À l’écoute d’Antoni Tàpies : quatrième méditation

Dans cette quatrième méditation, Colette Deremble nous introduit au signe de la croix dans l’œuvre d’Antoni Tàpies avec tous ses sens différents qui conduisent le chrétien : don de soi, signe de notre finitude et de nos fragilités, croix de salut et de résurrection, signe de la présence de Dieu …

Le signe de la Croix

L’usage par Tàpies du signe d’Ézéchiel nous a donc fait passer des graffitis informels à l’ambivalence du Tau, lu comme signe de protestation contre le mal, et au yantra hindou, où s’exprime l’harmonie du monde. C’est ce qui permet à Tàpies de donner au signe de la croix sa pleine dimension christologique. Même s’il ne se déclare pas explicitement chrétien, ses croix portent pleinement ce sens du don plénier de soi, qui se superpose à tous les autres, les rassemble et les sublime.
Toutes ses croix portent un sens différent, qui conduisent donc le chrétien.

© A. Tàpies, Llambrec material, 1975
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Celle-ci, avec son sommet griffonné, ses contours irréguliers, témoigne d’une incarnation inachevée. Sacrement de notre finitude, elle se fait marque qui accepte d’être imparfaite pour mieux rejoindre notre propre fragilité. Le gribouillage qui la surmonte est comme le « gémissement » d’Ézéchiel, rappelant que le signe de Dieu ne s’imprime jamais sur une humanité lisse, mais sur nos ombres et nos tâtonnements.








Cette toile est une interprétation picturale de la vision d’Ézéchiel (ch 37) qui, devant le drame d’Israël dispersé en déportation, prophétise sa résurrection. Tàpies en fait une méditation sur la condition humaine, sur le corps social et individuel toujours menacé d’éclatement.

© Antoni Tàpies, Tête bras jambes et corps,
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Un cerveau, siège de notre discernement, des yeux, symboles de notre discernement, des bouches qui évoquent la parole, des mains et des pieds, expressions de notre action dans le monde, flottent, dispersés, dans l’espace, témoignant de la fragmentation de l’homme détruit par ses guerres et ses violences. Mais, au centre, la croix, orientée aux quatre coins du monde, agit comme le souffle divin chez Ézéchiel : elle rassemble ce qui était perdu et le calice eucharistique confirme que cette résurrection de l’humanité passe par la vie donnée pour l’autre. Le signe d’Ézéchiel n’est plus seulement une marque sur le front, il devient sacrement de l’espérance, par lequel l’humanité brisée peut renaître par le seul acte rédempteur qui soit, le don de soi.

© Antoni Tàpies, Ban de Loo Cologne, 1972, usage raisonnable sur Wikiart

Le signe d’Ézéchiel ne marque pas seulement le front des hommes mais l’univers. Le salut concerne le cosmos tout entier et la croix marque la présence de Dieu au cœur de l’immensité connue ou inconnue.

©Antoni Tàpies, L’enveloppe, 1968, usage raisonnable sur Wikiart

Pour Tàpies, tout objet, le plus banal fût-il (ici une enveloppe), peut être objet artistique en même temps que support d’une méditation spirituelle pour peu qu’on accepte de laisser notre imaginaire et notre émotion s’en emparer. Le message que Dieu envoie au monde est glissé, invisible, dans une enveloppe tâchée, salie d’avoir voyagé dans notre histoire. Le tau (ou le X) d’Ézéchiel y est dessiné, d’un trait léger. Une croix la scelle, plume, oiseau, libellule ou simple tache d’encre. Il nous faut ouvrir cette enveloppe pour déchiffrer le message de salut caché sous l’apparence d’un papier ordinaire, éclaboussé des « abominations » que dénonçait Ézéchiel. Telle est la mission de l’artiste : permettre à chacun, à sa manière et selon ses capacités poétiques, d’ouvrir l’enveloppe muette, transformée en sacrement, c’est-à-dire en signe visible qui cache et révèle une réalité invisible.

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à suivre… nouvelle méditation dans une semaine

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Colette Deremble

Colette Deremble est agrégée de lettres classiques, licenciée en théologie, docteur en art et archéologie (EHESS, 1989). Chargée de recherches au CNRS (en 1988). Professeur émérite à Paris X (en 1994). Autrice de nombreux livres dont « Jésus selon Matthieu. Héritages et rupture » (avec Jean-Paul Deremble), éditions Lethielleux, 2017.

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