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Pierre et Gilles. Figures du religieux dans un univers Queer (2/2)

Ces deux artistes utilisent l’imagerie religieuse, classique ou  fantasmée, toujours belle et profonde, et lui accordent une place importante dans leur œuvre. Comment assemblent-ils les mondes religieux et Queer et pour quel bénéfice ? La chronique de Jean Deuzèmes

Le précédent article sur Pierre et Gilles avait détaillé les processus créatifs  de leurs photographies peintes et rappelé que la question religieuse ne les avait pas quittés depuis leur enfance. En quoi leurs images religieuses sont-elles spécifiques ? Ont-ils un modèle de piété Queer ? Cet art intéresse-t-il les institutions religieuses ?

Le modèle et la création de l’image religieuse      

600 Sainte Véronique

Dans la création des œuvres de Pierre et Gilles, « c’est le modèle qui nous révèle l’image et le sujet ». De face, il prend souvent toute la place. « Dans la frontalité, on est plus proche du modèle, il se donne d’une manière plus intense. C’est un échange entre nous, une interrogation, une recherche de son regard, de sa beauté, de son âme… Il est au centre de l’image, le décor est construit pour s’harmoniser avec lui, exprimer son personnage et son émotion, comme un poème ou une chanson qui s’accorde à une personne. » (Catalogue de l’exposition, Pierre et Gilles, Clair-obscur, 2017).

Ci-contre Sainte Véronique (Anna Mouglalis), 2010. Le modèle est une actrice, premier rôle féminin de la série Baron Noir

L’objectif de Pierre et Gilles est de révéler un personnage que représente le modèle,  l’iconographie religieuse ne survient qu’ensuite parmi d’autres possibles. Le repérage et la rencontre du sujet sont donc premiers, dans des milieux que les artistes fréquentent, les milieux littéraires ou artistiques (où s’exprime notamment la sensibilité Queer), mais pas uniquement. Comme leur propre vison est politique et sociale et  que leur veille s’inquiète du devenir du monde, ils recherchent aussi des personnes inconnues et belles qui semblent répondre à leur empathie. Avant Instagram, cela passait notamment par la fréquentation des boîtes de nuit.

Celui qui écrit avec son cœur (Édouard Louis), 2021

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Celui qui écrit avec son cœur (Édouard Louis) 2021, 136 X 108

L’écrivain Édouard Louis, de son nom Eddy Bellegueule, est au cœur  de débats littéraires et politiques récurrents, il est représentatif des transfuges de classes (à l’instar Annie Ernaux ou de Didier  Erebon) et a pris sa mère et son père comme sujets de ses livres pour parler d’eux en des termes parfois qualifiés de violence sociale par les critiques. La question de la non-reconnaissance de son homosexualité par un milieu pauvre prolétaire y était centrale.

Apprécié pour ses combats politiques, mais aussi pour sa beauté, il fut invité à discuter avec Pierre et Gilles de sa place dans la littérature, ainsi que des racines de leur admiration mutuelle : « On lui a posé des questions. Édouard nous a dit que quand il écrivait, il le faisait avec son sang, avec tout son corps. C’est ce qui est au fond de lui-même qui est l’encre de son écriture. […] Alors on a commencé à réfléchir à partir de ça. Comment faire apparaître le sang ? Et on a eu l’idée mettre un cœur au centre du portait, voilà. […] Après ça, on a pensé aux roses, parce que dans les roses, il y a les épines et que ces épines pouvaient représenter les souffrances qu’Édouard Louis raconte dans ses livres. […] Et l’image en fin de compte ressemble, c’est vrai à l’image d’un Christ, à quelque chose de religieux. Mais ça n’a pas été l’idée au départ. » (propos de Gilles  dans le catalogue).
Ils actualisent, en couleur et avec joie, les images dévotes du XIXe, celles du Sacré Cœur. Ils font de l’auteur-modèle au centre de nombreuses critiques l’image d’un martyr qu’ils aiment, notamment car ils partagent les mêmes valeurs du populaire,  et l’auteur le leur rend bien en écrivant un long article dans leur catalogue.
Avec ce type d’œuvre, les plasticiens manifestent leur empathie, et cherchent à réconcilier les gens avec eux-mêmes, notamment les jeunes qui vivent leur homosexualité dans une certaine honte.

Lucifer (Jean-Louis Le Floch), 2021 

Les Deux Lucifer
Lucifer (Jean-Louis Le Floch) 2021 , 167,5 x121,5 // Guillaume Geefs, Lucifer, 1848, cathédrale Saint-Paul de Liège

La question du mal occupe une place récurrente dans l’œuvre de Pierre et Gilles. Cette photo sombre, dont le modèle est un mannequin de la scène gay, fait explicitement référence à une sculpture qui a fait scandale, l’Ange déchu, œuvre de Joseph Geefs, commandée et installée en 1842, puis refusée par l’évêque.  Paradoxalement, elle fut remplacée par le Lucifer de son frère Guillaume Geefs, une statue de marbre plus provocatrice encore, installée en 1848 au centre de la chaire de la cathédrale Saint-Paul de Liège. À une époque romantique où l’esprit gothique réhabilitait Lucifer, il s’agissait d’exprimer la victoire de la religion sur  le mal.  Pierre et Gilles ont donc proposé à Jean-Louis Le Floch de jouer le personnage avec les mêmes ailes et la chaîne au pied. Contrairement au modèle du XIXe, pas de larme. Cette photo montre avec humour que leur art sait citer des œuvres officielles de  l’Église, et qu’ils sont dans la continuité et dans l’esprit du temps, celui des jeunes, ceux qui ne viennent plus à l’église…

Le baiser de Judas (Jesus Zarkin et Reda Kachari), 2021

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Le baiser de Judas (Jesus Zarkin et Reda Kachari), 2021, 171×130

Cette photo, dont les modèles  sont des mannequins connus, est la plus proche des représentations religieuses traditionnelles, avec des codes très prudes (pas de nu, Jésus en blanc, Judas en noir) et des lances en arrière-plan. Elle est belle et tout en retenue. Une rencontre entre deux hommes sur le mode du hug contemporain, importé des milieux gay, traduisant une tendresse et une reconnaissance analogues à celles dont parlent les artistes à propos des rencontres avec leurs modèles en atelier. Le prénom du modèle principal, Jesus, a probablement pesé dans le thème de la photo. Cette œuvre peut être perçue comme une illustration très fidèle des textes de Marc ou de Luc. Le modèle incarne avec nuance le personnage de Jésus, alors que Instagram le présente tout autrement, dans un milieu de mannequins gay. Les interprétations sont ouvertes : Peut-on relier le regard de la photo de 2021 aux paroles de Luc 22.48 « Judas, c’est par un baiser que tu livres le Fils de l’homme ? »
Est-ce aussi une référence au temps du Covid où se jouait l’interdiction du baiser, avec le manque et les risques que l’autre faisait porter. Cette œuvre pose ainsi la question de la sincérité. Cette image, comme d’autres, ne défend pas une approche théologique particulière

Mondes religieux et Queer selon Pierre et Gilles

L’originalité des œuvres aux figures religieuses peut être saisie sous trois angles que l’on pourrait caractériser en jouant sur l’expression post-

Une place dans l’art contemporain : post-mélancolique

Très étrangement, Pierre et Gilles ne sont pas cités dans l’ouvrage fondamental de Catherine Grenier   L’art contemporain est-il chrétien ?  (éd. Jacqueline Chambon, 2003). Probablement parce que l’autrice n’a pas abordé les œuvres revendiquant l’ancrage populaire, la recherche du beau et de la joie. Elle a surtout décelé dans l’art contemporain —qui refuse l’esthétisme— des dimensions anti-idéalistes rejetant les représentations directes du spirituel ainsi que les réponses chrétiennes, elle y décèle des œuvres globalement en mal d’utopie.

450 Artistes Cités Par Catherine Grenier
Artistes cités par Catherine Grenier : Marlène Daumas, Christian Boltanski, Wim Delvoy, Anri Sala

Cet art de la fin du XXe traduirait et lutterait contre sa mélancolie, qui affecte aussi la société, véhiculant  le spectre de la mort derrière le vivant, et fabriquant une multitude d’images, en passant par l’ultra réel, voire l’illusionnisme. Cette fixation sur le réel  est perçue comme une voie de sortie. Mais parce que ces artistes ont une culture et un passé chrétiens, l’autrice lit dans leurs œuvres les traits sous-jacents d’une inquiétude chrétienne : la chute de l’homme, le désir de rédemption, l’amour sauveur (au travers du renouveau des Pietà de toutes sortes), la mise à distance d’une représentation amoureuse par un amour profond.

Pierre et Gilles semblent prendre le contre-pied de cette analyse, la dépasser. Ils ont une esthétique marquante et forte, souvent réjouissante, que l’on reconnaît immédiatement : « On aime idéaliser, mais on parle aussi de la mort, du mystère et de l’étrangeté de la vie. Il y a autant de douceur que de violence dans nos images. » (Hélène Couturier. Photographie contemporaine mode d’emploi (éd. Flammarion, 2011).

Ci-contre La porte de l’Enfer (Clément Grobotek), 2022. Le modèle très populaire dans les réseaux sociaux a publié un livre “Moi j’embrasse” qui exprime sa dégradation d’escort boy, toxico, alcoolique qui a retrouvé sa dignité.

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Ils ne représentent pas l’humain générique comme les artistes des années 60 et suivantes, mais des hommes et des femmes profondément incarnés, avec leur nom dans le titre, leur histoire personnelle et leurs appartenances sociales.

Vive Les Mariés

Ils ne sont pas dans le désenchantement, même s’ils parlent de choses graves, de la violence, du mal, mais révèlent par un processus d’enchantement un monde bien réel. Alors que les artistes qui ont retenu l’attention de Catherine Grenier étaient dans la recherche d’une identité sexuelle et culturelle, Pierre et Gilles ne sont plus dans une identité subie, mais affirment appartenir avec joie au monde gay ; ils valorisent la différence dans l’humain et donnent de la dignité aux exclus. Ils affichent un amour bien réel, ils n’éludent pas la violence, ou les inégalités, et leur art parle à tout le monde.

Ci-contre, La mariage pour tous, Autoportrait, 2013, œuvre réalisée en plein débat législatif, mais aussi une manière de revisiter les portraits officiels.

Ils n’ont aucun complexe pour évoquer le religieux, ils ont un « goût du mystique » et ne veulent pas séparer art et sensibilité religieuse. Pierre et Gilles sont aussi des fabricants d’images, mais ils se démarquent en positionnant différemment les rapports image/icône.

Une place dans les représentations religieuses : post iconique, post sulpicienne.

De la même manière qu’ils affichent une homosexualité heureuse, ils font de leur sensibilité religieuse, datant de leur enfance, une normalité de leur vie. Si le marquage émotionnel religieux par des souvenirs d’enfance a été souligné par de nombreux écrivains[1], Pierre et Gilles en ont fait une ressource. Cependant leur singularité à s’exprimer uniquement par le portrait, en outre le face-à-face, et non les grandes scènes religieuses narratives, avec de nombreux personnages, a « limité » leurs représentations à des corps en situation : des représentants du mal ou des anges, des saintes et saints, des Christs.

Evolution de la figuration de la Vierge chez Pierre et Gilles. 1988 : Isabelle Weingarten, l’actrice décédée en 2020, était mannequin photographe et actrice (“La Maman et la Putain” du réalisateur Jean Eustache). 2018 : Farida Khelifa, mannequin, muse de Jean-Paul Gaultier et Jean-Paul Goulde qui l’a incarnée en Marianne à la tête du défilé du bicentenaire de la Révolution. Elle a été l’égérie des femmes algériennes des années 80 puis a produit des films sur l’émancipation des femmes arabes, en abordant la question de la complexité du voile.

On a pu faire un rapprochement facile avec une tradition sulpicienne, mais c’est une erreur.  Ils reprennent quelques codes classiques comme la position des Vierges, à l’Enfant ou non, mais ils sont loin de la reproduction mécanique des mêmes images et de cette fadeur qui incitait les fidèles au recueillement et à la prière : tous les tableaux sont colorés et différents. Les modèles ne sont pas déconnectés des réalités terrestres et ne jouent pas le simulacre d’être dans les réalités célestes.

Contrairement au décret sur les saintes images du Concile de Trente rappelant que « toute indécence sera évitée, en sorte que les images ne soient ni peintes ni ornées d’une beauté provocante », cela s’appliquant aussi à la nudité de l’Enfant Jésus, Pierre et Gilles affichent les corps, et c’est par la tendresse de l’image et la beauté explicitement incarnée qu’on accède à leur art.

• Ci-dessus, l’ange du Soleil, un ange SDF, serrant un chapelet musulman
• Ci-contre, une interprétation non sanguinolente. Le Christ au couteau (Santakk) 2021. Le modèle est techno DJ et mannequin. Le tatouage semble très connu dans les milieux qu’il anime. Pierre et Gilles ont visiblement associé ce marquage à la violence de l’arrestation du Christ.

Christ Au Couteau 1124

Des représentations vieillottes ils font du nouveau. Isabelle Saint-Martin a montré que la culture catholique du XIXe siècle regorgeait de merveilleux, avec la piété mariale et le choix de nouveaux saints, et a engendré un renouveau des dévotions. Or, cette « voie du cœur » ouvrant à un sentimentalisme jugé trop proche du monde de l’enfance a été vivement encadrée par le clergé et l’Église. C’est cette voie qu’ils ont choisie et leur merveilleux très différent, fait de kitsch et de surprises. Si l’icône postule la fidélité de l’image à la vérité du modèle selon des règles précises, en revanche l’image assume sa différence par rapport au modèle en adoptant un langage stylistique conforme à son temps ; or les tableaux de Pierre et Gilles ne sont pas dans cette césure théorique[2]. Elles reprennent la forme des icônes dans l’immuabilité  de plain-pied et le face à face, mais le modèle auquel elles sont fidèles est celui que les deux artistes ont invité et inscrit dans leur projet. Et cette personne photographiée représente seulement un personnage : un saint, une Vierge, un Christ, etc, sans être une médiatrice de l’accès au divin.

La comparaison entre deux représentations d’une sainte mise en valeur dans la piété au XIXe, sainte Philomène, est significative. Version Pierre et Gilles / Version chapelle de l’église Saint-Merry (Paris…) Dans la photo des deux plasticiens, il est mis l’accent sur la mer et le martyre (jetée avec une ancre mais revenue vivante), l’autre, celle du XIXe, sur le réconfort par deux anges dans sa prison avant son martyre.

Pierre et Gilles s’éloignent ensuite des codes  de l’icône et utilisent toutes les libertés de l’image. Ils ne revendiquent pas de faire un art chrétien, ils ne disent rien d’un Dieu trinitaire, de la résurrection, ils ne mettent pas en scène la crucifixion. Ils ne délivrent pas un message de salut, mais d’amour entre les humains. Le christianisme  est pour eux une culture, une conviction, une mémoire vive, une morale. Leur art n’est pas un message de révélation, leur sujet n’est pas l’expérience du Christ comme on l’a exigé des artistes du religieux pendant des siècles. Leur art n’est pas confessant, mais un témoignage de la réelle force créatrice de leurs racines religieuses.

Une place dans l’art Queer 

Si on reprend l’idée d’Édouard Louis que les œuvres de Pierre et Gilles  visent à « rendre à nouveau le désir et le corps subversifs » (Catalogue de l’exposition Templon p.13), les photographies à consonance religieuse sont particulières, mais ne peuvent être dissociées des autres, elles représentaient d’ailleurs 30% de l’exposition à la galerie Templon ( 26 novembre-31 décembre 2022). Celle-ci, « Les couleurs du temps », couvrait un large champ, de l’Ukraine à des questions d’identité sexuelle, en passant par les phénomènes d’exclusion sociale, la dépénalisation des drogues douces, la tolérance religieuse ou le réchauffement climatique. L’iconographie religieuse amplifiait le propos, le raccrochait à la tradition de la peinture, renouvelait l’atmosphère de la religion populaire, proposant des portes de sortie à l’angoisse du temps. Elle est fondée sur des références simples de la piété, celles que les artistes ont gardé de leur jeunesse, dans un registre limité que la plupart des spectateurs connaissent encore généralement (La Vierge, Jésus, Saint Sébastien). L’affichage du religieux relève des la sensibilité diffuse de Pierre et Gilles adolescents dans les années 60, admirant Sylvie Vartan, ils n’abordent pas les débats qui secouent l’Église aujourd’hui. Et cela fonctionne bien, car ils ne dissocient pas cette expression de la question sociale ou politique abordée par la culture Queer. Ce croisement des registres propose des références communes, car les images sont hautement Instragramables[3]. On ne prie pas devant les saints de Pierre et Gilles, comme du temps des vignettes de première communion, on les montre sur son portable en signe d’appartenance à une communauté ou de large ouverture culturelle.

Cœur Magique (Chaelin CL), 2016

La beauté et le traitement surprenant des sujets ne rassurent pas, mais questionnent et peuvent susciter l’adhésion. Les Vierges qui étaient le sujet des icônes deviennent des icônes médiatiques avec Pierre et Gilles. Ils font jouer aux images un rôle parallèle :  « La contemplation d’une image éveille en nous des envies, des désirs, des mystères. […] Une image a le pouvoir de nous emmener à l’obsession, au bonheur et à la mort. Elle seule peut nous arracher le cœur. […] ». (Entretien avec Jérôme Sans, 2001).

Ci-contre Cœur Magique (Chaelin CL), 2016. Le modèle est une rappeuse sud-coréenne connue.

Leur religiosité est probablement très efficace, car leurs images sont formellement nouvelles, s’adressent à un autre public, sont largement diffusées et jouent sur une sensibilité plus chaude que celles de la presse religieuse traditionnelle, méfiante à l’égard du corps. Or l’émotion est très valorisée aujourd’hui, sur tous les sujets, de la politique à la culture.


Ces œuvres appartiennent à une époque qui produit et consomme beaucoup d’images Queer, parce que celles-ci se sont banalisées dans le mode occidental, notamment dans la mode, même si les luttes demeurent encore vives.

Ci-contre La pêche miraculeuse (Pierre Petit et Filipe Rzedzicki), 2019

Pêche Miraleuse

Pierre et Gilles vont aussi chercher des modèles qui viennent d’un autre monde, celui où l’interdit fonctionne, où les enjeux sociaux sont grands. Ils choisissent aussi  des marginaux, des exclus, une attitude d’ouverture qui est proprement évangélique.

Après les années 60-70, où la photographie affirmait la culture gay et la faisait sortir de sa marginalité, y compris par des inclusions religieuses provocatrices et iconoclastes, les années 80-90 ont vu les photographes se situer dans le monde hétéro pour bousculer le monde des représentations religieuses (cf. Voir et Dire : Andres Serrano ou Bettina Rheims ). C’est aussi le temps où Pierre et Gilles ont subverti progressivement, sans scandale frontal, en jouant de l’appropriation des représentations gay par la culture dominante, en lui donnant un aspect léger, factice et de paillettes, sans tabou.

Le nu occupe une place importante dans toute leur œuvre, mais ils le modèrent largement dans les thèmes religieux ou bibliques (sauf Adam et Ève, des références au Paradis ou David et Jonathan qui s’y prêtent). En effet, ils ont un grand respect à l’égard de la religion de leur enfance, et ils abordent le corps non pas crûment,  mais comme un canon de beauté, selon des modèles retrouvés de proportion.

Ci-contre C’était Le Paradis (Daniel Nikiforov), 2022 Le modèle est un mannequin berlinois pour de grands marques de vêtements.

C'était Le Paradis (Daniel Nikiforov), 2022 3689

Ces artistes heureux de peindre veulent apporter du bonheur et mettre les saints et les pécheurs sur le même plan que les hommes et les femmes, et tous ceux qui sont dans une identité fluide, les connus et les inconnus. Ils ne représentent plus  seulement le Paradis d’avant la chute, mais un monde où les expressions des différences sont possibles, race, couleur, genre, physique, âge, sans jugement ni hiérarchie. Ils le font avec légèreté et gravité, ils ouvrent sur des différences à accepter, qui constituent des richesses que le public apprécie. C’est un des fondements LGBT. Le succès de l’œuvre de Pierre et Gilles dépasse ces milieux ; les jeunes générations s’y retrouvent et restent en contact avec des effigies religieuses, simples, non blasphématoires.

Clara Luciani

Ces images faciles d’accès et passant par le Queer ne transmettent-elles pas certaines valeurs chrétiennes ? Créer de la joie et du bonheur en font certainement partie. Le religieux est bien là, mais Pierre et Gilles réinventent surtout une piété populaire, en y introduisant le sens de la fête et de l’identité à défendre chère au monde Queer.

Ci-contre La Madone aux fleurs (Clara Luciani), 2019, le modèle est une chanteuse compositrice, écouter son clip sur l’amour.

Le « Baiser de Judas » est une œuvre belle et singulière ; elle est ancrée subtilement dans ce monde. Les modèles sont beaux, attirants et questionnent par leur regard le spectateur. Ils ont surtout un nom et ne sont pas anonymes, ils sont incarnés.

« L’art de Pierre et Gilles est un art de voleur , au sens de Jean Genet, un art qui va voler dans tous les mondes, dominants et populaires, sans se soumettre à aucun d’eux. » (Édouard Louis, catalogue p.20 )

Ci-contre : Le cœur De Marie (Oda Jaune), 2015. Le modèle est une artiste peintre exposée chez Templon. Son nom a conduit à la tonalité de cette photo. Son esthétique séduit probablement Pierre et Gilles.

Le Cœur De Marie (Oda Jaune ,)2015

La religion pourrait-elle être belle et légère et un christianisme à nouveau populaire ? L’ Église raide dans ses certitudes culturelles peut-elle s’imprégner de la joie que Pierre et Gilles diffusent, alors que leur plage de références est si réduite, la vie du Christ peu traitée, leur litanie des saints très limitée ?

Et pourtant l’église Saint-Eustache a exposé leur Vierge à l’Enfant, en 2009. N’est-ce pas une exception dans l’Eglise[4] ?

 A l’opposé, aujourd’hui, l’esthétique de Malel qui met en avant la joie par ses couleurs et sa figuration, est très appréciée par une frange du catholicisme français. Figures de dévotion officielle du XXe et théologiquement conformes, ses tableaux et vitraux apparaissent très éloignés de l’esthétique de Pierre et Gilles. Pour quelle réception contemporaine ?

Il est intéressant de noter que c’est une institution privée, la Galerie Templon, qui introduit sur le marché des artistes faisant écho à un référent spirituel et religieux dans leur travail : successivement Gérard Garouste et Pierre et Gilles.


[1] « Les Vierges bleues, les Sacrés-Cœurs roses, les saint Josephs chocolat appartenaient pour moi à ce monde enchanté de l’enfance catholique où le ciel visite familièrement la terre. » (François Mauriac, cité par Isabelle Saint Martin)

[2] Ces deux types correspondent d’ailleurs à des conceptions philosophiques et théologiques différentes, selon Catherine Grenier.

[3] Par exemple, l’image de Lucifer connaît aujourd’hui un grand succès du fait de sa dimension gothique : 15 600 « J’aime » sur le site du mannequin, Jean-Louis Le Floch, en huit mois.

[4] Dans un entretien pour le site Narthex en 2020, ils disent être intéressés par d’autres expositions dans les églises, mais ne veulent pas répondre à des commandes de vitraux.

  1. Guy Gilsoul (aica) says:

    Belle analyse. Les images de Pierre et Gilles ne servent pas d’interface entre le chrétien et son dieu mais entre le chrétien (mais pas que) et l’humanité plurielle et populaire, sans doute aussi leurs oeuvres se partagent au coeur d’une humanité ciblée. Bravo encore.

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