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Une aventure de liberté

Qu’avons-nous perdu en descendant de nos chaires, en délaissant l’encens et les coupoles dorées, pour retrouver l’humanité dans toute son épaisseur ? N’y a-t-il pas un grand quiproquo dans des discours que l’on entend de plus en plus souvent sur la nécessité de « vendre » un modèle, un message, des « signes » identitaires ? N’est-ce pas réduire la communication à du marketing pour sauver les meubles quand la maison brûle ? Ou, pire, se méprendre sur ce que l’Évangile entend par « sauver la vie » ?

Morte et enterrée depuis belle lurette, revoilà la chrétienté et ses improbables défenseurs. À commencer par l’ineffable Michel Onfray, converti à la beauté de la messe en latin, celle-là même que la « rouerie jésuitique » du pape François voudrait éliminer. Face aux aménités d’un tel disciple, le pauvre Nietzsche, nous dit-on, n’en revient pas. Certes, le christianisme est toujours « une morale d’esclaves », mais avec une « valeur patrimoniale » encore très bien cotée à la bourse des clichés.

Feu la chrétienté

Plus sérieusement, on est frappé par l’approximation de certains diagnostics sur l’état du catholicisme français et surtout par certaines réactions officielles où pointe toujours une nostalgie pour la défunte chrétienté. « Ne traîner que des banalités mortes, et sans puissance d’éveil », comme le disait Emmanuel Mounier sur le même sujet[1]Voir : E. Mounier, Feu la chrétienté, Desclée de Brouwer, Paris, 2013 (nouvelle éd.), p. 33., peut nous consoler à moindres frais, mais pour combien de temps ? Combien d’années peut-il durer le deuil avant qu’il ne se transforme en farce ? Peut-on encore imputer le déclin à des facteurs exogènes, sans s’interroger sur ce qui mine le catholicisme de l’intérieur, le cléricalisme et le formalisme dénoncés à plusieurs reprises par le pape François, une conception pyramidale de l’autorité qui n’a plus aucune justification et qui est à l’origine des abus que l’on connaît ?
Encore : peut-on imputer au Concile Vatican II d’avoir déclenché la crise, alors qu’il a montré la voie pour la réforme et qu’il a été prestement oublié ?
Certes, la sécularisation est passée par là. Et nous sommes désormais dans un autre paradigme, dans un autre temps où le concept même de sécularisation est périmé et inopérant, car il suppose l’existence d’un horizon, celui d’une civilisation chrétienne, depuis longtemps disparu de nos radars[2]Le philosophe Charles Taylor dans sa somme sur L’âge séculier (Seuil, Paris, 2011) parle d’ailleurs d’un phénomène bien plus radical : l’excarnation du christianisme de nos … Continue reading. Mais encore plus que sociologique l’erreur est théologique, d’une médiocre théologie de l’histoire, incapable de lire les signes des temps autrement qu’en termes de déclin, de perte d’influence et de pouvoir.

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Photo by Ashwin Vaswani on Unsplash

Du déclin et de la perte

Qu’est-ce que le déclin pour une foi qui proclame sa confiance dans le monde à l’envers des Béatitudes ? Qu’est-ce que le succès pour ceux qui prennent au sérieux le Magnificat ?
Qu’avons-nous perdu en descendant de nos chaires, en délaissant l’encens et les coupoles dorées, pour retrouver l’humanité dans toute son épaisseur ? N’y a-t-il pas un grand quiproquo dans des discours que l’on entend de plus en plus souvent sur la nécessité de « vendre » un modèle, un message, des « signes » identitaires ? N’est-ce pas réduire la communication à du marketing pour sauver les meubles quand la maison brûle ? Ou, pire, se méprendre sur ce que l’Évangile entend par « sauver la vie » ?
C’est toujours la tentation de la femme de Loth, le retour en arrière. Le pape François l’a redit avec force lors de son récent voyage en Slovaquie : « C’est ce dont nous souffrons aujourd’hui dans l’Église : l’idéologie du retour en arrière. […] Ce n’est pas vraiment un problème universel, mais plutôt spécifique aux Églises de certains pays. La vie nous fait peur. […] C’est pourquoi aujourd’hui nous retournons dans le passé : pour chercher la sécurité. Nous avons peur de célébrer devant le peuple de Dieu qui nous regarde en face et nous dit la vérité. Cela nous effraie d’aller de l’avant dans nos expériences pastorales »[3]À lire ici, en italien.
Parmi ces peurs, celle de la « perte » – d’autorité, de fidèles, de prêtres – est l’une des premières. Et l’on y répond par le vieux réflexe qui consiste à remplir de vin nouveau de vieilles outres (Luc 5, 37), bien que l’on puisse douter de la nouveauté de ce vin-là.
Repenser la « perte » est ce à quoi nous invite Albert Rouet dans un article qui ouvre dès le titre des chemins d’espérance : « Inventent ceux qui savent perdre »[4]A. Rouet, « Inventent ceux qui savent perdre », Christus, n° 271, juillet 2021, à retrouver ici.. Car « au lieu de geindre sur des temps qui ne sont plus, périodes florissantes mais tout autant captatrices par leurs habitudes mentales, la perte manifeste que connaît aujourd’hui l’Église la pousse à inventer de multiples voies nouvelles »[5]Ibidem.
Dans le même esprit, le grand théologien orthodoxe Christos Yannaras écrivait en 1983[6]C. Yannaras, La foi vivante de l’Église. Introduction à la théologie orthodoxe, Cerf, Paris, 1989 (nouv. éd.), p. 169. :

La vérité de l’Église réside dans la perte de toute auto-assurance et de toute certitude passagère pour que la vie soit sauvée, dans une œuvre de vie et donc dans une évolution ininterrompue, une aventure de liberté. Si nous substituons à la dynamique de l’exploit une institution pétrifiée dans son autosuffisance dominatrice, alors nous échangeons volontairement la vie contre la mort, la vérité contre l’illusion ou l’erreur.

C. Yannaras, La foi vivante de l’Église

Or, ceux qui regrettent le déclin de l’Église, incontestable en termes de puissance et d’influence, font mine d’ignorer qu’il « reste une ressource dont on ne parle guère, celle du peuple des baptisés », ajoute A. Rouet. « Saint Paul, qui le tenait en grande estime (il l’appelait “sa couronne” et “sa fierté”) reconnaissait en chaque baptisé des dons que l’Esprit lui conférait pour le bien de tous (1 Co 12, 7). Il conviendrait de partir de ce peuple et non de structures territoriales obsolètes »[7]A. Rouet, « Inventent ceux qui savent perdre », cit..
Si « l’histoire avance par ses marges », des petites communautés inventives qui se rencontrent autour de la Parole et partagent le pain de la fraternité dessineront les visages de l’Église de demain, une Église plurielle et variée selon la signification même du mot « catholique ».
C’est notre pari et notre aventure de liberté.

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Notes

Notes
1 Voir : E. Mounier, Feu la chrétienté, Desclée de Brouwer, Paris, 2013 (nouvelle éd.), p. 33.
2 Le philosophe Charles Taylor dans sa somme sur L’âge séculier (Seuil, Paris, 2011) parle d’ailleurs d’un phénomène bien plus radical :
l’excarnation du christianisme de nos sociétés occidentales.
Déjà dans les années 1960, le philosophe allemand Hans Blumenberg contestait la pertinence et le bien-fondé de la sécularisation,
en tant que catégorie explicative. Voir : La légitimité des Temps modernes, Gallimard, Paris, 1988
3 À lire ici, en italien
4 A. Rouet, « Inventent ceux qui savent perdre », Christus, n° 271, juillet 2021, à retrouver ici.
5 Ibidem
6 C. Yannaras, La foi vivante de l’Église. Introduction à la théologie orthodoxe, Cerf, Paris, 1989 (nouv. éd.), p. 169.
7 A. Rouet, « Inventent ceux qui savent perdre », cit.
Pietro Pisarra

Journaliste et sociologue, il a été correspondant de la télévision italienne à Paris et enseigné pendant presque vingt ans à l’Institut Catholique.
En français, il a publié « L’évangile et le web. Quel discours chrétien dans les médias », éditions de l’Atelier, 2000. En italien, il vient de publier « La mosca nel quadro. L’arte svelata », Ave, Roma, 2021.

  1. guy aurenche says:

    Bravo et merci cher Pietro pour ce magistral édito qui nourrit nos réflexions et nos projets. Magnifique plaidoyer qui nourrit la liberté , l’oriente vers la vie en passant par l’acceptation des “pertes” , non comme une fatalité doloriste mais comme un don opportun et fécond. Le message rejoint chacun de nos itinéraires et celui de Saint-Merry Hors-les-Murs. Dans la confiance .
    guy aurenche

  2. Jacqueline Casaubon says:

    Bravo, Pietro et très grand merci pour ce bel édito vibrant. Il est courageux et vrai, il il me parle. Jacqueline

  3. Jean Verrier says:

    Merci Pietro. Qu’il est bon d’entendre et de réentendre ces voix multiples sur les chemins de liberté, hors les murs, où nous rencontrons tant d’autres communautés comme celle de Saint-Merry.

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