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L’archer, l’arc et la flèche

La naissance de notre premier arrière-petit-enfant, et une citation de Khalil Gibran dans la Tribune de Marie-José Lecat-Deschamps du 30 mai dernier me font relire le fameux texte du poète libanais (1883-1931), et c’est toujours le même coup de cœur :

Kahlil Gibran
Kahlil Gibran

Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même.
Ils passent par vous mais ne viennent pas de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées, car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez loger leurs corps, mais pas leurs âmes, car leurs âmes habitent la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même en rêve.
Vous pouvez vous efforcer d’être semblables à eux, mais ne cherchez pas à les rendre semblables à vous, car la vie ne revient pas en arrière et ne s’attarde pas avec le passé.
Vous êtes les arcs à partir desquels vos enfants, tels des flèches vivantes, sont lancés.
L’Archer vise la cible sur la trajectoire de l’infini, et Il vous courbe de toutes ses forces afin que les flèches soient rapides et leur portée lointaine.
Puisse votre courbure dans la main de l’Archer être pour l’allégresse, car de même qu’Il chérit la flèche en son envol, Il aime l’arc aussi dans sa stabilité. ((Extrait de Khalil Gibran, Le Prophète. Parmi les nombreuses éditions en français, choisir l’édition Folio-Gallimard
avec la traduction de l’anglais, la présentation et la biographie de l’auteur par Anne Wade Minkowski.
Préface d’Adonis))

Khalil Gibran, Le Prophète
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Photo by Jill Sauve on Unsplash

Marie-José se réjouit que « les jeunes » ne prennent pas systématiquement la relève que l’on attendait, car cela signifie qu’ils ont pris leur autonomie. Certaines de leurs priorités (réchauffement climatique, accueil des migrants, questions de genre…) sont aussi les nôtres, et l’on peut espérer comme elle que le terreau de l’Évangile dans lequel ils ont grandi leur infusera bien des richesses, même s’ils ne peuvent entendre les appels d’une Institution qui se crispe sur un passé « avec lequel la Vie ne s’attarde pas ».

Reste que leur monde est très différent du nôtre, que « leurs âmes habitent la maison de demain que nous ne pouvons visiter, même en rêve. » Et l’écart s’accentue à chaque génération. Gibran a écrit ce texte dans les années 1920. Un siècle plus tard, parents, grands-parents, arrière-grands-parents, plus que jamais peut-être, nous sommes interrogés, déconcertés, parfois blessés par les orientations que prennent nos enfants : orientations professionnelles, amoureuses, sexuelles, politiques, sociales, religieuses…

Je suis aussi toujours frappé par l’extrême fragilité et la dépendance du nouveau-né. Comment nourrir notre foi en l’avenir, comment trouver une force à la mesure de cette apparente faiblesse… qui est aussi la nôtre ? « La trajectoire de l’infini » suggère l’image d’une projection linéaire. Seul l’Archer connaît la cible. Mais Dieu, dit-on, écrit droit avec des lignes courbes. En ces conditions, comment se laisser courber avec « allégresse » par l’Archer ?

Le poète donne un tout dernier conseil, c’est le mot final, sous forme de souhait : « stabilité ». La stabilité est cette grâce de rester toujours à l’écoute de nos enfants et des enfants de nos enfants, de ne jamais leur fermer notre porte, attentifs d’abord à la façon dont ils s’aiment et dont ils aiment les autres, confiants dans l’amour de l’Archer qui ne cesse de les accompagner.

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Jean Verrier

Universitaire à la retraite (Paris 8, département de littérature, de 1970 à 2000). Membre du CPHB, devenu le Centre pastoral Saint-Merry, depuis 1981. Sept petits-enfants.

  1. Letowski says:

    Jean, merci de rappeler ce très beau texte de Khalil Gibran, notamment ce passage “Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et les filles du désir de la Vie pour elle-même. Ils passent par vous mais ne viennent pas de vous, et bien qu’ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas. Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées, ”
    Ce texte me renvoie à ce qu’exprime James Alison dans son ouvrage “la foi au-delà du ressentiment” où il dit notamment qu’avant d’être fils de notre père terrestre, nous le sommes avant tout fils de Dieu Père et frère de Jésus-Christ, la référence évangélique. J’en déduis une approche nouvelle pour traiter autrement de la PMA, non d’abord fondée sur la loi naturelle, modalité de pensée historiquement située, même si son apport a le mérite d’interroger, mais sur cette autre filiation bien plus essentielle.
    Et merci pour cette belle réflexion empreinte de grande joie et d’un recul magnifique pour laisser vivre la Vie.
    André

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