Urgence évangélique : manifeste pour un universalisme égalitaire alternatif à la mondialisation capitaliste (Éd. Parole et Silence, mai 2025, Collectif Anastasis).
Redécouvrir la puissance politique du christianisme pour changer ce système qui broie les hommes et défigure le planète, pour contribuer à l’émergence d’une civilisation de l’amour et contrer la progression des nouveaux fascismes et impérialismes qui gagnent partout du terrain. Une invitation à s’engager à partir de l’Évangile. Autant d’interpellations radicales pour nous tous !

Résurrection, insurrection
Il est bienvenu ce livre de 60 pages (publié en 2025), en ces temps troublés et troublants ; il est difficile de trouver une issue positive à nos insatisfactions. Nous sentons bien qu’il faut changer de système, mais ignorons comment le faire. Et quel souffle donner à ce désir de « révolution » ? Que ce mot ne nous effraie pas. L’auteur de ce manifeste est le Collectif Anastasis, ce qui signifie à la fois résurrection et insurrection. Comme si ces deux mots étaient inséparables !
Cette réflexion, propose une critique « engagée » et constructive du capitalisme qui, à, l’évidence, impose un certain style de vie, peu compatible avec l’urgence de l’Évangile et la construction du Royaume de Dieu. Rien à voir avec une théocratie. Plutôt l’ambition de construire et de vivre une communion faite à la fois de l’accueil de Dieu et de l’accueil de l’autre ; des exclus tout spécialement, en prenant modèle sur Jésus. Comment « à sa suite (vivre) notre vocation (qui) est d’imaginer les structures collectives capables d’une telle transformation sociale… La foi chrétienne sera du côté de la révolution de l’amour et de la justice ou ne sera pas ». Entre Dieu et l’argent, il faut vraiment choisir. La pensée sociale de l’Église nous le rappelle depuis longtemps.
La loi du supermarché
Celle-ci est devenue, en occident et au nom du capitalisme, l’expérience prioritaire et fondatrice de notre quotidien. Un peu de lucidité critique à son sujet. Non par plaisir de la contestation, encore moins pour instaurer un régime collectiviste, mais pour connaître comment ce système imposé entraîne la soumission des rapports sociaux à la Loi du Marché, avec la ségrégation inégalitaire qu’elle produit entre les divers groupes sociaux.
« S’il existe une tragédie dans l’histoire humaine, c’est celle de l’absence de partage équitable des ressources et de la domination des riches sur les pauvres. »
Le travail, en particulier, perd toute la dimension de « poursuite de l’œuvre créatrice de Dieu » et se cantonne dans une dynamique de destruction-accumulation. Supposant la surexploitation, le capitalisme entraîne la démolition progressive de la Terre. Nous la subissons. L’oubli de la recherche effective du Bien commun conduit à la sacralisation de la propriété, au renvoi des individus à leur solitude et à leur soumission à la loi de la performance et de la puissance.
Fascisation du christianisme
Les jeunes auteurs de ce manifeste chrétien, exagèrent-ils ? Regardons de plus près. Aujourd’hui, dans plusieurs nations dites de culture chrétienne, certaines des caractéristiques du fascisme s’insinuent discrètement : exaltation d’une identité collective prétendument homogène, obsession pour l’autorité, désignation de boucs émissaires, haine de la modernité, désir exacerbé d’ordre. Et souvent lesdits régimes se réclament de la foi chrétienne, rappelant Mauras (1868-1952) défendant le christianisme, mais « sans Jésus-Christ ». « La fascisation de certains chrétiens et chrétiennes les amène à mettre leur énergie dans l’uniformité d’un groupe social contre la diversité des êtres ».
En même temps, aussi bien hier qu’aujourd’hui, nous savons que nombre de chrétiens ont donné et donnent leur vie pour repousser ces dérives déshumanisantes. Prenons le temps de les repérer – car ils font rarement la Une des médias – et de les célébrer.
Comment réagir ?
« La Bonne Nouvelle du Christ se manifeste à travers des formes de vie particulières. » Ce qui ne signifie pas identiques car nous tomberions dans le piège de l’instauration d’une société chrétienne parfaite, monocolore et exclusive. Les auteurs ne donnent pas de recette magique. Ils condamnent le capitalisme, sans même envisager de le réguler. « Le type de politique que la foi chrétienne présuppose apparaît aussi subversif que paradoxal. » Le Collectif Anastasis insiste sur quelques « souffles » qui peuvent inspirer nos comportements individuels et nos constructions sociales. Et chacun est appelé à proposer ses propres inventions.
L’accent est mis sur la réintégration de l’importance du Bien commun dans l’éveil de nos esprits et dans nos pratiques. Comment en tenir compte lors de nos choix ? Puis sur le fait de « se mettre à l’école des pauvres ». Non pour vanter la misère mais faire toute sa place à ces femmes et ces hommes dans la prise de décision et la détermination de nos orientations générales. Qu’en est-il dans notre commune ? Qu’en sera-t-il dans les prochains débats électoraux ?
Sans oublier d’accueillir un monde à la fois homogène, interdépendant et divisé. Comment la dimension universelle dans laquelle nous vivons prend-elle sa place dans nos réalisations locales qui demeurent essentielles ? Et vice versa. En particulier dans la place que nous faisons, individuellement et collectivement, à celles et ceux que nous qualifions « d’étrangers ». « Ce prochain qui me bouleverse, me bouscule car il est hors norme », et me tend la main. Concrètement ce Manifeste nous invite à inscrire nos prises de position et nos actions au cœur du mouvement associatif, l’une des richesses de notre société.

Nous voici donc tous « appelés à être un signe d’espérance dans un monde divisé » et « à contribuer, avec des personnes issues de traditions et d’horizons variés, à la civilisation de l’Amour sans frontière pour conjurer la perspective d’un monde gouverné par la peur ». Une bonne référence pour examiner nos conduites.
Pour en savoir encore plus, vous pouvez revoir ICI le débat que nous avions organisé le 15 avril 2026 en Visio avec Foucauld Giuliani du Collectif Anastasis





Merci à Guy Aurenche. Pourquoi n’est-ce pas davantage audible? C’est clair, simple et efficace…
Amitiés Monika
Merci pour cette présentation, qui rappelle à juste titre la radicalité des exigences évangéliques concernant la pauvreté, le partage, la dignité humaine et le bien commun.
Je reste cependant réservée devant l’affirmation selon laquelle l’Évangile serait, par nature, contraire au « capitalisme ». Le terme me paraît ici trop global et insuffisamment défini. Parle-t-on de l’entreprise privée, de l’économie de marché et de la propriété ? Du capitalisme financier dérégulé ? De la société de consommation ? De l’exploitation des travailleurs ou de la destruction de l’environnement ? Ces réalités ne peuvent pas être simplement confondues.
Qualifier Jésus d’« anticapitaliste » me semble également anachronique. La Palestine du Ier siècle connaissait certes l’argent, le commerce, le salariat, la propriété, le crédit et de très fortes inégalités, mais pas le capitalisme industriel et financier moderne. On peut légitimement juger nos systèmes économiques à la lumière de l’Évangile ; il est plus contestable de projeter directement sur Jésus les catégories politiques des XIXᵉ, XXᵉ ou XXIᵉ siècles.
Il est d’ailleurs frappant de constater combien les paraboles de Jésus utilisent les réalités économiques : un propriétaire embauche des ouvriers et négocie leur salaire ; un maître confie des capitaux à ses serviteurs et leur demande des comptes ; certains font fructifier les sommes reçues, tandis qu’un autre se voit reprocher de ne pas avoir au moins placé l’argent à la banque pour produire un intérêt ; ailleurs interviennent des gérants, des créanciers, des débiteurs, des fermiers et des intendants.
Cela ne signifie évidemment pas que Jésus aurait enseigné une doctrine capitaliste. Les paraboles parlent avant tout de Dieu, du Royaume, de la grâce et de notre responsabilité. Mais elles montrent que l’initiative, la bonne gestion, la fécondité du travail, la responsabilité personnelle et la reddition des comptes ne sont pas, en elles-mêmes, contraires à l’Évangile.
La parole « Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent » ne condamne pas l’argent en tant qu’instrument. Elle condamne l’argent devenu maître, idole et principe suprême de décision. Toute la question est là : l’économie demeure-t-elle au service de la personne et du bien commun, ou les personnes sont-elles sacrifiées à l’accumulation, à la performance et au profit ?
La doctrine sociale de l’Église adopte précisément cette position de discernement. Elle reconnaît le rôle positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée, de la libre initiative et même du profit, tout en affirmant que ceux-ci doivent être soumis à la justice, à la dignité du travail, à la solidarité, à la destination universelle des biens et au bien commun.
Il me semble donc plus fidèle à la complexité de l’Évangile de dire que celui-ci n’est ni capitaliste ni anticapitaliste. Il est radicalement opposé à l’idolâtrie de l’argent, à l’exploitation et à l’indifférence envers les pauvres. Mais il ne permet pas pour autant de canoniser une option politique ou économique unique, ni de présenter la condamnation indifférenciée du capitalisme comme la seule traduction possible de la foi chrétienne.
L’Évangile ne nous dispense pas du discernement en nous fournissant un système tout fait : il nous oblige, plus profondément, à évaluer tout système à partir de la dignité de la personne, de la liberté, de la justice, de la fraternité et du bien commun.