Marc Bloch 1886 -1944 – Photographie identité années 1930
Par Auteur inconnu, Domaine public,

Celles et ceux d’entre vous qui sont familiers de l’histoire ont croisé, d’une manière ou d’une autre, Marc Bloch, à travers ses œuvres marquantes et encore d’actualité. Parmi elles, Rois et Serfs (1921), Les rois Thaumaturges (1924), La Société féodale (1939-1940), Apologie pour l’histoire (posthume, 1949). D’abord médiéviste, le co-fondateur des Annales, avec Lucien Febvre a révolutionné l’approche des sociétés anciennes en octroyant une place essentielle aux approches économiques, sociales, anthropologiques et en interrogeant simultanément structures et conjoncture.

Mais depuis la panthéonisation de Bloch avec son épouse, le 23 juin dernier, tout un chacun connaît les raisons de cette reconnaissance qui, simultanément, a mis en avant son ouvrage le plus connu : L’étrange défaite (Éditions Gallimard – Folio Histoire, avril 1990). Écrit à chaud essentiellement durant l’été 1940, après la débâcle militaire et politique qui conduisit à l’installation du régime de Vichy avec « son gouvernement de vieillards » puis à sa collaboration avec l’Allemagne nazie, cet ouvrage, en analysant implacablement les raisons d’une telle faillite, porte en lui le sceau d’un historien patriote, d’un historien engagé, d’un historien combattant. L’affirmation de ces fortes convictions conduira Bloch à s’engager de plus en plus activement dans la Résistance lyonnaise avant d’être arrêté suite à une dénonciation, torturé trois mois durant avant d’être « fusillé par les Allemands »[1] Telle est l’inscription portée sur la plaque apposée dans l’une des salles éponyme de l’Institut d’Histoire de l’université de Paris 1. le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans.

Marc Bloch – Plaque commémorative à la Sorbonne – Par Imabetheone : Travail personnel, CC BY-SA 4.0

Qu’il me soit permis de proposer quelques extraits de ce texte essentiel et de quelques autres pour aujourd’hui.

Écrire et enseigner l’histoire, tel est mon métier. Il m’a amené à feuilleter beaucoup de documents d’âge divers pour y faire de mon mieux le tri du vrai et du faux, à beaucoup regarder, à observer aussi. Car j’ai toujours pensé qu’un historien a pour premier devoir, comme disait mon maître Pirenne, de s’intéresser à « la vie ». L’attention particulière que j’ai accordée dans mes travaux, aux choses rurales a achevé de me convaincre que, sans se pencher sur le présent, il est impossible de comprendre le passé […] Ce sont ces mêmes habitudes de critique, d’observation et, je l’espère, d’honnêteté que j’ai essayé d’appliquer aux tragiques événements dont je me suis trouvé être un modeste acteur (p. 30).

La cité étant au service des personnes, le pouvoir doit reposer sur leur confiance et s’efforcer de la maintenir par un contact permanent avec l’opinion. Sans doute cette opinion peut-elle, doit-elle être guidée mais elle ne doit être ni violentée, ni dupée, et c’est en faisant appel à sa raison que le chef doit déterminer en elle sa conviction. L’État au service des personnes ne doit ni les contraindre ni se servir d’elles comme d’instruments aveugles pour des fins qu’elles ignorent. Leurs droits doivent être garantis par un ordre juridique stable. La tribu qu’une passion collective soude à son chef est ici remplacée par la cité que gouvernent les lois (p. 215, Écrits clandestins).

Il est bon, il est sain que dans un pays libre, les philosophies sociales contraires se combattent librement. Il est, dans l’état présent de nos sociétés, inévitable que les diverses classes aient des intérêts opposés et prennent conscience de leurs antagonismes. Le malheur de la patrie commence quand la légitimité de ces heurts n’est pas comprise (p. 195).

Notre régime de gouvernement se fondait sur la participation des masses. Or, ce peuple auquel on remettait ainsi ses propres destinées et qui n’était pas, je crois, incapable, en lui-même, de choisir les voies droites, qu’avons-nous fait pour lui fournir un minimum de renseignements nets et sûrs sans lesquels aucune conduite rationnelle n’est possible ? Rien en vérité. (p. 177).

Parmi les causes profondes [de la défaite], les insuffisances de la formation que notre société donnait à ses jeunes ont figuré au premier rang. Une réforme timide serait vaine. On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vieilles routines. C’est une révolution qui s’impose. […] La révolution que nous voulons saura rester fidèle aux plus authentiques traditions de notre civilisation. Et elle sera une révolution parce qu’elle fera du neuf. La tâche sera rude. Il y aura des déchirements. Il sera toujours difficile de persuader des maîtres que les méthodes qu’ils ont longuement et consciencieusement pratiquées n’étaient peut-être pas les meilleures ; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à être élevés autrement qu’eux-mêmes ne l’ont été, aux anciens élèves des grandes Écoles que ces établissements parés de tous les prestiges du souvenir doivent être supprimés. Là comme ailleurs l’avenir, n’en doutons pas, appartient aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de l’enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une commode demeure.(Sur la réforme de l’Enseignement, p.255).

Ce choix très limité est partiellement subjectif. Les écrits de Bloch doivent être lus dans le contexte des années de défaite et d’occupation ; le vocabulaire peut sembler parfois décalé. Il n’empêche. La lecture lucide de la « drôle de guerre » mais, plus encore, le rapport de la politique à la Nation, le rôle essentiel que devrait jouer l’enseignement, ce « tuteur de la raison », dans la formation des citoyens, le souci exigeant de la vérité, la défense du savoir contre les ceux qui voudraient le capter, la valorisation sans limites de la République, « le régime de tous » font de ce document un véritable outil d’instruction civique.


Notes

Notes
1 Telle est l’inscription portée sur la plaque apposée dans l’une des salles éponyme de l’Institut d’Histoire de l’université de Paris 1.
Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite (Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernières publications : Mutins de la mer. Rébellions maritimes et portuaires en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècle, Paris, Cerf, 2022 ; Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle), avec François Walter, Paris, Payot, 2019 ; Une histoire de la Petite Eglise en France (XIXe-XXIe siècle), Le Cerf, 2023.

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