L’encyclique « Magnifica Humanitas » pose des questions radicales. Antérieurement, la lettre de mission reçue par Saint-Merry Hors-les-Murs obligeait ses orientations. Des questions de langage dans les deux cas. En quoi l’IA bouscule-t-elle désormais nos convictions ? Une mise en écho par Michel Micheau
À l’occasion du cinquantenaire du Centre Pastoral Halles Beaubourg, un atelier a vu le jour en 2025 autour des questions du langage et plus particulièrement de l’usage de l’IA. Il y a été mené des expériences intéressantes familiarisant ses participants aux enjeux contemporains.
Le 25 mai 2026, Léon XIV a publié sa première encyclique « Magnifica Humanitas » qui couvre un très large horizon, considérant l’IA comme une rupture anthropologique.
En rapprochant les deux questions, l’atelier avait « fait lire » la lettre de mission par Claude (Anthropic Ia) pour savoir si cette IA produirait un surcroît de sens.
Le prompt proposé était limpide et très orienté.
Retranscrire (En 2500 caractères) le texte « Lettre de mission de Saint-Merry Hors-les-Murs » à la manière

– Du livre d’Osée (Bible)
– D’un rappeur du XXIe siècle
– Du poète contemporain Olivier Barbarant
– Du français parlé au XVIIe siècle (un clin d’œil à la visite de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts)
La réponse fut « bluffante » selon certains.
Elle mérite aujourd’hui d’être mise en regard du § 214 du texte de Léon XIV
« La première contribution que nous pouvons apporter à une civilisation plus humaine est de prêter attention à nos paroles. « Désarmons les mots et nous contribuerons à désarmer la Terre ».[…] Le pouvoir des mots est immense et nous en faisons l’expérience dans notre communication quotidienne lorsque quelqu’un nous dit quelque chose qui modifie notre état d’esprit, en bien ou en mal. « La paix commence par chacun de nous : par la manière dont nous regardons les autres, dont nous les écoutons, dont nous parlons d’eux ; et, en ce sens, la manière dont nous communiquons est d’une importance fondamentale : nous devons dire “non” à la guerre des mots et des images, nous devons rejeter le paradigme de la guerre ».
Nous devons donc tous faire un examen de conscience sur les mots que nous utilisons, sur les préjugés dont ils sont chargés et sur l’agressivité, ouverte ou latente, qui les habite. Nous avons une réelle possibilité de contribuer au bien chaque fois que nous disons la vérité, que nous donnons un conseil avisé, que nous soutenons ceux qui ont besoin de réconfort, que nous dénonçons une injustice, et que nous donnons la parole à ceux qui ne l’ont pas. »
Quatre manières différentes de lire la lettre de mission
Lire le texte d’origine, Lettre de mission de Saint-Merry Hors-les-Murs, en cliquant ICI
Ces quatre versions ont sensiblement le même nombre de caractères mais possèdent des tonalités et un vocabulaire différents et, en toute autonomie, mettent l’accent sur des éléments distinctifs, d’époque ou de sens.

I. À la manière du Livre d’Osée
Oracle adressé à la communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs
Écoutez, vous qui cherchez ma face dans les rues de la grande ville. Écoutez, vous qui n’avez pas cessé d’espérer le retour de ceux qui sont partis. Je vous connais depuis le commencement. Je sais vos nuits à veiller sur le seuil. Je sais comment vous avez laissé la porte entrouverte pour ceux qui revenaient, honteux ou blessés, dans la pénombre de l’aube.
Car voici ce que dit le Seigneur à son peuple : tu as tendu les bras à celle qui t’avait quitté et tu ne l’as pas repoussée. C’est pourquoi je parlerai à son cœur, et je la conduirai au désert pour la reconquérir doucement, comme aux jours de sa jeunesse, au temps où elle montait du pays d’Égypte.
- Je vous dis : allez vers ceux qui se sont éloignés. Ne leur reprochez pas d’avoir suivi d’autres chemins, car ma miséricorde est plus grande que leurs errances, et ma tendresse dépasse la mesure de leurs chutes. Accueillez le pauvre, le blessé, celui qui doute et celui qui vacille. N’érigez point de murs contre le faible, car c’est par le faible que je me manifeste, et c’est dans la blessure que je creuse ma demeure.
- Qu’il y ait parmi vous des guetteurs pour la souffrance cachée, des mains ouvertes pour la misère muette. Car ce peuple périt faute de connaissance, et ce n’est pas de pain seulement qu’il est affamé, mais de tendresse et de dignité.
- Que votre prière soit vivante comme la sève au printemps. Ne vous contentez point des formules héritées sans les habiter de votre souffle. Cherchez des paroles nouvelles pour dire les choses éternelles, car le Seigneur n’habite pas seulement les temples de pierre mais aussi les formes que les hommes inventent pour exprimer leur désir de lui.
- Valorisez ce que les hommes créent avec leurs mains et leur cœur : le chant, l’image, la beauté façonnée dans l’argile du temps. Car la beauté est un sentier qui mène à moi, dit le Seigneur, et celui qui cherche la beauté vraie cherche, sans toujours le savoir, le visage de son Dieu.
- Ne régissez pas l’un sur l’autre comme les nations régissent, mais portez-vous les uns les autres, comme frères et sœurs issus d’un même baptême. Car voici que je renouvelle mon alliance avec vous. Comme au jour où je vous ai choisis, je vous dis encore : vous serez mon peuple, et moi je serai votre Dieu.
Allez donc. Proclamez sur les toits et dans les réseaux que parcourent aujourd’hui les voix des hommes. Que la Bonne Nouvelle retentisse jusqu’aux extrémités de la cité, jusqu’aux cœurs les plus endurcis, jusqu’à ceux qui n’attendent plus rien et qui ont fermé leurs fenêtres sur l’espoir.
Je vous envoie comme j’ai envoyé mes prophètes. Allez, et je serai avec vous. Car je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai tirés de la maison de servitude pour vous conduire vers la liberté de mes enfants. Allez.

II. À la manière d’un rappeur du XXIe siècle
Mission Statement — Saint-Merry Hors-les-Murs / Track Officielle
[Intro] Yo, écoute bien ce que j’vais te dire Pas un sermon, pas un discours pour endormir C’est une lettre, un mandat, une vraie mission Pour ceux qui bossent dans l’ombre sans recognition
[Couplet 1] T’as le désir d’annoncer la Bonne Nouvelle Dans la communion, pas en solo, en équipe réelle Tu sais qu’y a des gens qui ont quitté l’Église, déçus, blessés T’as pas oublié leurs visages, t’as pas effacé
Ta mission c’est ça : rejoindre le plus grand nombre
Pas rester entre nous à compter nos propres ombres
S’inscrire dans l’écoute de notre époque en mutation
L’écologie, la justice, les grandes questions
Tu veux entrer en dialogue avec tous ceux qui cherchent
Qui questionnent, qui doutent, qui parfois dérivent
Renforce cette capacité, sois là où ça brûle
Dans les débats de société qui circulent
[Refrain] Accueil inconditionnel — c’est le premier commandement Là où les gens en sont dans leur vie, honnêtement Pas de jugement, pas de tri, porte ouverte à tous Fraternel ou liturgique, on est là pour vous
Vigilance pour les vulnérables, respect de la dignité
Solidarité concrète, c’est pas que de la charité
Liturgie au cœur du projet, Parole partagée
Créativité et recherche pour pas s’endormir dans le passé
[Couplet 2] L’art, la musique contemporaine, c’est pas accessoire C’est un pont entre les
hommes et leur propre histoire Ce qui parle du humain conduit vers le divin Y a pas de frontière entre le sacré et le refrain
La coresponsabilité des baptisés, tu sais d’où ça vient
Depuis Vatican II c’est inscrit dans notre ADN
L’Église synodale, le pape François l’a dit aussi
On marche ensemble ou on marche pas, c’est ainsi
Tes réseaux sociaux, ton site internet
C’est des outils précieux dans ce monde connecté
Continue à communiquer, à partager, à toucher
Ceux qui sont loin de nos murs mais proches de chercher
[Pont] Cinquante ans après Marty t’a envoyé en mission C’est pas fini, c’est pas figé, c’est une confirmation. Les termes précisés, la route tracée dans l’aujourd’hui. Le diocèse de Paris t’accompagne dans la nuit
[Outro] Prie pour le diocèse, pour le pasteur, pour l’Église entière. En retour il te donne sa prière fraternelle et sincère Saint-Merry Hors-les-Murs — la mission continue Hors des murs, dans les rues, parmi ceux qu’on a perdus de vue.

III. À la manière d’Olivier Barbarant
Lettre d’un poète à ceux qui habitent le dehors
Il y a des communautés qui vivent sur le seuil. Ni tout à fait dedans ni tout à fait dehors. Et peut-être que c’est là, précisément là, sur ce bord incertain, que quelque chose se passe qui ressemble à l’essentiel.
Je sais votre désir. Non pas le désir bruyant de ceux qui s’avancent avec des certitudes plein les poings, mais le désir lent, patient, celui qui ressemble à une veille, à une attention portée vers les visages qui passent, vers les mots qui cherchent à se dire, vers les questions que le siècle pose et auxquelles personne n’a encore trouvé de réponse satisfaisante.
Allez vers ceux qui ont quitté. Non pour leur rappeler ce qu’ils ont abandonné, mais pour voir ce qu’ils ont emporté avec eux dans leurs mains, dans leur mémoire, dans leurs plaies. Ce qu’ils ont emporté appartient aussi à l’Évangile, même s’ils ne le savent pas. Surtout peut-être s’ils ne le savent pas.
Le monde change. Les mots pour le dire sont en crise. Les catégories héritées craquent sous la pression des réalités nouvelles — l’écologie, l’effondrement possible des équilibres que nous croyions acquis, la redéfinition de ce que signifie habiter la Terre, appartenir à une espèce, être responsable de ce qui vient après soi. Entrez dans ce dialogue. N’ayez pas peur des questions sans réponse, car c’est dans la question elle-même que réside parfois la forme la plus honnête de la prière.
- Accueillez sans condition. C’est plus difficile qu’il n’y paraît. Accueillir sans condition, c’est ne pas préparer d’avance ce que vous allez dire à celui qui arrive, c’est laisser l’autre vous déconcerter, vous déplacer, vous apprendre quelque chose de vous-mêmes. C’est accepter que votre communauté ne soit pas un musée de certitudes mais un lieu vivant, traversé de courants, de doutes, de désirs contradictoires — et que cela soit une richesse plutôt qu’un défaut.
- Regardez ceux qui souffrent. Pas de loin, pas avec la seule compassion abstraite des bons sentiments. Regardez de près, au point de vous laisser toucher, au point que leur souffrance devienne votre affaire, votre responsabilité quotidienne. La solidarité n’est pas un programme, c’est une manière de voir, et voir prend du temps.
- Placez la liturgie au cœur. Non comme un monument qu’on visite, mais comme un foyer où l’on revient réchauffer quelque chose qui risque toujours de s’éteindre. La liturgie est l’endroit où la communauté cherche les mots pour dire ce qui dépasse les mots. C’est là que la Parole, relue encore une fois, dans une lumière différente, peut soudain signifier autrement. N’ayez pas peur de la recherche. N’ayez pas peur de la créativité. Ce ne sont pas des concessions au goût du jour, ce sont des formes de fidélité à ce qui toujours cherche à se dire autrement parce que jamais dit assez.
- L’art. La musique. Laissez entrer dans vos murs les formes que les hommes inventent pour approcher ce qui les déborde. Le beau n’est pas une décoration. C’est une adresse. Quelque chose s’adresse à nous dans la beauté, quelque chose qui ressemble à ce que nous cherchons sans jamais tout à fait le savoir nommer.
- Et puis cette façon de vous gouverner ensemble, de partager la responsabilité, de ne pas laisser à un seul le soin de porter ce que tous devraient porter. Depuis longtemps, l’Église a reconnu que le baptême était une vocation, une charge confiée à tous. Continuez à en vivre, dans la difficulté quotidienne que cela représente, dans la lenteur nécessaire des décisions communes, dans la grâce fragile du consentement.
Vos voix sur les réseaux. Vos mots jetés dans l’espace numérique où flottent tant d’autres voix. N’abandonnez pas ces chemins-là. Ils peuvent mener quelqu’un, quelque part, à se souvenir d’une question qu’il avait cessé de poser.
Presque cinquante ans. La durée suffirait à décourager. Elle ne l’a pas fait. C’est cela aussi, la mission : non pas l’événement fondateur qu’on commémore, mais la fidélité qui se renouvelle, qui se réinvente, qui trouve dans chaque époque de nouvelles raisons de continuer. François Marty avait une intuition. Vous en avez fait une histoire. L’histoire n’est pas finie.
Je vous demande de prier pour ce diocèse que nous partageons, pour ce Paris traversé d’humanité bruyante et de solitude secrète. En échange je vous assure de ma prière — non pas formule de clôture, mais promesse que quelqu’un, quelque part, pense à ce que vous faites, et que cela compte.
IV. En langue du XVIIe siècle.
Lettre de Mission et de Charge adressée à la Communauté de Saint-Merry Hors-les-Murs
Ce texte qui semble moins percutant peut être lu en cliquant ICI

Une expérience en quatre voix
Très souvent, une force nouvelle surgit du texte initial commun.
Il y a bien un effet IA. Le jeu de langage apporte des richesses.
Indépendamment des multiples questions posées par l’usage d’une telle technologie (effets environnementaux de ce geste d’interrogation, entrée du texte initial dans les réseaux de l’IA, gratuité apparente d’un tel service, etc.), il est nécessaire d’interroger collectivement ce jeu de langage : son accessibilité à tous les membres de Saint-Merry Hors-les-Murs, sa portée, sa contribution à faire communauté, sa place dans les interrogations de « Magnifica Humanitas ».
Le chantier continue.




