines de milliers de bœufs, toutes les essences des fleurs et les douceurs et de toutes les senteurs. Pour toi j’ai construit des pylônes en pierre, et j’ai moi-même érigé leurs mâts. À toi j’ai apporté des obélisques d’Éléphantine.
Alors voilà, je t’appelle, ô mon père Amon. Je suis au milieu d’ennemis innombrables que je ne connais pas. Tous les pays étrangers sont unis contre moi. Je suis seul, absolument seul. Personne d’autre avec moi. Mon infanterie m’a abandonné. Je crie vers eux, mais ils sont sourds à ma voix. Mais toi Amon tu vaux mieux pour moi que des millions de soldats, que des centaines de milliers de chars, plus que tous mes enfants réunis. Et voilà, je t’entends. Tu viens vers moi et tu me dis : c’est moi, ton père ; ma main est avec la tienne. Alors je découvre que mon cœur est fort, ma poitrine joyeuse. (…) Je suis comme Rê à la pointe de l’aube. Quiconque s’approche, la chaleur de mes flammes le brûle… ».
Inversement, Dieu parle à son Fils dans la confiance absolue : « Quand je te vois, mon cœur exulte. Je fais que ta pensée soit divine comme la mienne. Je t’ai choisi, je t’ai préparé. Il n’y a rien que tu doives ignorer. Je t’enveloppe des conseils de la vie pour que tu fasses vivre les autres selon ton dessein. Je t’ai placé en tant que roi du temps éternel, régent de la durée. »

On parle à Dieu comme à un Père. Au fil du temps, s’opère dans la religion égyptienne une sorte de démocratisation de la relation filiale à Dieu. On voit écrites aussi sur les murs des tombes de l’élite, et pas simplement sur ceux des temples pharaoniques, des prières où l’on parle à Dieu comme à un Père aimant et bienveillant à tout son peuple : « Salut à toi, dieu unique. Ta longueur, ta largeur sont sans limite. Tu t’es manifesté en millions, villes, villages, champs, chemins et fleuves. Tu as soulevé le ciel pour t’y lever, pour voir tout ce que tu as créé. Tu y es l’Unique. Mais des millions de vies sont en toi pour les animer. Regarder tes rayons est le souffle de vie pour leurs nez ». Le Dieu inconnaissable se révèle à chacun, dont il est intimement proche par son insondable bienveillance : «Toi qui libères des maladies, Toi qui guéris les aveugles, Toi qui écoutes les supplications de celui qui t’appelle, Toi qui viens de loin pour celui qui crie vers toi, Toi qui prolonges la vie et qui l’abrèges, Toi qui ajoutes à la durée fixée par le destin pour celui que Tu aimes, ta parole est utile au moment de l’effroi, doux vent pour celui qui t’invoque, Toi le défenseur de ce qui est juste. Tu jettes ton regard sur les hommes. Pas un seul que tu ne connaisses. Tu écoutes les millions d’entre eux ».
Si donc, les Égyptiens conçoivent, au début de leur histoire, que le Pharaon, plus même que la représentation de Dieu sur terre, en est le Fils bien-aimé, ils imaginent peu à peu que le peuple tout entier est englobé dans cet amour filial sans limite. Ainsi se développe l’image d’un Dieu aimant et compatissant comme l’est un Père pour son Fils.

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Colette Deremble

Colette Deremble est agrégée de lettres classiques, licenciée en théologie, docteur en art et archéologie (EHESS, 1989). Chargée de recherches au CNRS (en 1988). Professeur émérite à Paris X (en 1994). Autrice de nombreux livres dont « Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture » (avec Jean-Paul Deremble), éditions Lethielleux, 2017.

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