Les mots de la foi ne peuvent pas rester éternellement les mêmes, alors que le monde ne cesse d’évoluer. Les premiers chrétiens l’ont bien compris, eux qui ont cherché les mots
pour dire leur foi et en rendre compte à leurs contemporains. Leurs mots, audacieux,
ont marqué l’histoire et sont parvenus jusqu’à nous moyennant une réinterprétation incessante,
au fil des époques, en fonction des contextes et des cultures rencontrées. 
Quoi qu’en pensent certains, qui réécrivent l’histoire en la figeant dans un passé mythique, la tradition n’est pas répétition, mais courant de vie et créativité permanente. La fidélité véritable est à ce prix. L’Évangile n’est pas un texte du passé auquel il serait suffisant de se référer, mais une source vivante dans laquelle nous sommes invités à nous immerger et qui alimente cette fidélité créatrice.

Je voudrais partager avec vous un texte, écrit par un ami, chanté comme « Credo » au cours du pèlerinage de Chartres, au temps où cet héritage de Péguy n’avait pas encore été récupéré par les traditionalistes. J’y retrouve ce à quoi j’adhère. Adhérer, c’est le mot qui, en hébreu, dit la foi :
je donne mon adhésion, au sens quasi physique du mot : coller, s’attacher, se sentir tout proche,
tout contre.
Ce Credo, je l’ai chanté souvent, à Saint-Merry en diverses circonstances, à Chartres ou ailleurs.
Nous l’avons aussi chanté au Parc des Princes avec 50.000 jeunes, lors de la venue de Jean-Paul II à Paris en 1980. En même temps que « Ta nuit sera lumière de midi », dont les paroles, venues directement du prophète Isaïe (ch. 58), il y a 26 siècles, sont d’une actualité étonnante en ces jours d’inquiétude et d’affrontement. Jean-Paul II avait d’ailleurs souligné du doigt ces paroles prophétiques, en pensant sans doute au combat de Solidarnosc qui était le sien à l’époque.
Le souvenir reste marquant, même si les lendemains ont déchanté. 

Voici ces « mots de la foi »

Je crois en toi, Père, que nul n’a vu ni ne peut voir, tu as fait venir à la lumière ce monde que nous touchons et voyons, mais aussi d’autres merveilles que tu réserves à ceux qui savent oser, écouter, accueillir.
Je crois en toi, Père, dont la sagesse est folie à la raison des hommes, tu as inscrit en nos cœurs le désir de te chercher, la patience de t’attendre, la joie de te reconnaître et la force d’entendre ton silence.
Je crois en toi, Père, qui accomplis les temps de notre histoire, en nous donnant ton Fils, ton bien-aimé, Jésus-Christ. Avec nous il a marché sur les chemins de la fatigue, de la faim, de la soif, avec nous il a marché sur nos chemins pour les ouvrir jusqu’à toi.
Je crois en toi, Jésus-Christ, notre frère, né sous la loi des hommes : tu as connu l’apprentissage de la vie et de ses choix décisifs, tu as rencontré les malades, les pécheurs et les désespérés, pour témoigner de la vie, du pardon et de la liberté.
Je crois en toi, Jésus-Christ, homme de Dieu :

tu as parlé et vécu face aux faux jugements et face aux calomnies, tu as connu les condamnations des savants, des grands-prêtres et de l’empire, pour faire éclater dans notre monde la source de la vérité.
Je crois en toi, Jésus-Christ, qui donnes ta vie à Dieu : cloué sur une croix, la mort t’a saisi et enfoui dans le tombeau.

Mais Dieu t’a ressuscité, premier d’une multitude de frères.
Je crois en toi, Esprit Saint, souffle de résurrection : tu rassembles l’Église en signe

du monde nouveau, tu renouvelles en liberté
nos vies durcies, ratées, brisées, et suscites des témoins audacieux de l’Évangile.
Je crois en toi, Esprit Saint, la source de la vie :

tu fais de nous une assemblée de frères en quête du Dieu vivant, tu nous donnes de croire en Jésus, mort et résurrection de nos vies,
et d’offrir ce soir un chant d’action de grâces.

J’y vois une réponse à l’appel de Joseph Moingt 
aux chrétiens d’aujourd’hui à vivre et à exprimer leur foi en l’actualisant,
sans craindre d’expérimenter une liberté nouvelle dans les manières
de la dire et de la traduire, aussi bien en actes qu’en paroles.
Foi critique et contemporaine, enracinée dans la tradition,
mais qui ne se laisse pas engluer dans la simple répétition des formules anciennes.

Kantor Fondamentaux De La Foi 1
Maxim Kantor, rosace, Merry Cathedral, détail, 2015, église Saint-Merri

Un Dieu qui est frère, un frère qui est Dieu

Un souvenir vient illustrer cette capacité créatrice de l’expérience chrétienne, comme un écho aux paroles de Jésus : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre : ce que tu as caché aux sages
et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance »
(Mat 11, 25).

Un jour, dans le nord du Cameroun, des jeunes de seize ans préparaient leur baptême. Ils cherchaient ensemble comment répondre à la question que Jésus a posée aux apôtres :
« Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». J’avais la chance d’être avec eux. 
Après un long temps de méditation et de concertation, quand nous nous sommes retrouvés, j’eus la surprise de les entendre dire : « D’abord, Jésus, ce n’est pas un chef ! ». Je leur ai demandé pourquoi ce n’était pas un chef. Ils ont répondu : « Parce qu’il ne fait rien d’arbitraire ». Et ils ont ajouté des mots que je n’oublierai jamais : « Jésus, c’est un Dieu qui est frère, c’est un frère qui est Dieu ».
Dans les semaines qui ont suivi, j’ai essayé de mieux comprendre. Ils m’ont expliqué que, chez eux, les chefs commandaient sans avoir à justifier leurs décisions et que, par rapport à eux, on était toujours dépendant, soumis à l’arbitraire de celui qui est censé connaître le secret des choses. Ils m’ont dit : « Jésus n’agit pas ainsi. Au contraire, il a le souci de faire connaître aux hommes tout ce qu’il apprend de son Père. Et cette vérité fait de nous des hommes libres ». C’était bien leur expérience, ils avaient goûté à cette liberté-là et, pour eux, Dieu ne serait plus jamais un chef. Plutôt quelqu’un cherchant à partager avec tous les secrets de son cœur et sa connaissance des êtres et des choses. 

Nicolò Semitecolo Trinité Musée Diocésain Padoue 1370env
Nicolò Semitecolo, La Sainte Trinité, Musée diocésain, Padoue, 1370 env.

J’ai cherché à savoir quel sens le mot « père » avait pour eux. Leur paraissait-il approprié pour parler de Dieu ? J’ai senti une grosse difficulté. Avec des familles peu stables, on ne savait pas toujours qui était le père. Il était souvent lointain ou absent, peu présent en tout cas à l’éveil de l’enfant. Dans beaucoup d’ethnies, c’est l’oncle maternel (on sait toujours qui il est) qui porte la responsabilité de l’éducation de l’enfant. Et, quand il était présent, le père avait souvent l’autoritarisme arbitraire des chefs. 

La relation avec leur mère était, pour eux beaucoup plus parlante. Une sorte de « corps à corps » qui dure longtemps, des gestes de tendresse qui comptent plus que toutes les paroles, une relation nourricière qui fonde l’existence. Dieu mère, pourquoi pas ? La Bible ne parle-t-elle pas de Dieu comme celui qui « apprend à marcher à Ephraïm et le prend dans ses bras, qui le tient comme un nourrisson tout contre sa joue, se penche sur lui et lui donne à manger » (Osée Il, 3-4) ?

Cette expérience m’a beaucoup fait réfléchir. Chaque fois que je me suis trouvé au sein d’une culture différente, je me suis demandé si les mots avaient le même sens et quels étaient les plus aptes à exprimer l’essentiel. Père ? Mère ? Pourquoi pas ce mot « frère » qui, pour eux, disait mieux que tout autre une relation de confiance et de liberté, de proximité et de partage ? 

J’avais vu écrit « Dieu Père », plus rarement « Dieu Mère ».
Je n’avais encore jamais vu écrit « Dieu Frère » ! 

Une foi critique dont l’expression se renouvelle

Joseph Moingt écrit : « La fidélité à la tradition est l’habitude d’un certain regard tourné vers l’Origine… pour y recueillir le Souffle qui a traversé les temps, inspiré en tous lieux non les mêmes paroles, mais le même acte de foi, porté jusqu‘à nous l’unique Parole de la vie éternelle, et qui retourne aujourd’hui vers l’en-avant du temps pour annoncer la même Bonne Nouvelle dans les langues des cultures nouvelles et étrangères. La tradition, la vraie, n’est pas répétition, mais incessante innovation à la poursuite de la Vérité plénière vers laquelle l’Esprit Saint conduit les croyants, ainsi que Jésus l’a promis à ses disciples » (« Croire quand même » p. 41-42).

Nous invitant à une foi « critique » au sens de « réfléchie, intelligente… faisant appel au jugement, au discernement, ce qui est le sens étymologique du mot « critique » (ib p. 108), Joseph Moingt voit dans la foi « d’abord l’acte de faire confiance. Elle est l’acte de marcher avec Dieu la main dans la main … à marcher sous son regard, dit la Bible, à suivre Jésus, dit l’Évangile. On commence par le faire comme un enfant, avec une foi enfantine, qu’on peut dire aveugle, puisqu’on se laisse conduire sans s’enquérir du lieu où l’on va… Mais le chrétien ne reste pas toujours un enfant et il arrivera un jour où sa confiance en Dieu changera… un jour où il se rendra compte que la Bible lui raconte des histoires, qu’il ne faut pas croire, mais à travers lesquelles se joue une histoire vraie, celle de Dieu avec nous… Quand il a compris cela, le croyant accède à une foi « critique », adulte » (ib. P.114-115).

La foi, pourrait-on dire, ce n’est pas cerner et penser que l’on maîtrise le mystère des origines. C’est prendre conscience de la profondeur de la vie, des dimensions infinies de la vie, une vie qui nous déborde et dépasse largement les limites de notre petite vie, qui elle-même se trouve immergée, baignée, irriguée, fécondée par ce souffle immense qui nous traverse. 
Ce n’est pas consentir à l’obéissance plate à un Absolu péremptoire. 
Ce n’est pas une soumission, c’est une délivrance. 
Ce n’est pas vivre dans la crainte d’un jugement et d’un châtiment possibles. 
C’est accueillir la tendresse cachée d’un Père, d’un Frère qui fonde notre existence en la sienne.
C’est reconnaître celui qui se manifeste, dans notre vie, par une impulsion, une orientation,
la proposition d’un sens à la vie, mais un sens à mettre en œuvre.
Ce n’est pas s’incliner devant un Sur-moi dominateur. 
C’est faire face et accueillir l’imprévu, l’inattendu de la vie et de l’autre,
avec toutes les questions qu’ils ne cessent de poser,
toutes les interrogations qu’ils ne cessent de projeter sur le monde,
et qui sollicitent notre intelligence et notre cœur.

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Jean-Claude Thomas

Co-fondateur du Centre Pastoral Halles-Beaubourg, avec Xavier de Chalendar, de 1975 à 1983.
Président de l'Arc en Ciel depuis 2003, il a invité fréquemment Joseph Moingt et a animé avec lui plusieurs sessions, de 2006 à 2013.

  1. margueritedesmondes
    margueritedesmondes says:

    Merci Jean-Claude, tu décris fort bien pourquoi et comment ce qui a germé peut s’étendre et perdurer !

  2. renedechanet
    renedechanet says:

    Merci de ce qui est plutôt un commentaire ou une méditation…. inutilisable pour le liturgie dominicale. Et le mot AMOUR toujours absent !

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