Entre la course aveugle à l’intelligence artificielle (sur ma droite) et la réflexion de fond sur l’humanité (sur ma gauche) : avantage Léon, – comme on dit à Roland Garros. Car le pape saisit l’occasion d’élever le débat au-dessus des conséquences techniques et financières de l’IA, pour réinterroger le sens profond de nos vies humaines, en termes de relations sociales notamment.
Le ton de cette première encyclique Magnifica humanitas, comme celles de François, est aux antipodes du discours vaticanesque séculaire : « Nous souhaitons entrer en dialogue avec tous les hommes et toutes les femmes de notre temps, avec lesquels nous partageons les évènements, les questions et les aspirations de l’humanité », lit-on dans l’introduction. Une humilité bienvenue, qui permettra peut-être à ce discours de se faire entendre. Et pour une fois, il ne s’agit pas d’une condamnation systématique de toute innovation technique ou sociétale : « Au fil des siècles, le développement technologique a contribué à une amélioration significative des conditions de vie de l’humanité » est le constat posé d’emblée. Mais le texte pointe différents points d’attention à l’égard de cette technologie qu’est l’IA : le fait qu’elle soit essentiellement entre des mains privées, qu’elle laisse de côté des populations fragiles, qu’elle présente une menace de déshumanisation qui porte atteinte à la dignité humaine. Aussi, il ne s’agit pas d’être simplement pour ou contre elle, mais de choisir comment l’utiliser : pour « bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem », laisser galoper son hubris au risque de tout détruire, ou monter un projet commun pour le bien de tous. Et à ceux qui voudraient cantonner l’Église à un discours pieux, il est posé en donnée de départ que « l’annonce de l’Évangile ne peut oublier la vie concrète des peuples. »
Encore une marque d’humilité, le pape affirme dans le premier chapitre qu’il ne « veut pas lever l’étendard de la possession de la vérité », car la vérité serait plutôt un « bien à partager » qu’un « territoire à défendre. » Bon, moi j’avoue que j’y voyais même plutôt un chemin à parcourir qu’un acquis bien délimité. C’est d’ailleurs ce qui est dit un peu plus loin, à propos de la Doctrine sociale de l’Église : « non pas un recueil de principes et de normes à appliquer, mais un chemin de discernement communautaire. » Et voilà que quelques acquis du Synode sur la synodalité donnent à Léon l’occasion (paragraphes 86 à 89) d’un « examen de conscience pour l’Église», pour mieux « prêter attention à la manière de prendre des décisions et d’exercer la responsabilité », pour promouvoir « la participation des baptisés aux processus décisionnels et la coresponsabilité dans la mission [passant] par des organismes de participation réels, et non nominaux », et finalement pour permettre « l’écoute des victimes d’abus spirituels, économiques, institutionnels, sexuels, de pouvoir et de conscience, [qui] fait partie intégrante d’une démarche de justice comprenant la reconnaissance du préjudice, la juste réparation et la prévention. » Dommage que, pendant ce temps, l’Église de France supprime la structure extérieure permettant de remplir ces fonctions, pour la remplacer par un organisme interne à l’Église, donc techniquement et scandaleusement juge et partie.
Le chapitre 3 revient aux liens entre IA et Doctrine sociale : « Nous ne pouvons pas nous contenter d’invoquer la moralisation de la machine, ce qu’on appelle « l’alignement » de l’IA sur les valeurs humaines, sans avoir le courage de poser une condition supplémentaire : la possibilité de débattre du code éthique à utiliser, en le soumettant à des critères de justice sociale partagés ». En voilà, un gros pavé dans la mer de la Silicon valley… Le texte enfonce le clou de façon plus explicite à deux reprises : « lorsque l’efficacité devient la mesure de la valeur, l’être humain est tenté de se considérer comme un projet à optimiser plutôt que comme une créature appelée à la relation et à la communion » ; « si l’être humain est traité comme un matériau à perfectionner ou à surpasser, il devient alors plus facile d’accepter que certains soient considérés comme moins utiles, moins désirables, moins dignes. » À vrai dire, il me semble que le capitalisme triomphant n’a pas attendu l’IA pour tomber dans ces travers.
Puis le texte décolle, au-delà d’une prise de position sociale dans un registre encore très économique ou juridique, pour tenir un discours théologique mais dans une perspective anthropologique qui peut parler au-delà du registre de la foi :
« La finitude, lorsqu’elle est acceptée dans la vérité, n’appauvrit pas l’être humain mais l’ouvre à la reconnaissance du visage de Dieu et de l’autre. D’ailleurs, c’est précisément parce qu’il fait l’expérience de la limite – la vulnérabilité, la douleur, l’échec- qu’il peut reconnaître sa propre dignité et celle d’autrui comme inviolables. Et dans cette même expérience de la limite, il reste capable de percevoir une fraternité plus grande que lui-même et de reconnaître l’injustice comme un scandale. La culture et l’art, lorsqu’ils sont authentiques, préservent cette étincelle, empêchant la normalisation du mal. »
La première partie sera probablement incompréhensible pour Donald Trump, mais l’hommage final à l’art ne peut que ravir tous les saintmerryens. Deux autres passages de ce chapitre 3 m’ont bien plu : « Ce qui sauve l’humain, ce n’est pas une autosuffisance renforcée, mais une relation qui libère, une communion qui transforme », et « l’avenir d’une personne n’est pas prévisible, mais dépend de sa liberté ».
J’ai également trouvé essentiel que le pape n’oublie pas la dimension éducative, de la famille à l’école, pour transmettre quelques principes fondamentaux : « Éduquer à la sobriété et au sens de la limite ; éduquer à la reconnaissance du droit, de l’autre et de ceux qui viendront après nous, à jouir des biens qui nous sont donnés ou que l’ingéniosité humaine rend disponibles ; éduquer à la liberté et à la responsabilité ; éduquer au sens de la transcendance et au bien commun. » Le chapitre 5 et les paragraphes de conclusion proposent de construire rien moins qu’une civilisation de l’amour, avec quelques rappels importants à nos dirigeants : « La construction d’un monde en état de guerre permanente est un mal, et il faut l’appeler par son nom », ou à chacun de nous : « j’invite à préserver les lieux et les moments où la présence physique reste déterminante : la table partagée, la communauté chrétienne qui se rassemble, la visite à ceux qui sont seuls, le service aux pauvres » – préconisations d’autant plus valables dans notre communauté hybride qui pratique également le distanciel.
Léon, seul dirigeant au monde à pouvoir proposer ce niveau de réflexion collective à notre humanité, suggère que l’Esprit pourrait utiliser l’IA pour « faire mûrir la civilisation de l’amour dans notre vie », et le fait est qu’il souffle où et quand il veut, depuis qu’il planait sur les eaux originelles, y compris sur les voies romaines et les chemins bien cabossés de Palestine d’il y a 2000 ans, et jusqu’à nos réseaux en ligne d’aujourd’hui. Mais nous, saurons-nous nous laisser inspirer par lui pour reconstruire Jérusalem, ou nous laisserons-nous embarquer dans un projet Babel mal calibré dans lequel l’humanité se cassera la figure ?





