A

Ah, la messe de toujours

Après le motu proprio du pape François qui limite les concessions faites par Benoît XVI, c’est le même cri ou la même antienne que l’on entend dans les milieux traditionalistes : « On nous enlève la messe de toujours ! ». De toujours ? Vraiment ?
La chronique d’Alain Cabantous

Le motu proprio que vient de promulguer François en juillet dernier pour limiter singulièrement les célébrations des messes selon le rite ancien (entre latin, dentelles et fesses au peuple) revenant ainsi sur la décision très « libérale » de Benoît XVI (2007) à l’égard des catholiques traditionalistes a fait réagir ces derniers à leur manière habituelle. Invectives violentes sur les réseaux sociaux, manifestations publiques heureusement restreintes et publications de textes où revient comme une antienne la référence « à la messe de toujours ». Comme si la longévité était un gage de vérité ou plutôt d’authenticité. Or, non seulement ces gens-là manipulent l’histoire mais ils commettent à son égard un double péché mortel.

Parce que le « toujours » n’existe simplement pas. Il ne peut évidemment pas renvoyer à la célébration de la Cène ni aux réunions des chrétiens de l’Eglise primitive que même les plus intégristes ne peuvent assimiler à la messe en latin. Même impossibilité pour les offices des temps médiévaux et leur grande diversité. Sait-on par exemple que l’élévation de l’hostie ne s’est imposée qu’après le XIIe siècle ? En fait la seule référence des traditionalistes est bien la messe dont la structure fut fixée par un décret du concile de Trente de septembre 1562 puis avalisé par Pie V avec la publication du missel romain (1569). Cela signifierait donc qu’entre cette date et le Novus Ordo Missae de Paul VI de 1969, la messe serait demeurée « un objet sans histoire » (Philippe Martin) et que durant quatre siècles, se serait imposée aux populations catholiques, quasi silencieuses et spectatrices d’un « théâtre divin », la liturgie répétitive et uniforme du « saint sacrifice ».

Messe selon le rite ancien à Notre-Dame de Paris - juillet 2017
Messe selon le rite ancien à Notre-Dame de Paris, juillet 2017

Or, rien n’est plus erronée que cette immuabilité mobilisée à bon compte. D’une part, il existait plusieurs types de messes, des messes basses aux messes chantées, des messes privées aux messes des catéchumènes, sans parler du maintien de la messe mozarabe dans les pays hispaniques ou des messes « sèches », lors des navigations, sans prière eucharistique. D’autre part, les homélies lors des messes paroissiales restèrent longtemps relativement rares et étaient tenues comme un ajout extérieur à la célébration. La preuve : avant de monter en chaire, donc hors de l’espace sacralisé du chœur, le prêtre se dévêtait de sa chasuble. Mais plus encore, le rite romain de Pie V ne s’est pas imposé partout, tant s’en faut, et n’a pas éradiqué les « fantaisies » liturgiques dénoncées en vain par Rome. Là, de nombreux ajouts à travers la lecture de textes légendaires locaux ou d’hagiographies douteuses, ici retraits de passages du rituel à la guise du célébrant, ailleurs, surtout à la campagne, la multiplication de rites secondaires, inconnus du missel tridentin, à grand renfort de bénédictions. Si bien qu’au début du XVIIe siècle, Vincent de Paul remarquait, effaré : « J’étais une fois à Saint-Germain en Laye où je remarquais sept à huit prêtres qui disaient la messe différemment ; c’était une variété digne de larmes. Or sus, Dieu soit béni de ce qu’il plaît à sa divine bonté remédier peu à peu à ce grand désordre ! » .

Le Concile de Trente (vingt-troisième session, 15 juillet 1563,  dans la nef centrale de la cathédrale San Vigilio de Trente)
Anonyme (Italie du nord, Vénétie), Le Concile de Trente (vingt-troisième session, 15 juillet 1563, dans la nef centrale de la cathédrale San Vigilio de Trente), XVIe s., Musée du Louvre, Paris.

Plus encore, à Paris, l’archevêque Mgr de Vintimille (1729-1746), initia le « rite parisien » qui prit beaucoup de liberté avec l’ordo en ajoutant des paragraphes aux préfaces, en multipliant les prières de collecte ou de secrète. Il se diffusa d’ailleurs dans une bonne partie des diocèses français. En réalité, au moins en France, il faudra attendre le second XIXe siècle après les initiatives ultramontaines de don Guéranger, pourfendeur de « l’hérésie anti liturgique », pour que l’uniformisation s’impose enfin lors des célébrations dominicales, symbole d’une romanité dominatrice. Mais là encore, la fameuse « messe de toujours » n’en finit pas de provoquer des réactions, des prises de position (par exemple le motu proprio de Pie X en novembre 1903) afin de susciter des changements, de mieux faire participer les fidèles, ce qui n’était pas difficile au moins théoriquement, de tenter des expériences ici et là avec le prêtre face au peuple ou l’autel au milieu de la nef. Bref, l’entre-deux-guerres constitua, surtout en Europe occidentale, une période de bouillonnement autour de la liturgie qui ne pouvait être déconnectée d’une plus large réflexion sur la nature de l’Église puisque les enjeux théologiques et ecclésiologiques sont toujours sous-jacents aux batailles liturgiques.

En définitive si le concile de Trente a fixé un rite, il n’a nullement empêché la diversité des opinions et surtout des pratiques particulières qui ont largement perduré. Se référer alors à la « messe de toujours » en élisant un moment du passé pour le magnifier est un argument fallacieux et historiquement irrecevable. Le brandir comme un totem n’est qu’une preuve supplémentaire de sa faiblesse. Mais, au-delà, ce type de posture n’est-il pas aussi une invitation pressante faite à tout chrétien à s’intéresser de très près à l’histoire, non pas à « l’histoire sainte » — qui d’ailleurs ne l’est pas vraiment —, juste à l’histoire du christianisme ?


On pourra se référer à Philippe Martin, Le théâtre divin, Paris, éd. du CNRS, 2010.

Alain Cabantous

Historien, spécialiste de l'histoire sociale de la culture en Europe (17e-18e s.), professeur émérite ( Paris 1 - Panthéon-Sorbonne et Institut Catholique de Paris). Dernière publication : Les tentations de la chair. Virginité et chasteté (16e-21e siècle) avec François Walter, Paris, Payot, 2019. À paraître : Gibier de potence. Mutineries maritimes et rébellions portuaires (17e-18e), Paris, Cerf.

  1. Michel Gosset says:

    Le retour des soutanes, des ostensoirs et des encensoirs dans nos paroisses rurales, où on célébrait il y a quelques dizaines d’années des adap (assemblées dominicales en absence de prêtre), est le signe d’un repli identitaire contre-évangélique évident.
    Le cléricalisme n’est pas mort…!
    Michel.

    1. C tjs pour moi un réel plaisir de te lire Alain.
      Ainsi que de partager ton immense culture et tes analyses. Et puis ton humour parfois grinçant, voire décapant m’enchante. Il repousse tout ce qu’il pourrait y avoir de fastidieux dans les sujets que tu traites et me porte plutôt aux éclats de rire.
      Merci. 🌹🍀🌹

  2. Dominique says:

    Merci, Alain, de ces rappels. Durant plusieurs semaines, la revue “Famille chrétienne”, n’a eu de cesse de dénoncer le motu proprio de François, assenant attaques et contre-vérités, tant dans certains articles que dans certains commentaires. Ainsi cette affirmation que la messe dite tridentine a dix-neuf siècles derrière elle… ! Et dire que ce sont souvent des gens instruits qui professent de telles énormités ! N’hésitons pas à réagir systématiquement à ces informations lorsque nous les voyons passer, ici ou là.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.